Singulière espèce, doublement : la seule de sa famille, fossiles compris ; et endémique de notre îlot. Même, on ne l’y connaît que sur l’étroite paroi rocheuse formant le flanc d’une sorte de terrasse naturelle, sans doute un bout d’ancienne falaise, et nulle part ailleurs. Grande fut la surprise, ému l’œil exercé du marin solitaire et naturaliste amateur qui (venu aiguer) la découvrit là, dans cet écosystème à la simplicité modèle. Deux fois l’an, un vol de migrateurs tond ras l’herbe du plateau en même temps que de fiente il en fume la terre, mais les becs ignorent ou dédaignent les protéines offertes sur la pierre, fine couche de corps quasi microscopiques très densément agglutinés.
D’abord, ils s’accrochent au roc avec ce qu’une simple loupe révèle être un genre de crampons chitineux. Déjà il est impossible de les décrocher, mais, à la pince et sous grossissement, on peut encore les arracher, comme par surprise, les crampons, secs, restant toutefois dans la pierre. Puis en quelques jours, ils se soudent chimiquement au roc ; alors on ne peut plus les récolter qu’au couteau, en raclant — et n’obtenant ainsi qu’une poudre floconneuse qu’au laboratoire on verra composée d’organes infimes en bouillie.
Pendant la courte année de son existence, chaque individu, nourri de la pierre même à laquelle il s’agrège, semble exclusivement occupé à sécréter son successeur unique, lequel dirait-on bourgeonne, puis est lentement poussé vers le haut. Ils grimpent ainsi vers la lumière, millimètre après millimètre, génération après génération. L’une meurt aussitôt — quelques heures — après avoir à son tour exhaussé sa lignée ; dont les derniers rejetons s’accrochent au roc, etc. Les morts forment une croûte, de plus en plus friable ; et parfois les grands vents d’hiver arrachent et dispersent des nuages d’une poussière plus douce, plus brillante que la pierre qu’elle couvrait et dont, sûrement par mimétisme, elle partage les gris divers.
Au rythme actuel, on calcule qu’ils sont là depuis plus de vingt mille ans — postérieurs donc au dernier maximum glaciaire local (tel que les carottages le révèlent) —, et qu’il leur reste moins d’un siècle avant d’atteindre le haut bout de la pierre et le plateau. Ce qui s’ensuivra, on peut seulement le conjecturer. Descendre, faire demi-tour, ils n’ont pas démontré la capacité biologique de le faire. Sur le plateau, empêchés par la terre molle, par l’herbe dense et rapide, par les becs pointus, les pattes griffues, la fiente acide, ils ne pourront pas s’implanter ; le temps manquera pour une sélection d’adaptés. Alors une dernière génération locale, fatale, poussera-t-elle ses enfants dans le vide, — à la grâce à des vents ? Moi non, mais ma fille le verra peut-être, que j’essaie de rendre curieuse.
C’était l’après-midi, en rentrant par les bois familiers. Je le rencontrai là où l’unique chemin est large et droit, sous un ciel clair et sec, sur la grande pente, lui descendant. Il m’avait donc sûrement vu de loin, sauf apparition, tandis que tout à mes pensées — au sortir de la bibliothèque —, les yeux baissés, comme d’habitude, je marchais sans regarder la terre, sans écouter les oiseaux. Quand je levai la tête, il était presque à ma hauteur : âgé, barbu, sac au dos, un bâton sous le bras. Il avait ralenti (je le sus d’évidence) ; me dévisageait, sourcils froncés ; tendit vers moi l’index. Je pris peur et serrai les épaules, mais, d’une voix légèrement nasillarde, « Vous ! » dit-il seulement : « Voltigeur ! » ; et sans quitter mes yeux, du même index il traça dans l’air, contre sa tempe, non un cercle répété mais une lente spirale, gracile, harmonieuse, ou plutôt — à la réflexion — un ressort ou le filet d’une vis, dont le fin bout, étiré, s’envolait tout droit ; et il répéta « Voltigeur » d’un air entendu.
« D’accord » acquiesçai-je aussitôt — lâchement, hypocritement, sans réfléchir, en détournant les yeux vers l’horizon ; et prenant conscience que par réflexe j’avais ralenti moi aussi, je pressai le pas, fuyant ma propre gêne autant que ce bizarre importun. Nous nous croisâmes. Attentif à ses pas dans mon dos, je sus d’emblée qu’il ne s’arrêtait pas, qu’il ne me suivait ni du pied ni de l’œil, qu’au contraire, comme tout à son idée, il s’éloignait vite et régulièrement. Bientôt je cessai de l’entendre, et en même temps de m’échapper. Puis libéré du ridicule, rouvert et de nouveau réceptif, je me détendais lucidement — quand soudain je compris, et souris. Il m’avait deviné ! Il m’avait reconnu pour ce que je me sentais, me sens, me veux être ! Un voltigeur. Mais qui était-il, dus-je me demander alors — quel dieu sous cette peau tannée ?! — celui-là qui avait su voir clair en moi — et d’un seul coup d’œil ! —, quand mes plus vieux collègues, ma propre nombreuse famille, et même certains amis d’enfance n’avaient jamais rien soupçonné ? Surtout comment avait-il pu faire, à travers la banalité volontaire de ma mise, sans entendre de ma bouche le moindre mot (au plus, j’avais chanté tout bas, parlé tout seul, inconsciemment, ça m’arrive), et sans rien pouvoir lire dans mes yeux baissés ni sur mon visage sans doute inexpressif de marcheur absorbé ? Qu’avait-il vu, dans mon allure, ma démarche, qu’avait-il senti à l’approche de mon champ magnétique ? Je ne le rattrapai pas pour l’interroger : intimidé, émerveillé, je ne me retournai même pas, de peur qu’il eût déjà disparu. Je préférai m’abandonner à la joie puissante et sans mélange du révélé, me cachant qu’elle ne durerait pas. J’entendis les oiseaux. Le vent ployait les frondaisons. C’est d’un pas soudain très léger que je continuai. Pour un peu j’aurais sautillé. Intérieurement je volais.
Le titre est trompeur, mais la chance est réelle : « Échanson » ! De nouveau, ce soir, au banquet — et non par tirage au sort, cette fois. On m’a choisi ! On m’avait bien remarqué, le mois dernier ; on s’est souvenu de moi ; on m’a réclamé. Donc j’ai plu (au moins à l’un d’entre eux). Mon assiduité, mon sincère dévouement, ma pudeur, ma discrétion attentive — yeux baissés, mais oreilles grand ouvertes : j’ai mérité de dégrafer leur manteau, de délacer leurs sandales, de laver de nouveau leurs pieds et leurs mains — leurs mains délicates et fortes à la fois (« la plume et le glaive ») ; leurs pieds légers mais solides. J’ai mérité le privilège de les servir jusqu’à l’aube, remplissant bols puis coupes, devançant leurs appels ; et ce faisant j’ai gagné la chance exaltante de les observer — à leur insu, dans la pénombre des flammes —, et de les écouter surtout, pour m’imprégner de leur savoir, de leur goût raffiné, de leur humour, de leur éthique, de leur langue si élégamment fluide et méticuleusement précise en même temps, que j’entends et (à force d’entraînement solitaire) peux pasticher, mais non pas maîtriser à leur égal — cette langue de leurs discours, que je voudrais comprendre exhaustivement ; de leurs questions, que j’aurais aimé me poser ; de leurs réponses, dont je veux douter ; de leurs débats, auxquels plus que tout je désire participer un jour.
Pourtant, je l’avoue, j’en ai presque tout oublié. Autres sont mes plus clairs et chers souvenirs du mois dernier : les petits noms de plus en plus affectueux pour certains, de plus en plus ironiques pour d’autres, dont les buveurs m’ont gratifié au fil de la nuit : « Mon enfant » par-ci ; « Mon grand » par-là ; « Mon mignon, viens voir papa » (quand ce n’est pas « maman » !) ; « Mon petit, encore la même chose »… Si je continue à voler d’un lit double à l’autre sans en perdre une goutte ; si je reste discret, exact, affable, prompt à répondre, subtil à deviner leurs désirs et heureux de les contenter (quelle veine j’ai d’être naturellement serviable !) ; si je continue à donner des réponses modestement brillantes à leurs questions occasionnelles et désinvoltes — alors ils reconnaîtront peut-être (sûrement !) en moi le potentiel d’un Disciple. Il suffira qu’au moins l’un d’eux me choisisse, me tende la main, me tire à eux. Je franchirai l’étape supérieure. — Et j’aurai mérité l’accès (surveillé, pour commencer) à la Bibliothèque !
J’en aperçois chaque semaine, en passant, les hautes rangées de livres derrière ses baies vitrées. Une fois, j’officiais tout près quand ses portes ont été ouvertes en grand, pour que sorte un groupe de lectrices (ce ne sont pas les jolies silhouettes que j’ai détaillées !). Mais je n’y suis jamais entré : la plupart des volumes que j’ai pu feuilleter — en cachette et grâce à l’indulgence des intendants —, c’est à l’imprimerie, à l’atelier de reliure qu’ils sont passés entre mes mains. Or soudain j’aurai tous les livres ! Avec rigueur et timidité je parcourrai des yeux les titres, j’effleurerai le cuir des tranches. Guidé par mon bienfaiteur et maître dans les travées, les disciplines, les hiérarchies canoniques, je consacrerai à leur exigence le meilleur de mon temps, avec avidité, comme lui-même autrefois guidé par le sien, comme eux tous. Des années s’écouleront, sans doute, avant que je découvre si pour moi la Bibliothèque était un moyen — celui de devenir peu à peu l’égal de ces hommes accomplis, pour mener leur vie de Recherche et de rare Création (je n’ose rêver d’ajouter le moindre vers au Canon) — ou si elle m’était une fin, ce qu’elle semble être pour certains d’entre eux. Certes pas ceux que j’admire le plus, a priori. Mais si ma curiosité s’avère ce qu’elle semble — universelle et inépuisable —, je me trouverai heureux, et honoré, de marcher dans leurs petits pas. De jour, absorber la Connaissance ; le soir, partager mon érudition loquace. Et plus tard, l’âge venant, devenir quoi qu’il en soit, moi aussi, un maître à mon tour.
À peine éclos en masse ; déjà vérifiés un à un par leurs mères ; presque tous écartés car ni reine, guerrière, ouvrière, pourvoyeuse ni reproducteur ; tous aussitôt chassés de la pouponnière sauf les choisis. — Courte est pour les bannis la distance à ramper jusqu’à l’eau salée, où sans hésitation patente ils plongent. Tête la première et yeux grand ouverts, en battant de toutes leurs petites pattes ils s’enfoncent vers le dieu-feu qui tout en bas répand sa lumière ; innombrables, ils vont lui rendre en sacrifice leur corps futile, leur matière mal combinée. Je le sais parce qu’au fil de mes glanages dans le sable (bouts d’algue, œufs, brindilles, mollusques, etc.), il m’arrive de m’arrêter pour les regarder. Peut-être pour mesurer ma chance équivoque de pourvoyeuse ; mais je ne le ferais pas si par hasard je n’avais pas été la seule présente au plus près ce jour étrange où l’un d’eux les mal-nés n’a pas plongé. Il s’est mis de côté, les yeux dans l’eau. Curieuse, mais non soupçonneuse, je me suis approchée pour l’imiter.
À peine visible, c’est comme si le dieu-feu se mourait, tant est masquée sa lumière par la masse de plus en plus compacte des corps entre-accrochés pour s’alourdir, pattes entrecroisées, dernier souffle expiré, chacun tournant la tête un instant pour montrer aux suivants sa bouche grande ouverte avant de se fondre dans le nuage noir de leur ensemble qui s’enfonce et s’étend tandis qu’immense, une gerbe de bulles d’air presque opaque elle aussi remonte, bouillonne, aveugle, caresse, chatouille, crépite en crevant la surface.
Quand le double flux contraire de corps et de bulles s’est tari, le failli m’a suivie jusqu’à la pouponnière, où je ramenais ma glanée du jour. Il n’avait pas pu, pas osé ; il le regrettait ; il avait hésité trop longtemps : mais la gerbe était si belle, et si sombre le nuage… ; mais si beau était aussi le dieu-feu, sa lumière si brillante, même dans les interstices, avant qu’on ne l’étouffe ; il voulait le rejoindre ; il le fallait. Puisqu’il avait laissé partir la chance en la personne de ses co-éclos, il supplierait les Reines ou bien de le dévorer (ersatz de fusion suprême) ou de le laisser procréer (bien qu’il en fût encore moins digne à présent) une fois, une seule : pour qu’il n’ait plus le choix. Dans leur enthousiasme, ses enfants l’entraîneraient ; il s’y accrocherait, les suivrait ; il y arriverait cette fois ; il ne les abandonnerait pas… Bien sûr les guerrières ne l’ont même pas laissé rentrer. Il attendrait donc, résolument, la prochaine éclosion massive, m’a-t-il crié ; mais il est mort de froid dès la première nuit.
Au matin, à marée basse, j’ai traîné son corps jusqu’au bord de l’eau, où laborieusement je l’ai rempli de sable, par la bouche, autant que j’ai pu, avant qu’elle remonte.
Dès longtemps avant le départ, j’étais resté le seul survivant de leur couvée annuelle. Vous imaginez comme vos grands-parents me protégeaient. Toute ma première Grande Migration, je l’ai passée entre eux deux, aile contre aile, en plein ensemble, sans un instant de liberté pour la curiosité ni les expériences. Certes, j’ai bien appris à voler de conserve : suivant sans remous, calquant ma vitesse et mes mouvements sur ceux de mon voisin, de sorte qu’une impulsion donnée de la pointe ou d’un flanc parcoure comme une onde la colonie entière — c’est exaltant à vivre, bien que fugace, et surtout c’est émouvant à voir. Bien sûr j’ai appris les autres nécessités vitales. À l’arrivée, la prise d’aspiration était devenue pour moi un réflexe aussi fiable que la respiration ; je sentais le vent ; j’étais aussi économe de mes forces que possible. Mais j’étais frustré plus encore qu’épuisé.
Ce n’est qu’au retour, l’année d’après, papa étant mort et maman vieille, que j’ai pu essayer autre chose. Pour la pointe, j’avais toujours senti que je ne serais pas de taille ; ayant grandi seul, je n’ai pas appris à me battre. Mais j’ai tenté le flanc : juste après celle de meneur, c’est la position la plus dure. Il y faut lutter contre des rafales et des turbulences qu’au sein de notre masse des milliers de corps ont déjà coupées ou régulées. C’est presque comme si vous faisiez le voyage tout seul — sauf qu’en cas de danger vous n’êtes qu’à quelques coups d’aile de la nuée protectrice. Là sur les flancs, dans les conditions les plus exigeantes, j’ai appris à fond l’art du vol. J’ai pu tester ma vitesse de pointe ; c’était grisant ; mais j’ai vite compris que je ne pourrais pas tenir toute la Grande Migration là, faute d’endurance. Or, parce qu’une fois j’avais été le premier à distinguer un dangereux rapace en piqué, on s’est aperçu que ma vue était extraordinairement perçante. (Vos grands-parents ne l’avaient pas soupçonné, ayant eux-mêmes la vue basse.) C’est ce qui m’a valu de monter à la vigie. J’y suis resté tant que j’ai pu — les plus belles années de ma vie. Loin au-dessus de la nuée, avec les rares élus, au sein du rempart que la garde des longues-serres nous fait de leurs grands corps, à exercer la responsabilité cruciale et prestigieuse : surveiller le ciel à la recherche des rapaces ; distinguer les nuages à fuir de ceux à fendre pour nous y abreuver ; découvrir du plus loin les essaims d’insectes qui nous empêcheront de mourir de faim ; surtout, rechercher les repères confirmant la bonne orientation du vol, et rassurer ou alerter les meneurs, lesquels, dépendant de nos avis, nous écoutent et nous respectent ! Je sais que pour certaines vigies, qui n’aspiraient qu’à la sécurité chaleureuse du nombre, cette fonction éminente est un supplice, et leur vue rare, une malédiction. Mais moi j’aimais tellement cette position que, même lorsque j’étais de repos, je restais là-haut avec mes pairs et amis : sans troubler leur concentration — à la vigie, on parle peu et bas —, j’admirais de loin la nuée fluide et légère, ou bien je somnolais dans leur sillage, ou encore je planais simplement les yeux fermés pour les reposer, écoutant le vent.
Quand ma vue a baissé — bien trop tôt —, j’ai dû réintégrer la nuée. Comme je n’avais pas encore l’âge où la faiblesse condamne aux seules positions intérieures, je me suis fixé en queue. Je m’y laisse même distancer légèrement : il reste assez de chaleur et d’aspiration, mais il n’y a plus de presse, et les cris sont assourdis. Là, fidèle à mon acquis, je continue à n’être qu’un grand œil — qui désormais, par plaisir, contemple la Terre. Plaisir des reliefs et couleurs variés ; des formes et des masses ; plaisir des longs fleuves, sinueux, brillants, ramifiés ; plaisir étrange des déserts, immenses et inquiétants ; plaisir de la comparaison subtile, des ressemblances et différences, entre deux forêts par exemple, entre deux montagnes, mais aussi entre elles-mêmes et leurs états antérieurs ; plaisir des bouleversements, submersions, assèchements, verdissements, déboisements par le feu… Ce qui n’était qu’un décor, un obstacle, un ensemble de signes dont l’immense majorité sans pertinence, est devenu un compagnon de voyage — que je me réjouis de retrouver tantôt, car le départ est imminent : je le sens dans ma poitrine ! Lissez bien vos ailes ! Et décidez quoi faire de la liberté que je vous laisse. (Je suis sûr que votre mère aurait fait de même.) Pour la vigie, je ne crois malheureusement pas que votre vue suffise. Pour les autres positions : testez-vous au moins une fois ! Vous allez peut-être vouloir rester au milieu, au chaud, protégés, soutenus de toutes parts. Vous allez vouloir vous mettre devant, nous montrer que vous êtes les plus rapides, malgré votre vol encore grossier. Vous allez vouloir vous mettre en queue, pour nous observer, nous juger sans être vous-mêmes observés ni jugés. Vous allez voir sur terre des choses qui vous rendront curieux… Rappelez-vous seulement, constamment, la consigne primordiale : restons groupés. La Grande Migration est si longue, les calories à grappiller en route sont si rares, que la colonie n’a ni le temps ni la force d’attendre les traînards, de retenir les impatients, de rattraper les téméraires, de rechercher les distraits égarés. Ceux-là sont tous condamnés — sans chaleur partagée ni aspiration, sans repos alterné, sans positions complémentaires… Une fois arrivés, une fois achevée l’inévitable reconquête de nos havres périodiques — vous pourrez vous égailler.
Voilà plusieurs années déjà que, sans un adieu, sans nous dire où, sans le savoir peut-être eux-mêmes, nos grands enfants sont partis. Ce n’est pourtant pas que nous les ayons bannis (je n’imagine pas quelle épouvantable faute collective crédible aurait pu le justifier), ni qu’un coupable accroissement de notre population — n’ayant pu résulter que d’un relâchement du strict contrôle démographique que nous pratiquons depuis le Retour — ait rendu nécessaire la fondation, solennelle, d’une colonie de peuplement ; non : ce qui les a poussés à nous quitter, nous fuir, a crû en eux-mêmes, dans leur intériorité distendue par le désir d’une autre vie, où « l’utopie », « l’avenir » et « l’humanité » soient redevenus de grandes puissances, au lieu de rester objets de simple curiosité ou d’études historiques érudites et dépourvues de nostalgie.
Quand de loin en loin ils reviennent — ambassade, courtoisie, piété filiale ou scrupule —, ce sont des visiteurs sur la réserve. Ils boivent et ne répondent que du bout des lèvres, effleurent seulement les poignées de porte et les mains tendues ; et, sous leurs sourcils froncés, nous surprenons des éclairs de désapprobation, de mépris goguenard, et même de dégoût. Peu de temps s’écoule avant qu’immanquablement ils en viennent à réitérer leur grand reproche : nous en serions restés aux commencements. — À quoi succède notre invariable réponse : qu’ils confondent des frontières bien intériorisées, sacralisées, de loin honorées, avec un caractère étriqué. Ils refusent de l’entendre ; nous accusent de manquer de courage ; se moquent de nous. À la douleur d’avoir perdu nos enfants, à la crainte de ce qui les attend, s’ajoutent alors la honte de leur arrogance, puis la colère, difficilement contenue, enfin la triste hâte qu’ils repartent et nous rendent à notre routine, où le souci nous est épargné du genre d’ambition trompeuse qu’ils cultivent. Mais le soulagement qui accompagne et suit leur départ une fois de plus renouvelé ne dure guère : il est vite remplacé par le regret, lui aussi renouvelé, de n’avoir jamais su ni les convaincre, ni les apitoyer. L’usage, devenu rite initiatique, de partir pour revenir ne leur avait pas suffi. Ils voulaient partir pour de bon, attirés, fascinés par l’histoire déjà légendaire des feues mégapoles, que nos ancêtres avaient fuies à temps. Maintenant ils explorent et fouillent les ruines urbaines au sein desquelles ils se sont installés ; s’extasient sur les « trésors » qu’ils y découvrent ; essaient d’imaginer, essaient de retrouver pour les rétablir les conditions techniques et sociales qui avaient permis leur réalisation ; et fantasment pour leur propre descendance, sans ironie intentionnelle ni vraisemblance, une tout autre sorte de Retour — trajectoire historique non nécessaire selon nous, indésirable, dangereuse, peut-être impossible.
Comment les empêcher d’aller trop loin ? Comment les ramener sans les violenter ? Pour l’instant nous nous contentons de les isoler, pour empêcher toute contamination de leur exemple. Cet isolement répond précisément à leur désir présent et hautain ; mais si leur venait l’envie de se répandre et de prêcher, nous les contraindrions fermement dans les limites du territoire que nous les avons laissé s’approprier. Ils y ont toute liberté de jouer à la chasse aux trésors et aux châteaux de sable… tandis que nos champs et labeurs continuent à les garantir de la famine ! Situation intenable ; mais quant à savoir qui, d’eux ou de nous, seront les premiers à ne plus la tolérer ; et si c’est un conflit ouvert, une réconciliation, ou une définitive ignorance mutuelle qui s’ensuivra : en attendant que le temps y réponde, en attendant surtout — c’est le grand espoir qu’il nous reste — que leurs propres enfants soient en âge de nous écouter, nous continuons aussi à gaspiller, trop souvent, nos loisirs et nos soirées en ruminant le terrible échec de notre génération : n’avoir pas su les éduquer à sentir et admirer le prestige, pourtant immémorial, du style d’ascension pérenne que nous pratiquons sans ostentation : celle qui ne se voit que dans les visages, ne s’entend que dans les paroles.
Après que — accueillis en libérateurs (toute résistance étant futile), fêtés comme protecteurs, flattés, gavés, saoulés — les soldats sont repartis, vite, sans un seul échange de coups de feu, sans une égratignure, sans même laisser la moindre garnison (la menace implicite d’un retour vengeur suffisant à prévenir toute velléité de rébellion, chez un peuple ayant manifesté une soumission aussi empressée que la nôtre : ainsi en juge-t-on sans doute, avec dédain, parmi leur état-major) ; après que les percepteurs, qui constituent l’arrière-garde et l’évidente raison d’être de leur armée, ont suivi les soldats de peu (accompagnés de nos remerciements, au fond sincères, pour la modération dont ils avaient fait preuve en ne taxant nos récoltes qu’à hauteur de dix pour cent) ; après ces deux humiliations sans séquelle et la double libération subséquente, et alors que nous commencions à oublier la domination lointaine dont nous restons l’objet ; — voici maintenant que les moines arrivent. Nous les reconnaissons aussitôt, ayant déjà par le passé recueilli, puis éconduit, quelques sporadiques missionnaires de leur foi. Eux désirent s’implanter, demandent des terres. Nous n’osons pas refuser leur requête, certains que sa politesse rhétorique déguise un commandement. Ils ne demandent rien d’autre, s’installent, et se mettent à l’œuvre — laquelle, il nous faut du temps pour le comprendre. Ils semblent d’abord et pour longtemps mener une vie en tous points identique à la nôtre : mêmes champs, mêmes cultures, mêmes pratiques, mêmes outils, etc. Toutefois leur diligence force le respect ; l’abondance de leurs récoltes nous rend honteux ou jaloux ; les greniers qu’ils nous ont fait construire nous donnent plus d’idées que de courage. Le faire pour eux, sous le joug de la prière, nous n’avons su nous y soustraire ; mais le faire pour nous, sans le secours de cette contrainte morale, est au-dessus des forces qu’il nous reste. La vraie surprise pour nous, ce ne sont pas les greniers — notre histoire les connaît —, ce sont les remparts dont ils ceignent le village qu’ils ont fini par constituer. Puisque notre caractère pacifique — d’aucuns diraient lâche — ne doit faire aucun doute, ce n’est pas pour se protéger qu’ils s’isolent ainsi : ce ne peut donc être que pour se cacher ! — de nous, leur seul voisinage. Par conséquent nous ne pouvons plus vérifier s’ils nous mentent en répondant, toujours laconiques, à nos sages questions sur leur vie, sa routine et son sens. Nous devons les croire sur parole, ceux rares qui, de sortie, acculés, réticents, nous affirment qu’eux les moines travaillent en silence puis consacrent, maintenant qu’ils ont réuni les conditions requises, tout leur temps libre à la dévotion, à la méditation, entre eux, sans famille ni même conjoint, sans distraction, jusqu’à la fin d’une vie qu’ils espèrent quiète et brève.
D’abord nous avions cru qu’ils venaient nous gouverner. (Peut-être avons-nous secrètement désiré un temps que ce soit le cas.) Quand il s’est avéré qu’ils ne s’immisçaient aucunement dans nos affaires, nous avons pensé qu’ils voulaient nous convertir à leur foi (pas plus étrange que leur vie, pour ce que je connais de leur panthéon : élémentaire, labile et périodique) ; mais ils se sont toujours abstenus de tout prosélytisme direct. Manifestement indifférents à notre existence, il semble après tout qu’ils cherchaient seulement une bonne terre, à l’écart, une retraite, loin des grandes villes du cœur de leur empire. Ce qui est certain, c’est qu’alors que soldats et percepteurs ne l’avaient qu’effleuré, les moines ont troué notre monde. Et ce trou non seulement nous peine par sa simple emprise, par la perte d’intégrité qu’il constitue, par la sujétion qu’il nous rappelle, mais surtout il nous inquiète, d’autant plus qu’on ne nous laisse pas y regarder franchement. À défaut de pouvoir les chasser pour le boucher si possible, nous essayons, par la curiosité, par l’imagination, de percer le sens de la dimension nouvelle qu’il nous impose. « Dévotion », « méditation »… ce que nous nous en représentons, c’est qu’ils voient loin et visent haut, et que s’ils nous côtoient le moins possible, c’est qu’ils nous méprisent de nous contenter de la terre si étroite, quand le ciel immense est à conquérir pour l’éternité.
Au sommet des remparts qui les dissimulent et nous opposent, l’un d’eux paraît parfois, silencieux scrutateur. Invariablement alors, nous ne pouvons nous empêcher de modérer nos bavardages, de répudier nos chansons (alors qu’il ne nous entend sûrement pas !), de travailler peut-être plus efficacement, en tout cas plus solitaires et concentrés. Quand nous constatons qu’il a disparu, c’est du soulagement que nous ressentons, — avant que nous étreigne le regret de la vie d’avant, quand les moines n’étaient pas apparus, et avec eux l’exigence de l’effort maximal, le duel constant de soi-même avec soi, la honte et le remords des vieilles habitudes, le tiraillement de l’être entre le sol où les pieds peinent et la tête aux yeux levés parfois révulsés. Mais il est trop tard désormais ; même s’ils s’envolaient, l’écart qu’ils ont introduit demeurerait ; nous ne pouvons pas faire comme si leur survenue n’avait jamais eu lieu. Voilà la malédiction qu’ils nous ont infligée. Nous n’osons pas les regarder dans les yeux, mais si l’un d’eux, égaré, nous tombait sous la main un soir d’ivresse, il passerait un sale quart d’heure — et de cette honteuse propension aussi ils sont cause. Leur inexorable exemple nous oblige à vouloir, mais nous ne voulons pas leur ressembler, eux dont la pitoyable faiblesse les pousse à la réclusion, à l’extinction volontaires. Même au prix s’il le faut d’autres enceintes, nous voulons autre chose, sans savoir quoi encore ; autre chose que leur invraisemblable immortalité céleste en récompense d’une sûre, lente et longue agonie terrestre (nous aussi sommes capables de mépris !) dont par surcroît le tourment n’est sans doute pas exclu. Que vouloir, donc — quelle vie vouloir qui nous élève tout en restant conforme à notre désir fondateur de pérennité locale ? Il est trop tôt, la question vient juste de nous frapper. Par eux qui ont trouvé leur réponse, nous allons maintenant chercher les nôtres.
Comment procéder ? Faut-il viser l’unanimité ? Ou bien chacun creusera-t-il son propre petit trou dans le monde, indifférent aux autres entre lesquels il serpentera jusqu’au sien chaque soir dès qu’il aura rangé ses outils ? D’autres questions, préliminaires, déjà s’interposent… Elles aussi viennent de derrière les remparts, elles montent de leur grand trou, elles grimpent les remparts, les plus petites les traversent en suintant, les autres s’élancent d’en haut et nous touchent en silence, portées par le souffle des nuits, chacun les reçoit, les écoute, et les oublie, ou les repousse, ou les épouse. Elles attendent. Et en attendant elles posent elles-mêmes d’autres questions. Qu’en est-il de la vie transitoire qu’elles nous imposent tout le temps qu’elles dureront ? N’avons-nous jusqu’alors — jusqu’aux moines (dont nous ne savons plus s’il faut les remercier ou les haïr) — n’avons-nous toujours mené qu’une vie transitoire, dans l’attente inconsciente de questions qui nous aiguillonneraient ? Peut-on trouver une réponse définitive et vivre une vie définitive ? Chaque question doit-elle être reposée à chaque génération, en une ronde interminable ? Existe-t-il une fin aux questions ? Surtout : comment savoir si l’on a bien répondu ? Et si l’on ne pouvait le savoir que rétrospectivement ? Une fois pour toutes, peut-on échapper à ce tourbillon ? La seule évidence, qui n’est même pas encore une réponse, c’est qu’il faudra du temps soit pour répondre à la moindre de ces questions soit pour l’abandonner après nous être rendu compte qu’elle est devenue obsolète ou qu’elle était mal posée. En attendant, nous, les premiers questionneurs du renouveau, devrons nous contenter d’une vie en question. Nous l’assumons. — Et en l’assumant, nous découvrons, à notre propre surprise, que cette idée ne nous effraie ni ne nous déçoit, mais qu’elle nous rassure et même, parfois, nous exalte ! Ce n’est pas encore en soi une réponse non plus, mais c’est un bon début.
L’arbre s’appelle « noxe » (étymologiquement : « la nuit ») ; il produit une résine dont se nourrissent, et surtout dans laquelle pondent, les ailes-tonnerre (dites aussi « ailes-de-feu »). Et nous c’est leur présence que nous convoitons et qui nous importe et nous fait vivre au plus près de leurs colonies. Ce n’est pourtant pas par amitié que nous les recherchons, car elles sont toujours à voleter dans notre figure, à essayer de s’introduire dans nos orifices, par pure curiosité semble-t-il puisque l’arbre-noxe leur prodigue tout l’indispensable. Si nous ne fuyons pas, si nous endurons leur incessant ballet devant nos yeux — au point que nous ne les ouvrons plus que si nécessaire —, ballet bruyant par surcroît et souvent même assourdissant du continu vrombissement de leurs petites ailes hyper-véloces ; si donc nous tolérons ces voisines intrusives presque insupportables et provoquons même la promiscuité permanente de nos quotidiens, c’est qu’elles sont les seules à tenir en respect les mâche-piques, nos ennemis mortels, qui eux aussi veulent nous pénétrer, mais pour nous dévorer de l’intérieur, et qui à cette fin mordent et piquent sans arrêt toute surface assez chaude et humide, toute muqueuse ou parcelle de peau qui soient à leur portée de rampants — car heureusement eux ne volent pas, sinon c’en serait fait de nous, il nous faudrait disparaître ici ou fuir la contrée, partir ailleurs où dit-on de bien plus grands ennemis encore nous attendent, implacables, et nous empêcheraient d’aller, où il nous faudrait payer un tribut équivalent à la totalité de notre race — mourir en eux pour survivre un peu… — ; enfin si nous souffrons les ailes-tonnerre, c’est non seulement qu’elles éloignent les mâche-piques, qui en ont peur, mais qu’aux périodes, toujours nocturnes et de grande lune, où ces derniers ont trop faim, à moins qu’il ne soit l’heure pour eux de se reproduire et que notre corps soit pour ce faire leur hôte exclusif ou favori ou le seul disponible à la ronde, à ces périodes où, attirés vers nous comme par la mort, rejetant toute prudence ils fondent sur nous en colonnes immenses et nous surprennent dans notre demi-sommeil inquiet — alors dès le premier cri les ailes-de-feu se réveillent et s’élèvent et se jettent sur eux, n’en laissant pas un approcher de notre plus petit orteil au cours de la guerre totale d’extermination qui s’engage.
À peine le temps d’avoir eu peur et pas même celui de paniquer, déjà nous voilà rassérénés : c’est avec une grande et paisible délectation que nous voyons dans la nuit claire et tiède nos ennemis s’entre-tuer, s’entre-dévorer, que nous observons tels petits corps à corps indécis dans la mêlée, que nous entendons — il y faut grande attention — l’infime craquement des carapaces percées par les dards, le crissement des mandibules qui broient la chitine, le chuintement des ailes froissées, le doux pompage des trompes avides… Enfin sans crainte sourde ni gêne, chaque heure passant nous rend plus tranquilles et moins curieux, libérés duel à duel des rampants par les volantes et réciproquement, jusqu’au meilleur sommeil. À la fin, au matin tardif, il ne reste plus aucun des mâche-piques — les oiseaux de l’aurore ont déjà tout nettoyé — et seules quelques ailes-de-feu survivent, qui pendant plusieurs jours, voire trois semaines de bonheur absolu, vont être trop occupées à se noyer dans la résine de l’arbre-noxe pour y assurer leur pérennité — trop occupées pour nous importuner, et nous serons heureux, aussi heureux qu’on peut l’être sous la belle ombre, la grande ombre de l’arbre-noxe, qui surplombe tout le monde et protège tout le monde.
Les soldats sont là depuis trop longtemps. Ils commencent à aimer les enfants qui leur sont nés des prostituées que nous leur avons consenties. Substituts de l’amour et de la famille qu’ils ont laissés depuis si longtemps chez eux que le souvenir même, sauf en de rares fulgurances, commence à s’en estomper. Leurs enfants parlent mieux notre langue que celle des soldats, qu’ils prononcent avec notre accent. Comment feraient-ils s’ils repartaient soudain ? Emmener les enfants sans les mères ? Partir seuls, comme un arrachement, sans être certains qu’on les attend encore là-bas, qu’on sera heureux de les revoir ? Partir en famille ? Pourquoi partir alors ? De toute façon personne chez nous — et je le soupçonne, de manière croissante chez eux aussi — ne croit plus qu’ils repartiront. La garnison est à demeure. Oubliée ou négligée par les autorités lointaines qui ne s’occupent que de récolter impôts et taxes. Les soldats, d’abord armée d’occupation, ne peuvent vivre longtemps ainsi, exilés, étrangers. Leur science nous soigne, notre travail les nourrit, nos femmes les soulagent de la nostalgie d’autres femmes maintenant déjà vieillies, moins désirables que leur souvenir, ce trésor à contempler le moins possible. Non, les soldats, qu’ils se l’avouent ou non, ne veulent pas rentrer. Ce qui les fait souffrir, ce n’est plus l’éloignement de leur patrie mythifiée, c’est l’isolement dans lequel ils se tiennent encore ici, c’est la peur de représailles, d’une vengeance d’autant plus cruelle qu’elle aurait été longtemps ruminée. Quelques-uns semblent l’avoir compris. Ils se lient à certains d’entre nous par des chaînes d’intérêt religieux et financier ; ils se convertissent à notre foi pour mieux s’intégrer dans nos réseaux d’échanges ; ils exemptent officieusement d’impôt certains trafics où ils ont part. Ils tissent ainsi de fer une toile le plus inextricable possible, qui doit leur devenir armure. Qu’adviendra-t-il ? Si l’histoire se répète, je suppose que certains d’entre eux, les plus habiles, réussiront, deviendront des notables, s’allieront aux grandes familles, s’y couleront. Leurs descendants ne seront plus discernables des nôtres. D’autres se perdront dans la drogue et la volupté frelatée des bordels. D’autres encore chercheront à redevenir d’honnêtes artisans, et peu y parviendront. On en retrouvera noyés « par accident », pendus « de chagrin », suicidés par nostalgie ou par inadaptabilité. Nous ne les plaindrons pas. Comment devenir l’ami, l’égal de ses anciens esclaves ? Certainement pas en se faisant soi-même esclave ! Ils sont venus par la force et pour le pouvoir. Seuls la force et le pouvoir peuvent les maintenir sur place et vivants. Force et pouvoir : leur malédiction.
« Enterre tes rêves », dit-on chez nous aux enfants : « mets-les dans des graines choisies, bien fraîches — un rêve par pépin ou noyau —, et plante-les. Si la terre les garde, tu les oublieras ; si un arbre pousse, tu mangeras ses fruits, et le rêve qui est dedans se réalisera. »
Au début les enfants viennent voir tous les jours, et même plusieurs fois, si rien ne pousse là où ils ont planté leurs rêves. Mais peu à peu la plupart se lassent. Rien ne pousse en effet. Rien à voir, ni à faire. Ils reviennent de moins en moins souvent ; ensuite seulement de temps en temps, lorsque, du fond des nuits, resurgit le souvenir des rêves enfouis. Puis ils cessent tout à fait. Ils ont oublié leurs rêves. Ils sont adultes et heureux.
Un petit nombre d’enfants ne se lassent pas. Ils scrutent et cultivent leur petit coin de terre, le jardin à rêves. Quelle patience, quel souci les animent ! Arroser, biner, sarcler ; protéger la moindre pousse, qui n’est presque toujours qu’une herbe… Au bout de combien d’années, combien de décennies, ceux qui n’ont pas d’arbre fruitier se résignent-ils ? Alors ils se consument de questions. Pas un seul de leurs rêves n’était-il donc viable, au moins ici ? Ou la terre — en la personne d’un granivore quelconque — les a-t-elle tous avalés ? Ou bien aurait-il fallu attendre plus longtemps encore, des vies et des vies peut-être ? À la fin ils font ce qu’ils n’avaient jamais osé : ils ouvrent la terre et cherchent leurs graines. Mais la réponse varie sans règle : elles sont toutes là, intactes ou rabougries ; ou aucune ; ou certaines seulement. Ceux-là sont les plus malheureux.
Les derniers, le tout petit, le très petit nombre de ceux qui ont eu la chance de voir la terre nourrir leur arbre, le pousser à monter, à sortir, puis le soleil le tirer vers le ciel ; ceux qui ont eu la chance de voir grandir leur arbre, de pouvoir le soigner, l’amener à maturité — ceux-ci devraient être les plus heureux. Mais combien de fruits faut-il manger, et combien de temps attendre pour que ces fruits digérés deviennent des rêves réalisés, cela, personne n’a pu le leur dire, aucun ancêtre, aucun vieux sage, même s’il fut des chanceux. Comme si c’étaient les rêves eux-mêmes qui décidaient quand venir, à leur rythme insaisissable et singulier. Et moi ? Il y a bien longtemps que je ne suis plus un enfant. Je ne me suis pas lassé précocement. J’ai eu de la chance. Les fruits ont mûri. J’en mange chaque été, depuis des années, sans résultat visible. Je ne me désespère, ne m’impatiente pas. J’ai de l’appétit. Je ne sais pas encore si je suis heureux ou malheureux.