Journal du conteur

Les trois fées

Souvenir :

La nuit (été ; chaleur ; fenêtre entrouverte) où, une puis trois, elles s’en vinrent voler entre mes murs.

Le bruit — une sorte de grattement — qui m’avait fait sursauter ; puis figé, puis transi ; puis, répété, fait frémir et allumer ; puis gémir pour ne pas crier quand la chose noire, une tête émergea du rideau opaque. (Ce bruit qu’après coup je reconnaîtrais avoir été celui de griffes s’accrochant à grand-peine au tissu dense.)

L’instant suivant, où la première chauve-souris volait dans la pièce. Le rideau et la fenêtre ouverts grand pour qu’elle fuie ; et au contraire ses deux compagnes entrées à leur tour ; et les trois sans cesse, au plafond, méthodiquement circulant d’un mur à l’autre à la file.

J’aimerais me souvenir que je les accueillis, reconnaissant, dans ma petite chambre et ma fatigue ; que je les admirai, mains sous l’occiput en la pénombre restaurée. Mais la vérité honteuse est que j’eus peur et ridiculement secouai ma chemise pour les chasser. Et vainement aussi, de sorte qu’abandonnant la lutte — comme elles venaient de plus en plus bas — et la place investie j’éteignis et me réfugiai, porte close, au salon. Un moment de calme et d’obscurité suffit pour qu’elles disparussent, ayant retrouvé les grands arbres et le ciel nourricier.

C’est alors seulement, sûreté recouvrée, fenêtre refermée (je les cherchai des yeux sans les trouver), que m’étreignit l’émerveillement rétrospectif pour la grâce de leur vol, que je n’avais pas pu ne pas remarquer. Pour l’infime, le très doux crépitement des ondes écholocatrices ; pour les amples et lents battements d’aile, presque silencieux ; pour la perfection des trajectoires et de la courbe des virages à l’abord des murs trop proches.

Plusieurs années déjà, et je regrette encore l’occasion manquée. Je ne les ai — et sûrement ne les aurai — pas questionnées (sur leurs intentions) ; pas remerciées (pour leur présence et leur choix) ; pas révérées (de l’œil ou du genou) ; pas même ignorées. Je ne les aurai pas laissé me bercer de leur brise, ni me toucher le front du bout de leurs ailes soporifiques. Elles n’ont et n’auront pas continué à voler, souveraines, dans les rêves qu’elles m’auraient insufflés, où leur vol devient parole. Je n’aurai pas entendu les trois énigmes à résoudre, ni pu, vainqueur, formuler les sept souhaits. (Ou l’inverse.)

J’ai encore le désir, absurde — comme fut ma peur —, mais pas l’espoir qu’elles reviennent. Le crapaud restera crapaud.

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