Journal du conteur

De la crête basse où je suis monté…

De la crête basse où je suis monté, au loin dans la plaine j’aperçois une bande de nomades en mouvement. Quelques dizaines (une grosse centaine ?) de silhouettes longilignes et lentes en route, je le suppose, vers ces bosquets de noyers géants qui s’atteignent en deux ou trois jours et qui, en cette saison, couvrent le sol de leurs fruits très nutritifs et protéinés. À cette distance, je ne discerne pas leur équipement, nécessairement mince. On dirait qu’ils vont nus sur la terre, tranquilles comme un troupeau sans appréhension. Seules peut-être leur grande taille et la petitesse de leur tête laissent deviner que certains d’entre eux portent une lance. Plutôt pour la chasse ou pour la guerre ? Je ne le saurai probablement pas. Je les regarde passer, honteusement envieux, et triste. Envieux d’une liberté qui dédaignerait même le casse-noix que je pourrais leur offrir : à quoi bon le transporter, quand on trouve partout des pierres ; triste de savoir que la survie même de l’enfant malade que je fus implique un mode de vie beaucoup trop lourd pour être mobile — et peut-être même soutenable. Moi qui aime tant marcher, j’aurais pu être heureux parmi eux. Mais, à mon âge, la distance culturelle est infranchissable, et l’habitude une armure inamovible. Du moins, je me console et me résigne en le croyant.

Ils ont presque disparu de la surface de la terre, mais certains parmi nous, optimistes ou pessimistes, croient qu’un lointain avenir leur appartient. Les optimistes le souhaitent, les pessimistes le craignent.

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« Nous n’avons vu ni hommes ni traces d’hommes »…

« Nous n’avons vu ni hommes ni traces d’hommes », me fait remarquer mon compagnon de marche et vieil ami. Constat d’autant plus réjouissant qu’on a de moins en moins l’occasion de pouvoir le faire, et qui me rappelle une autre longue journée de marche, en Europe celle-là. Ni humains ni traces fraîches d’humains, certes, mais que de ruines ! Il y a de nombreuses années de cela : j’étais jeune alors, à peine majeur ; et les ruines n’ont pu depuis que continuer à s’effondrer, tombeaux s’ensevelissant eux-mêmes. Certes je ne l’ai pas constaté, mais c’est l’évidence, la conséquence inexorable d’un processus provoqué, puis accéléré, par les qualités, les vertus mêmes qui avaient temporairement soulevé les habitants humains de ce continent. À l’époque, je n’avais pas eu envie d’y aller, c’est mon service militaire qui m’y avait contraint ; même si je le voulais désormais, je ne le pourrais plus, faute de moyens : depuis peu, seule l’armée dispose encore des véhicules indispensables à la traversée. Mais je n’envie nullement les forces qu’on y envoie. Je reste ici, chez moi, volontiers, quoique je n’aie guère le choix. Là-bas, il est trop tard pour les vivants, trop tôt pour les archéologues.

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Un homme s’approche d’une statue…

Un homme s’approche d’une statue, épaules basses et pas lent, il a l’air fatigué, accablé de tristesse et de soucis. La statue, au bord d’un large chemin désert, représente une femme, qui tient dans ses bras un nourrisson. L’homme la voit sans la regarder, il la connaît bien, habitué à passer devant. Mais cette fois il s’arrête. Sans lever ses yeux déjà humides, il s’agenouille devant la statue de bois sombre et rongé. Mais ce n’est pas encore assez : il doit se pencher jusqu’à poser ses mains sur le sol, ses mains jointes, et son front dessus. Alors, alors seulement, quelques larmes peuvent s’épancher, et peut-être un sanglot retentir, un seul sanglot ravalé, ou le cri d’un oiseau, difficile à dire. Les yeux et la gorge secs, l’homme peut rester un moment ainsi, peu à peu soulagé, puis réconforté. Il peut enfin lever la tête, et, par réflexe, les yeux. Il constate alors, ébahi, effrayé, qu’à la place de la tête de femme se tient, grossièrement sculpté et dessiné mais reconnaissable sans le moindre doute, un globe de bois, un globe terrestre.

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Arrivé en haut de la colline…

Arrivé en haut de la colline, j’admirai le paysage qui s’étendait en contrebas dans la vallée. Des bois, des champs ; quelques cheminées fumantes, quelques pâturages ; des potagers multicolores et des toits sombres. En descendant, je vis que le chemin longeait un verger. Plus je m’en approchais, plus j’avais envie d’un fruit. Arrivé contre la clôture, à la vision d’une pomme que le soleil faisait briller, je me trouvai forcé de déglutir, ma bouche emplie de salive ! Me reprochant, mais avec une indulgence amusée, une telle gourmandise, comme je l’aurais reprochée à un chien bavant ou un enfant suppliant pour un biscuit, je continuai ma route. Mais quand j’aperçus une pomme tombée roulée jusqu’à la clôture, je n’hésitai pas à passer ma main entre les barbelés rouillés. Elle était bonne, acidulée comme je les aime ; pourtant je la savourai moins que la satisfaction du désir que j’en avais eu ; et encore moins que la chance qui me l’avait offerte ; et moins encore que l’absence du plus petit effort de ma part pour l’obtenir.

La pomme avalée, et le verger derrière moi, je traversai la vallée. Au bas de la suivante des quelques collines que je devais encore franchir, j’admirai ses flancs boisés par étage, et les hautes frondaisons agitées par les premières rafales d’un vent qui me fit presser le pas. C’est dans mes pensées, la nuit dans le dos, réchauffé par ma vitesse et grisé par la dopamine, que j’atteignis la prochaine étape.

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Je ne sais plus si ce qui d’abord alerta mon attention…

Je ne sais plus si ce qui d’abord alerta mon attention fut le nuage de poussière ou le brouhaha. Le premier s’aperçoit de plus loin que ne s’entend le second, mais je marche habituellement les yeux baissés, isolé par un soliloque le plus souvent muet. Ce dont je me souviens, en revanche, c’est qu’à peine eus-je conscience d’une approche massive que j’essayai d’identifier sa cause. Vite ce fut évident : un groupe de congénères, une bande d’Homo sapiens, des terrestres en marche à mon encontre. Aussitôt, je cherche un détour ou une cachette, mais le chemin est droit et unique, le terrain plat et dégagé. M’écarter par les champs jaunes attirerait sur moi l’attention, à l’opposé de mon souhait pressant. Pas de meilleur choix : je me résigne à les croiser. C’est en moi-même, derrière mon visage, derrière un regard vague et une expression quelconque affectée, que j’essaye de me cacher. Ne pouvant, par un salut, un sourire, un hochement de tête, reconnaître même fugacement chacun d’eux pour mon prochain, je les ignore en espérant la réciproque.

Leur bavardage monte. Coups d’œil que je n’ai pas su ne pas hasarder ; quelques regards croisés, inexpressifs. Et déjà plus que leur sillage de poussière sonore.

Quand, quelques heures plus tard, je croise un autre marcheur solitaire, je le salue et lui souris avec plaisir. Par mon pas ralenti, mon regard amène, l’angle de mon profil, je l’incite à s’arrêter pour bavarder. Négligeant cette occasion tendue, il se borne, avec une politesse visiblement contrainte, à me rendre mon salut, d’un seul coup d’œil et d’une voix sourde. Légère déception, qui sera vite oubliée. Je continue seul jusqu’à mon retour vespéral, où me réchauffe et me réjouit la double chaleur du foyer.

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Arrivé parmi les non-premiers…

Arrivé parmi les non-premiers, je dois me contenter d’une vie quelconque, errante, oiseuse, presque onirique. Un destin ? Disparaître. Un but ? Ne laisser aucune trace. Je revendique la médiocrité à laquelle j’ai été assigné par hasard.

Serais-je arrivé plus tôt, j’aurais eu le choix. Le grand sac des buts et des sens n’était pas encore vide. J’aurais tiré l’exaltant, ou du moins le remarquable. Mais, parti tard, j’ai par surcroît traîné. Le sac était vide et je n’ai même pas été autorisé à glisser ma main dedans. Dérisoirement unique, j’ai suivi la foule, où si ma voix n’est que la mienne, elle est inaudible. Mais j’ai beau jouer des coudes, impossible de rester bien au milieu, bien entouré, négligé, annulé. Comme une bulle d’air qui ne peut éclater qu’à la surface du fleuve, je me retrouve toujours au bord. Par une dynamique aussi mystérieuse que persistante, même l’anonyme me repousse, comme si j’étais en avance sur ma propre absence.

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À peine sorti de l’enfance…

À peine sorti de l’enfance, arraché de ma vie je fus jeté dans les poubelles de l’histoire. Nulle aversion particulière contre moi. Je n’étais qu’un numéro dans un registre. Oublié là parmi tant d’autres, nous nous débrouillions. Les poubelles de l’histoire étant bien remplies, et certains déchets n’en ayant que le nom, le matériau ne manquait pas pour dresser des habitations de fortune. Haillons, restes, croûtes et quignons secs, eau de pluie. Vie morne mais tranquillisée par l’absence d’espoir, et courte par absence de soins.

Puis un jour le grand chambardement : on retourne, on vide les poubelles de l’histoire, nous nous retrouvons cul par-dessus tête au milieu des débris. On ne nous cherchait pas mais on nous retrouve. Sauver est un grand mot, mais du moins on nous tire de là. Des poubelles de l’histoire, nous passons dans un camp de réfugiés. Petite, petite amélioration.

On nous fait miroiter des logements proprets, robinets rutilants, douches à volonté, lumière électrique, toiture étanche… Nous découvrons l’espoir et l’impatience, tortures auxquelles nous n’étions pas préparés. Malgré les soins, nous succombons peu à peu à la fièvre de l’histoire.

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Ce n’est pas un guide…

Ce n’est pas un guide. Certes, il est loin devant ; certes, tu le suis ; mais il n’y est pour rien, il ne t’a rien demandé, rien dit, il ne t’a même pas fait signe, peut-être ignore-t-il même ta présence, quoi que ce soit improbable : ne serait-ce que pour s’orienter, il lui arrive de regarder en arrière, et tu n’as pas toujours où te cacher ni la présence d’esprit de te coucher. Où va-t-il ? Le sait-il lui-même ?

Non, il n’y est tout de même pas pour rien : celui qui se rend visible sur de hautes crêtes doit toujours s’attendre à être pris pour guide par un de ceux qui n’ont même pas le courage de s’abandonner à l’errance. Il ne l’ignore sans doute pas, donc tu pourrais cesser de te cacher, surtout maladroitement : tu ne fais que te ridiculiser un peu plus. S’il y a une chance qu’il te fasse signe un jour, qu’il te laisse le rattraper, qu’il te tende la main, son préalable est que tu assumes ta nullité et qu’au moins tu fasses montre de constance dans l’humilité. Mais c’est une chance infime… et tu n’es pas sûr de préférer un vrai compagnon à un faux guide.

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À peine adulte, il se met en route…

À peine adulte, il se met en route, sa décision prise : il sera chercheur de trésor ! Il a étudié l’histoire et la géographie, appris la plongée sous-marine et la spéléologie : il est prêt, résolu, et il ne tarde pas à obtenir ses premiers succès.

Très tôt pourtant, il prend conscience que ce ne sont pas les trésors qui l’attirent, ni a fortiori le luxe, mais la recherche elle-même, et le pur instant de la découverte, son apothéose, la consécration des longs efforts. Même quand il échoue, c’est-à-dire quand il renonce, la perte, il le découvre, n’est que financière, celle du lourd investissement consenti. Le temps passé, les tâches effectuées se suffisaient presque. La déception est vite tournée en nouvelle quête.

Puis, à mesure qu’il mûrit, il se rend compte que c’est toujours plus facilement, plus près de lui qu’il trouve le genre de trésors qui a toujours éclairé, sans qu’il le reconnaisse, son quotidien de bibliothèque et d’exploration. Ce qui, dans sa jeunesse, nécessitait des mois d’enquête et de préparation patientes, des semaines de fouille périlleuse par trois cents mètres de fond, peu à peu ne requiert plus qu’une certaine disposition : un œil levé, une main tendue, une oreille attentive, un pas ralenti, un détour de quelques heures…

Le voilà, au bout d’une demi-vie d’adulte passée à chercher des trésors, à en trouver beaucoup et en amasser peu, qui néglige îles désertes et galions engloutis pour accueillir le solstice d’été au sommet d’une colline et la pleine lune au bord d’un lac. Les rayons dorés du soleil ont remplacé pièces et pépites.

À partir de ce moment, sa vie se remplit de trésors. C’est chaque dimanche, chaque nuit étoilée, chaque matin ensoleillé, puis chaque gorgée d’eau, puis chacun de ses pas, puis chaque inspiration complète, enfin chacun de ses cillements, jusqu’au dernier.

Ses trésors d’une richesse périodique et incarnée périssent avec lui. Ses héritiers n’ont rien d’autre à se partager que ses chaussures et ses jumelles.

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On a posé et déployé le monde ici…

On a posé et déployé le monde ici, là, tout autour, partout. Quand le monde s’adaptait mal au terrain, on a rasé montagnes et forêts, asséché les marais, détourné les fleuves. Maintenant le monde semble si bien ajusté qu’on ne sait même plus si l’on ne discerne plus la démarcation stratigraphique entre le monde et le terrain dans lequel il a dû s’enfoncer, ou si l’on ne voit plus du tout le terrain, si l’on ne voit plus que le monde seul qui le recouvre donc et le masque entièrement. Comment était ce terrain ? Jusqu’à quelle profondeur faudrait-il creuser pour le trouver assurément ? nous sommes-nous demandé, mais nous avons creusé dans le fond même des océans sans rien trouver d’autre que le monde, et si nous n’allons pas jusqu’au magma loin sous la surface de la planète, c’est moins par crainte du volcan ainsi créé que par quasi-certitude de ne trouver là encore rien d’autre que le monde. C’est seulement lorsque se produisent un ouragan, un tremblement de terre, un tsunami que nous retrouvons la terre. Mais nous la perdons aussi vite qu’elle a été rapide à semer chaos et terreur dans le monde. Nous avons beau chercher par un vain acquit de conscience, nous savons déjà que dans les décombres nous ne trouverons de nouveau rien d’autre que le monde, parmi ses propres débris.

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