Journal du conteur

J’ai profité d’une permission…

J’ai profité d’une permission pour grimper jusqu’à ce point culminant du pays. Je voulais constater de visu l’avancée des fronts symétriques. Elle est évidente, malheureusement ; les mâchoires se referment.

Quand j’étais enfant, les frontières naturelles se cachaient derrière les horizons. On croyait parfois les discerner ; ce n’était probablement qu’une illusion, suggérée par la connaissance abstraite que nous avions de leur lointaine présence. Maintenant, à peine quelques décennies plus tard, on les voit nettement : nos deux voisins de toujours, géants, invincibles, de plus en plus puissants et dangereux ; autrefois indifférents, désormais nos ennemis mortels ; nos assiégeants ; nos envahisseurs tenaces : d’un côté le désert, avec ses épines et ses guerriers au cœur sec ; de l’autre la jungle, mur végétal et rampant, lianes et branches entremêlées, bouches avides, mains moites, grouillantes, griffues.

Pris en tenaille, nous nous battons méthodiquement, rigoureusement, sur deux fronts à la fois, pour maintenir nos plaines fertiles et nos forêts tempérées, pour conserver notre densité respirable, notre liberté sans isolement, notre fraternité sans promiscuité. Et, malgré la mobilisation totale, tardivement décrétée, nous perdons lentement ce double combat. Nous le savons et je le vois. De part et d’autre, notre territoire ancestral et inconquis est rongé peu à peu.

Que la déshydratation ou la suffocation soit notre destin, nous l’avions longuement pressenti, avant de le prévoir. Mais nous avions pu les ignorer si longtemps… Frontières stables, hermétiques ; chacun chez soi… Nous pensions — espérions — disposer encore de quelques siècles au moins, pour nous préparer si possible à migrer, sinon à mourir sereins. Parmi nous quelques-uns, plus clairvoyants, nous avaient prévenus de la probabilité croissante d’un bouleversement imminent des horizons. Nous avons choisi de les ignorer, avec suffisance, de les railler, de les dédaigner, les calomnier, les censurer. Nous fûmes pris de court. Réduits à nos pauvres armes : des graines et des lames.

Ces mêmes forces — le désert et la jungle, le sec et l’étouffant, le rien et le plein, le trop peu et le trop —, nous avions su les contenir en nous-mêmes, où cette lutte a lieu aussi, à l’intérieur de chacun de nous, depuis l’adolescence, depuis des siècles au moins. Bien sûr, il y en a toujours eu qui perdaient ce combat intime, devenaient les agents de l’un ou l’autre de nos ennemis. Nous les tolérions ou les bannissions. Mais, au fil des dernières décennies, ils sont devenus, et de loin, plus nombreux que jamais. Ils rejoignent d’eux-mêmes avec soulagement, avec fierté, avec rancœur, avec haine les rangs adverses. Nos ennemis temporels emportent les cœurs ; peut-être est-ce une explication de leur récent gain de puissance. Or si le combat est perdu en nous, il est perdu d’avance sur le terrain.

Nul ne peut savoir combien de temps, avec nos effectifs décroissants — aucun secours n’étant à attendre de l’espace —, nous pourrons tenir sur deux, ou plutôt sur quatre fronts à la fois ; ni, une fois consommée notre défaite inéluctable, lorsque, nous ayant éradiqués, nos assaillants se heurteront, lequel triomphera des deux : le désert ou la jungle. Je parierais sur le premier. La pauvreté, en eau, en êtres, en choses, en couleurs, à perte de vue ; les ruines ensablées pulvérisées, les os blanchis affleurants… Du moins pour cette fois ; car je sais qu’à long terme, ils peuvent se succéder alternativement : pensée étrangement consolante. Mais je sais aussi que la cause de ce choix n’est pas une mienne évaluation réfléchie des forces ou des mérites de chacun, mais une expérience personnelle.

Une fois, par une curiosité imprudente, je me suis porté volontaire pour une mission de reconnaissance derrière les lignes ennemies. D’abord dans le désert. Rien en dessous, rien au-dessus ni à l’horizon ; je peux m’étendre sur la terre vide sous le ciel vide, m’abandonner, me laisser gagner, happer par le vide… Abandonné de moi, jusqu’à l’insensibilité, jusqu’à l’oubli, jusqu’à l’inconscience, l’impersonnalité, jusqu’au panthéisme — chaque grain de sable en tant qu’être absolu, autarcique (je saisis bien, a posteriori, quelle absurdité géologique j’énonce là !). Jusqu’au nihilisme. Non pas le nihilisme véhément, prosélyte et militant quoiqu’inassumé et peut-être inconscient de nos ennemis — auxquels je ne pensais pas —, mais un nihilisme infini comme le cosmos et pourtant humainement, ou plutôt animalement, serein. Sans mes camarades je ne serais sans doute pas rentré. J’ai ainsi connu à quel point il est facile de perdre le combat intérieur, de succomber, insensiblement, à la tentation du néant ; à quel point les conditions importent à la lucidité, à la civilisation ; qu’il faut si peu de choses pour que les évidences mêmes changent, les choses importantes, les désirs graves, les rêves, les illusions, les peurs. Je n’avais pas peur. J’étais fasciné, comme hypnotisé par le désert, si tranquille, si sûr… Nous avions de l’eau pour quatre ou cinq jours…

La jungle, au contraire, fut et reste mon cauchemar. Désirs et sensations primaires ici aussi, mais tout opposés. Ici terreur, pulsion de fuite. Horreur. Horreur du grouillement incessant, de l’absence d’horizon. Les trois dimensions saturées de présence et de stimuli, de pièges et de caches, d’êtres tapis ; partout la peur, partout le risque de la surprise, partout le qui-vive, l’affût perpétuels ; accroissement continu, circulaire, rétroactif, monstrueux ; la vie étouffée par la vie même. Impossible de dormir dans l’enchevêtrement des mouvements, des cris, des regards omniprésents, sans espace ni répit. Il m’aurait fallu un scaphandre, un endroit, un seul petit endroit solide hermétique à toute altérité non perçue et non choisie, où pouvoir me concentrer, fermer les yeux, sans sursaut, sans crainte. Je n’y retournerai jamais.

Moi le soldat désormais en chambre — le planqué —, à l’abri des éclaboussures de sang et de sève, je me laisse, aujourd’hui seulement, attrister par la nostalgie, elle aussi étrangement consolante, d’un temps où les circonstances nous laissaient nous consacrer à la lutte intérieure, à la guerre intérieure et de front contre le désert et la jungle, dont il est plus difficile que jamais de sortir vainqueur, et dont l’issue, en chacun de nous, conditionne pourtant, par addition, la somme de temps qu’il nous reste ici.

Je vais redescendre, reprendre ma fonction, infime et consciencieux rouage de la machine militaire totale en action : pour conserver, le plus longtemps possible, non pas nos vies, fugaces et vouées au trépas, mais le cadre symbolique de nos existences, et ses conditions nécessaires. Nous n’aurons jamais fait ce qu’il aurait fallu pour éviter la guerre, la double guerre, mais ce sacrifice désespéré donne du moins à nos coupables existences l’occasion d’un rachat dans l’historiographie de nos successeurs, qui ne seront pas nos descendants mais qui, comme nous, reconnaîtront et honoreront le courage. Tel est du moins le discours de mes supérieurs, propagandistes éculés… Je laisse cette illusion qui rend la mort facile aux plus jeunes, aux plus lâches, aux plus crédules d’entre nous. Pour moi, je mourrai avec le monde qui était le mien, hors duquel, sans lequel je ne veux vivre ni ne peux survivre.

379

La route passe au loin…

La route passe au loin. Il nous faut la quitter et continuer à pied. C’est une longue marche, au petit matin. Tandis que nous nous enfonçons dans la forêt, me reviennent en mémoire les avertissements de notre guide :

Les ruines sont dangereuses. Rien n’y a été fait pour notre sécurité, ni a fortiori pour notre confort. Nous y pénétrons à nos risques et périls. Une pierre, un pan de mur peuvent nous tomber dessus. Nous sommes prévenus. Si nous ne voulons pas courir ce risque, n’allons pas là-bas. Si nous sommes prêts à le prendre, nous devrons respecter scrupuleusement les consignes suivantes : tous les appareils électriques doivent être éteints ; pas de téléphone, pas de photographies, pas de lampe-torche ; seuls les chuchotements sont autorisés ; il n’est pas interdit de passer une nuit dans les ruines, à condition que seul le sol en conserve, brièvement, la trace ; ni feu, ni chant, ni lumière.

L’effet escompté s’est produit : nous ne sommes qu’une poignée à suivre, vers ces ruines millénaires, cet homme taciturne qui est le seul d’entre nous à parler, ou plutôt à baragouiner, la langue des rares autochtones, et, semble-t-il, à pouvoir nous garantir de la violence qui périodiquement s’empare d’eux contre ceux qu’ils considèrent comme des intrus et méconnaissent comme congénères. Je ne suis pas un aventurier, je me suis promis d’être très prudent : pas d’écart, pas d’escalade, pas de station prolongée sous un mur incliné. Recueillement de loin. Je n’ai pas osé laisser au campement mes lunettes correctrices, malgré leurs verres photochromiques, mais j’y ai laissé tout le reste : téléphone, alliance, brosse à dents, montre…

Je ne sais donc pas combien d’heures nous avons marché avant que le guide, inopinément, s’arrête et, d’un geste circulaire, nous signale notre arrivée. Je regarde autour de moi, d’abord je ne vois pas les ruines. Il me faut m’approcher de certains éléments du relief pour discerner, sous la végétation, quelques pierres artificiellement superposées. Sans guide, j’aurais, nous aurions sûrement traversé les ruines sans les voir. Elles ne paraissent d’ailleurs pas aussi dangereuses qu’il l’a dit : la végétation si foisonnante semble tenir les pierres dans un filet de lianes, de troncs et de branches. Pourquoi cette ville, une des plus vieilles du continent, a-t-elle été abandonnée ? Les hydrologues nous apprennent que, pour une raison inconnue, le cours du grand fleuve s’est déporté une centaine de kilomètres au sud. L’eau a manqué, les hommes sont partis, les arbres sont revenus. Les ruines elles-mêmes, explorées brièvement, ont été abandonnées voici des siècles, d’abord par les pillards, rentrés bredouilles, peu après par les archéologues, guère mieux servis. Heureusement la boue et l’humus ont depuis longtemps bouché les trous qu’ils avaient creusés. En l’absence d’enceinte, de repères topographiques, de panneaux indicateurs, d’un parcours fléché, il me faut un gros effort d’imagination pour m’orienter, pour superposer mentalement, à ce banal décor sylvestre, le souvenir de cartes minutieusement étudiées. Tournant, cherchant, je parviens finalement à distinguer, d’après sa densité végétale légèrement moindre, le grossier quadrillage des avenues les plus larges. Alors soudain je peux sentir les ruines se relever, se redresser tout autour, m’écraser de leur majesté. Je vois les hauts bâtiments ; je conçois l’importance politique, stratégique, religieuse, économique du site ; je partage la fierté des patients constructeurs de ce qui fut l’aboutissement d’un travail titanesque, l’assouvissement d’un rêve ancestral, l’orgueil d’une nation, le centre d’une civilisation…

Cette impression n’a duré qu’un instant. Je me rends compte que la nuit est tombée brusquement. Je ne suis pas déçu, même si j’arrive presque trop tard, j’ai senti la profondeur du temps.

À travers un enchevêtrement de lianes et de feuilles chues, un rayon de lune fait briller une des pierres d’un muret, une pierre polie, très claire, presque blanche, signe subtil de l’ancienne présence. C’est bien ici, juste ici que les murs autrefois dressés se sont effondrés. Après avoir mangé en silence et sans autre reste que des miettes, nous nous couchons, n’ayant rien d’autre à faire. Dans l’obscurité touffue, je me répète que les ruines sont partout, dessous, autour, que nous sommes couchés dessus ; j’essaye de les sentir, à travers le textile synthétique du sac de couchage, à travers la terre. Peine perdue : elles ne reviennent pas. Elles s’enfoncent au contraire. Elles seront bientôt complètement ensevelies, bientôt désagrégées par la belle forêt, la grande forêt où je venais sans doute pour la dernière fois.

378

Ils dansaient autour du trou sacré…

Ils dansaient autour du trou sacré, du puits sacré. Ils y précipitaient leurs ennemis capturés. Les vieux moribonds s’y jetaient cérémonieusement. Disaient-ils ; mais les ennemis avaient disparu, éteints, pacifiés, assimilés ; et les vieux prenaient des médicaments pour que leur esprit meure avant leur corps. Moi, profitant d’une nuit sans lune et d’un moment de courage exceptionnel, j’y suis descendu. Le trou n’est pas aussi profond qu’ils le croient, que je le pensais aussi d’après eux. Ossements nettoyés crissant sous mes semelles. Fraîcheur bienvenue. Odeur de terre humide. Suintement limité des parois, trop lisses et trop droites pour ne pas être non seulement artificielles, mais mécaniques : on cherchait je ne sais quoi. Aucun artefact oublié au fond. Mais je m’abstiens de creuser sous les os. Seulement quelques squelettes, d’ailleurs. Je m’attendais à plus. Visiblement, le trou est utilisé depuis bien moins longtemps que la sacralité et la centralité des rites qui l’entourent m’avaient fait croire. Je remonte de cette première exploration. Dès la nuit suivante, l’appel intime est intense. Dans le noir, le trou scintille. Brille comme une étoile enterrée, comme rubis incandescent. Il m’attire. Comme une roue tournant très vite, dont le moyeu m’hypnotiserait. Je résiste quelques nuits, chaque fois moins résolument. Je cède enfin, une nuit claire et tiède. Échelle de corde, gourde, lampe étouffée, couverture, je descends. Je déblaie un coin, et me couche aussitôt, la tête sur une omoplate recouverte d’étoffe. Tard dans la matinée, réveillé par la vive clarté d’un soleil presque direct, je me rends compte que je n’avais pas dormi aussi bien depuis des années. Je remonte discrètement. La position écartée du trou et l’absence de curiosité des indigènes m’aident à passer inaperçu. J’ai si bien dormi que j’en ai peur. D’un autre côté je me sens tant de vigueur que pour la première fois j’ai le désir de me joindre à l’une de leurs chasses, puis à leurs danses, et même, pourquoi pas, à leurs jeux érotiques. Ils s’étonnent de mon entrain, de mon aise. Je ne serai jamais un bon chasseur, mais du moins je ne les gêne ni ne les ralentis plus. Pour la première fois, je plais aux femmes ; je le remarque sans surprise. Seul leur alcool me répugne encore. J’y trempe les lèvres, me gargarise, c’est tout. J’ai tant de volonté : je veux la garder, non la diluer. Et je le peux facilement. Personne ne sait où je couche, ni ne s’en soucie. Quand je le veux, quand j’en sens le besoin, je descends dans le trou, pour me régénérer. Toujours seul. Nulle ne voudrait me suivre, mais de toute façon cette retraite doit rester secrète, je le sens. J’y passe de plus en plus de nuits, puis quasi toutes. J’y disparais, j’y sombre dans un sommeil abyssal. Sans moi, sans ego, sans rêve, sans rien. Quand je me réveille, c’est avec la soudaineté et la violence de l’éclair que conscience et lucidité me reviennent. J’ouvre les yeux, je sais aussitôt qui et où je suis. Je bande, j’ai faim, le temps de m’assurer qu’il n’y a personne alentour je suis déjà remonté, sorti du trou comme une renaissance, rentré parmi eux, les vivants. Comme une drogue, je ne peux plus m’en passer. Au point que je vais devoir chercher à les dissuader d’utiliser à nouveau le trou comme tombe. Comment supporterais-je de ne pouvoir y descendre durant les mois qui seraient nécessaires à la décomposition du prochain cadavre ? Je vivrais comme un zombie. Ils me croiraient affecté par la mort, ou le mort, ou l’esprit du mort, ou la peur de l’un de ceux-ci. Ils se tromperaient. Je manquerais du trou. Instinctivement, viscéralement. J’ai peur de ce moment ; et peur de la dépendance où je suis tombé, d’autant que, je m’en rends compte : elle m’interdit tout départ, et le retour. Creuser un autre trou, ici ou ailleurs, bien sûr j’y ai pensé. Mais je sens qu’il ne servirait de rien. C’est celui-ci, et nul autre. Je ne sais pas pourquoi. Il se trouve au centre de mon propre rituel, intime et implacable ; lui, le trou, mon trou, sacré par le hasard d’une suite d’événements irrémédiables et impossibles à reproduire. Il fallait que je fusse pris par surprise. Quelle autre succession causale d’événements mystérieusement et miraculeusement analogues élirait, pour la même fonction, tel autre lieu retiré, solitaire et accessible ? Je n’en ai pas l’espoir, et n’en souffre pas. Toute ma vie, à moi aussi, désormais tourne autour du trou, centre creux, signe et sens. Je n’ai même pas à décider de rester, de continuer.

377

Je ne veux pas être la brebis…

Je ne veux pas être la brebis, prisonnière du troupeau — pense l’observateur de passage, attiré par les cloches vers la crête surplombant la vallée —, ni a fortiori l’agnelle, doublement prisonnière : et de sa vulnérabilité juvénile, et de sa grégarité congénitale. J’ai peur, et honte, du troupeau, qui a beau bêler de concert, a beau suivre ses dominants, a beau tondre des prairies entières, n’en va pas moins exactement là où berger et chien le mènent, bruyant mais ridiculement prisonnier d’un seul bâton et d’une seule mâchoire. Qui peut même — fausse unanimité et fausse égalité — se jeter dans le vide ; car la brebis ne regarde pas le sol, ne regarde pas où elle met les pattes : elle ne voit que sa devancière ; elle la suit. Surtout ne pas se laisser distancer, surtout ne pas se retrouver seule — pire que le loup, que le ravin, pire que la mort !

Je ne veux pas non plus être le berger, prisonnier de sa responsabilité de guide ; qui craint le loup, l’orage, l’ennui ; et la foule, le bruit, le bavardage ; l’isolement et la promiscuité ; qui craint autant, chaque fois, le retour que le départ.

Je ne veux même pas être le chien du berger, prisonnier de la domestication qui l’a fait brave, soumis, fidèle, dépendant ; lui qui se contente de ses deux privilèges : être le favori du berger, être le chef des brebis ; qui, certes, doit obéir, mais qui aime obéir ; qui ne craint rien, même pas, faute de pouvoir l’imaginer, que son maître — ce quasi-dieu, tout à la fois son père nourricier, son ami, son employeur, sa volonté externe — puisse disparaître ou l’abandonner, ou l’euthanasier…

Et je ne veux pas être le loup, prisonnier de son régime alimentaire et de sa réputation ; qui fascine, effraye, dévore et divise ; qui craint le berger et le fusil du berger.

Mais je veux bien être le bouquetin, qui vit là où ni les uns ni les autres ne peuvent aller, libre de leur présence invasive ou carnassière.

Et je veux bien aussi être l’ours, rare, solitaire et tranquille, qui, s’il veut survivre, doit être aussi discret que possible. Heureusement les cloches du troupeau l’avertissent assez tôt qu’une fois encore il est temps de fuir, de gagner les hauteurs isolées, de chercher refuge au fond des grottes, des tanières. Attendre qu’ils passent comme l’orage. Attendre immobile et silencieux, espérant que les chiens ne le débusquent pas, que le berger ne soit ni curieux ni imprudent.

Je ne veux pas être l’ermite, dont on distingue la cabane entre les arbres, prisonnier de sa foi, de sa vocation, de son ressentiment ; ni le chasseur, prisonnier de sa cartouchière.

Et je ne veux surtout pas être l’aigle, cible facile, qui surplombe tout, voit tout, mais n’en sait guère plus, et manque de limites.

Mais je veux bien être le hérisson, ami de la nuit, dans son cocon d’épines ; et l’escargot, lent et silencieux, dans son cocon de calcaire.

Et surtout, je veux bien être le mulot, minuscule, agile, qui peut faire cache de tout, se faufiler partout, qui craint seulement d’être découvert.

Mais je ne suis que l’observateur de passage, qui craint tout y compris et surtout lui-même, prisonnier de son jugement, de sa liberté même, de son scrupule.

376

Qui l’a envoyé là…

Qui l’a envoyé là (dans cette grande ville portuaire où il étudia) ? Nul autre que lui-même ; ou, plus précisément, cette nostalgie prospective du retour aux lieux autrefois chers, qui relie d’avance, comme une boucle, son passé à son avenir, le souvenir au désir en passant par le regret anticipé, et la vie sous contraintes économiques à la mort redoutée précoce. Le voyage est à la fois trop lent et trop rapide, les retrouvailles le plus souvent gâchées par des détails gênants, le froid ou la chaleur, la pluie, la buée sur les lunettes, une douleur quelconque irritante d’être constante mais légère et sans gravité… Il endosse courageusement sa déception inévitable, il a les trois jours d’un week-end prolongé pour la remplir jusqu’à ses moindres plis. Alors, rassuré et rasséréné, il pourra rentrer, plein de bonne conscience, le devoir accompli : d’un nouveau morceau de ce passé accablant, douloureux, parfois honni mais toujours moins pesant il se sera délesté, soulagé. Désir anéanti dans le souvenir anéanti dans l’oubli ou la négligence résolus puis réflexes.

Il est venu, à la réflexion, non pas pour témoigner, ni retrouver ou ramener quoi que ce soit, mais au contraire pour consumer le fantôme les yeux dans les yeux, sans pitié. — Mais il s’en rend toujours compte trop tard ; car s’il le savait d’emblée, qu’est-ce qui le retiendrait de procéder à une crémation par contumace, reliques mises pour le cadavre sur le bûcher, cendres éparpillées de manière qu’il n’en reste aucune trace ? Le scrupule peut-être, du bourreau consciencieux qui veut assumer lucidement sa tâche ? Ou le doute, d’avoir si facilement gagné, sans confrontation ni confirmation, de ne plus jamais y revenir…

375

Le refus

Quand le monde, surtout le monde de la jeunesse, venait, avec tout son attirail, ses déguisements nombreux, ses propositions les plus extravagantes, l’homme à chaque fois refusait presque tout. Parfois il ne daignait même pas laisser entrer le monde, jeter un œil au catalogue, aux démonstrations… L’homme ne refusait pas vraiment, il se contentait de dire « Plus tard, reviens plus tard », et l’année d’après le monde revenait, vainement. Puis le monde est revenu une année sur deux, puis encore moins souvent…

Maintenant, isolé en bordure d’un monde où presque tous ont beaucoup accepté, l’homme commence à se demander anxieusement si les propositions tiennent toujours, il voudrait que le « plus tard » advienne, que le monde s’annonce une dernière fois, brinquebalant, ridicule et sans vergogne, vieillard déguisé en enfant déguisé en monstre razziant les confiseries… Mais le monde hésite, et le montre ; il rechigne, peut-être veut-il se faire prier, supplier. « Tu croyais m’échapper ? Repens-toi ! Et comme punition, voici : tu devras tout accepter, ou rien : je t’interdis de choisir ! » L’homme n’a pas besoin de réfléchir longtemps, cette proposition est inacceptable, et scandaleuse, injuste, une punition disproportionnée pour la présomption de sa jeunesse.

En attendant son tour d’annoncer ce dernier refus, il essaye de se remémorer le moment où il se serait trompé, pour froisser et s’aliéner ainsi le monde. Mais il ne voit pas de moment de rupture, plutôt une longue suite de petits pas ayant fini par opposer deux horizons. Brusquement il s’en va. Pourquoi attendrait-il le monde pour annoncer sa décision irrévocable ? Il lui est désormais plus étranger que jamais. L’homme regrette seulement de savoir qu’il ne pourra jamais faire comme si le monde n’existait pas.

364

Souvent je me réjouis de n’avoir pas grandi…

Souvent je me réjouis de n’avoir pas grandi, d’être resté petit. Je les vois de loin, puis je les croise, eux, les grands, les Géants. Je lève la tête. Une euphorie s’empare de moi. Je les dévisage. Eux ne me voient pas, ou m’ignorent, me négligent, voire me dédaignent. Mais s’ils me regardent, je détourne aussitôt les yeux. Ils ne savent pas à quel point je suis libre, sinon ils m’envieraient. Et donc useraient contre moi de leur pouvoir, de leur force brutale, de leur cruauté. Mais il suffit que l’un d’eux m’adresse la parole pour qu’aussitôt toute ma liberté reflue, et que me domine et m’accapare la peur, ma fragilité, qui me rend obséquieux, servile.

Tiens, une géante ! Quelle stature ; quel sérieux pétrifie ses traits, aplatit ses lèvres. Je ne laisse pas se déployer le sourire qui papillonne derrière mes dents ; mais une douce moquerie, une ironie compatissante se voient-elles dans mes yeux ? La pauvre ! Elle marche vite : alors je ralentis, pour qu’elle ne prenne pas ombrage d’une vitesse à laquelle je suppose qu’elle croit que je ne devrais pas prétendre. Si elle savait ! — qu’avec mes petites jambes et le balancement des brindilles qui me pendent aux épaules j’avale les kilomètres comme seuls parmi eux les sportifs le peuvent ! Mais surtout ne pas le lui laisser voir ; ou, si c’est trop difficile pour ma vanité, la laisser du moins dans le doute quant à ce qu’elle a perçu. Si ç’avait été un mâle j’aurais fait profil bas : caché derrière une humble dignité, un zèle fatigué. Mais les femelles géantes sont d’ordinaire plus enclines à s’apitoyer, ce dont je ne me lasse pas. M’abandonner dans leur indulgence — dans l’abîme de leurs bras ! Un moment, les os craquant, soulagé de pouvoir reposer mon torticolis chronique, voire finalement de la vie même… Précieuse liberté que me vaut mon insignifiance résignée puis résolue. La seule grandeur que je cherche n’est pas pour moi mais au-dessus de moi. C’est la grandeur des événements, des éléments. Être dépassé par elle ; être minimisé, invisibilisé par elle ; renouvelé par elle en la conscience de ma circonscription dans d’étroites limites spatio-temporelles ; être négligé par les perspectives historique, biologique, géologique, cosmique ; à chaque niveau toujours plus indifférent, plus indiscernable. À côté, votre grandeur est puérile — enfants géants. J’abandonne volontiers les pouvoirs que j’aurais dû hériter. Bâtissez ; détruisez. Du moment que je peux me faufiler entre vos jambes, mobiles colonnes du temple de la continuité biotique… Puissent vos ruines imminentes épargner, par chance, mes os, mes voies.

373

Combien s’en sont aperçus ?…

Combien s’en sont aperçus ? Il faut bien connaître le ciel, avoir passé des nuits et des nuits à observer les étoiles — qu’on voit de nouveau très bien, dont la présence est de nouveau prégnante, la position de nouveau utile à connaître —, et des jours entiers à compulser d’anciennes cartes spatiales et des volumes hâtivement imprimés de documentation technique… Il fallait tout cela pour s’en apercevoir, et combien sommes-nous à posséder ces connaissances et cet intérêt (qui peut passer pour scientifique, mais est, peut-être, secrètement puéril : attirance pour ces petits points brillants…), et le loisir de les cultiver ? Quelques dizaines, quelques centaines tout au plus.

Que s’est-il passé ? Un point lumineux s’est éteint, une étoile a cessé de briller. Une parmi les innombrables dites-vous… peut-être une supernova (pour ceux qui savent encore ce que c’est)… Non : il s’agissait du dernier satellite, du dernier artefact humain visible en orbite autour de la Terre. Hier soir encore je l’ai repéré dans sa course habituelle, pseudo-astre brillant ; ce soir je ne le vois plus ; là où il devrait scintiller, je ne vois que le noir de l’espace. À un certain moment durant ces dernières vingt-quatre heures, la gravité a finalement triomphé et le satellite est tombé vers la Terre, dans la haute atmosphère de laquelle il a dû se désintégrer. Quelques débris calcinés, quelques poussières incandescentes ont dû tomber quelque part, probablement inaperçus et méconnaissables. Je regrette de n’avoir pas été là pour admirer l’étoile filante qui a dû résulter de son embrasement, et, surtout, pour rendre un dernier hommage à l’ultime vestige de la prétendue conquête spatiale, cette illusion glorieuse, dangereuse, coûteuse, orgueilleuse, présomptueuse. De conquête il n’y aura pas eu. Seuls demeurent, en orbite, un voile de déchets infimes, invisibles, dont le nombre et la position sont inconnus, que nous n’avons plus les moyens de localiser, encore moins d’étudier, mais qui ne constituent plus la moindre menace pour nous qui avons dû renoncer à l’exploration physique de l’espace, bien trop coûteuse en énergie, bien trop vorace en ressources minérales et intellectuelles rares, celles-là peut-être encore plus que celles-ci désormais ; et plus loin, quelques épaves, incongrues et obscènes d’être immobiles, inutiles et intactes pour des millions d’années à la surface du désert lunaire ; et plus loin encore, quelques sondes éparpillées dans ce bras de la Voie Lactée, lesquelles seront peut-être les dernières preuves de notre existence. En cela plus qu’en tout le reste uniques parmi la faune terrestre, nous laissons, nous laisserons après nous, pour vestiges les plus durables, des déchets. Déjà produits, déjà hors d’atteinte, impossibles à recycler. Adieu, chimères spatiales. Rebonjour, Terre unique et mortelle, notre berceau, qui seras notre tombeau.

372

Scier la branche…

Scier la branche — haute et maîtresse — sur laquelle nous sommes assis ? Certes : nous n’avons pas trouvé d’autre moyen de sauver l’arbre.

Mais ce n’est pas un suicide, et nous souhaitons que ce ne soit pas non plus un sacrifice. Notre espoir de survie : que notre haute chute soit amortie par le grand tas, accumulé depuis dix mille ans au pied de l’arbre, de nos propres excréments. S’y enfoncer, en descendre, les répandre, fertiliser avec toute une forêt.

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À la recherche des Géants

Les images ne me suffisaient pas : j’avais voulu observer les Géants, les voir de près, les rencontrer, leur parler. Je grimpai à leur recherche. Au bout d’une dernière et rude montée, j’arrivai bientôt chez eux et ne tardai pas à en croiser quelques-uns : il ne me fallut alors qu’un instant et un seul coup d’œil pour que je dusse admettre déçus, brutalement déçus mes espoirs. Ils étaient grands, certes, deux à quatre fois ma taille (ma taille petite), mais d’une grandeur vulgaire, vile, fortuite, lourde, effrayante et même repoussante. Je ne trouvai rien à admirer en eux. Dès qu’ils m’eurent aperçu, ils se ruèrent sur moi. Méfiants et durs, ils m’accablèrent de questions. J’usai de toute mon éloquence balbutiante pour les détromper : non, je ne venais pas les voler ni les espionner. Ils se rendirent à l’évidence que ma seule stature aurait dû leur suggérer. Alors, aussitôt détendus, ils commencèrent à se moquer de moi. Je voulus partir et les saluai. En deux enjambées ils me rattrapaient, m’arrachaient de terre, me tenaient en l’air par les bras entre deux doigts, baissaient mon pantalon. Dès que mon sexe apparut ils éclatèrent de rire, rivalisant de gestes et de paroles d’humiliation grossiers et obscènes. Je les laissai faire comme mort, comme indifférent, espérant seulement qu’ils me laissent partir. Ils se lassèrent vite et me lâchèrent, m’abandonnèrent, s’en retournèrent sans un mot, sans un regard pour l’insecte auquel ils étaient déjà bons de laisser la vie et a fortiori l’intégrité physique. Rhabillé, mal rajusté, je partis. Je ne fuyais pas, incapable de courir. Hébété, je suivais le chemin du retour comme un automate. Atteignant le cirque que j’avais traversé à l’aller, je vis, je reconnus les montagnes que j’avais à peine aperçues dans le crépuscule de l’aube, et cette vision me frappa. Ils étaient là, les vrais géants ! Ni puérils ni cruels, n’usant qu’indistinctement de leurs forces combien plus colossales, périlleux mais tranquilles, ils représentaient, je m’en rendais subitement compte, ce que j’avais vainement espéré trouver chez les géants vivants. Je les contemplai un moment, admirai les courbes de leurs strates visibles, leur puissance géologique majestueuse et ancienne, rassurante. Leur grandeur ne m’écrasait pas. Elle semblait bonhomme. Ou souveraine sans mépris, comme nous les terrestres pouvons l’être à l’égard d’une fourmi, d’un escargot qu’on prend soin de ne pas écraser, ainsi qu’on l’apprend aux enfants. Je me reposai quelques heures contre leurs flancs moussus, blotti dans leur puissance enveloppante, puis repartis, réconforté. Longtemps je marchai à l’abri de leur ombre immense ; jusqu’à la forêt, où les arbres, autres vrais géants, géants mineurs, les relayèrent pour me raccompagner.

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