Journal du conteur

Hasard ou volonté : et voilà…

Hasard ou volonté : et voilà pour résultat une tête pure. Immobile par terre, dans les bois. Les animaux d’abord l’observent de loin, prudemment. Puis les plus curieux s’enhardissent à l’approcher, l’aborder : qu’est-elle, que fait-elle là ? Elle est une tête, ne le voient-ils pas ! Une tête seule, une pure tête. Et une tête affamée, qui lève haut les sourcils. Les loups commencent à se lécher les babines, devant cette tête sans défense, censément pleine de graisse très calorique. Mais voici les hommes qui arrivent. Ni surpris ni intrigués, mais qui révoltés, qui dégoûtés — tous pleins de mépris. Le plus hardi l’attrape par les cheveux et la jette dans la charrette, parmi le bois glané. Un peu plus loin on la bâillonne. Et à l’entrée du village, on la jette aux ordures, au compost, aux corbeaux.

C’était au temps où les têtes poussaient toutes seules dans la terre : elles avaient beau pleurer, crier, supplier, rien n’y faisait : même avant les hommes, déjà les géants, les ogres et d’autres monstres oubliés les arrachaient, ou les coupaient d’un coup de griffe comme une salade, et les dévoraient aussitôt, telle une pomme à peine cueillie.

Mais cette histoire est seulement celle que racontent, et entre eux se racontent, ceux qui s’efforcent de rentrer dans leur tête et parfois y réussissent, pour justifier, par l’autorité du mythe, une propension et une pratique qui suscitent une méfiance, une désapprobation croissantes, et même des menaces de moins en moins timides et anonymes d’interdiction voire d’ostracisme.

Il faut les voir pousser, comprimer, se concentrer, rétrécir, gélifier, liquéfier ; s’efforcer de rentrer dans leur tête comme escargot dans sa coquille. Et peut-être pour la même raison. Grosses têtes molles.

Il faut voir les familles prendre soin de ces têtes, les coiffer, les nourrir, les moucher : comme des nourrissons.

Ils ne survivent jamais longtemps, mais on ne peut pourtant pas assimiler leur pratique à la forme la plus longue, la plus lente, la plus difficile et pénible pour autrui de suicide : ils ne veulent pas mourir, ils veulent seulement rentrer. Et on ne peut pas non plus nier que lorsqu’ils y sont parvenus — ceux qui y parviennent, c’est-à-dire une minorité —, ils ont l’air heureux, enfin bien installés dans leur tête, recroquevillés, douillettement lovés dans leur tête, leurs traits expriment non la plénitude mais l’aise d’une grasse satiété, du repos repu mou et chaud.

On ne peut même pas leur imputer paresse ou oisiveté : il leur faut des mois d’effort intense pour aboutir, pour que plus rien ne dépasse.

En a-t-on déjà vu qui ressortent, qui sortent de leur propre tête ? Non. Est-ce possible ? Nul ne le sait. On suppose que ce serait encore plus difficile, encore plus long ; on répute que, même si c’est théoriquement possible, pratiquement ils n’en auraient ni le temps ni les forces. On n’a de toute façon jamais eu connaissance d’aucun d’entre eux l’essayant, ni même en ayant exprimé le désir.

Mais la menace qu’ils font peser sur l’ordre public monte et les attentats sont devenus fréquents, où l’on force la porte des maisons qui discrètement les abritent encore, où on les arrache aux soins de leurs familiers, et, non sans coups ni insultes, les jette à l’eau, au feu ou, surtout, aux ordures, où, dit-on, est leur vraie place : triste réalisation de leurs craintifs contes prémonitoires.

347

Sur la tombe encore fraîche de ma chère épouse…

Sur la tombe encore fraîche de ma chère épouse, sur une feuille de l’arbuste que j’ai planté là et qui grandit presque à vue d’œil, je trouve un escargot, un minuscule escargot. Je pourrais l’attraper et le jeter au loin, mais je l’observe. Quelle n’est pas ma surprise de soudain le voir ouvrir une bouche infime et y enfourner le bout d’un pétale ! Je suis ému, émerveillé. Je ne savais pas que les escargots ont une bouche, ne m’étais jamais demandé comment ils se nourrissent. Ce qui peut sembler évident — comment se nourriraient-ils autrement que par ingestion ? — ne l’était aucunement pour moi. Pourtant depuis longtemps j’aime particulièrement les escargots ; quand il a plu, j’essaye de ne pas en écraser (c’est le seul moment où je me félicite de mon habitude de marcher les yeux baissés) ; et si nous en trouvons un au milieu du chemin, ma fille ou moi le déposons à l’abri dans la bordure végétale. J’aime les observer aussi ; pourtant — sans doute faute de patience — c’est la première fois que j’en vois un accomplir cet acte si banal et fréquemment nécessaire : manger. L’endroit n’est pas anodin. Depuis combien de temps es-tu né, petit escargot ? Ta taille infime est-elle celle des adultes de ton espèce, ou bien es-tu jeune, très jeune ? J’aimerais que tu sois à peine né, appelé à grandir et grossir jusqu’à la taille des plus gros escargots du pays… Combien d’atomes du corps décomposé de ma chère épouse seront-ils intégrés à ton corps, si tu es né tout près, si tu continues d’y vivre, de te nourrir là des plantes dont les racines auront tiré de lui leurs aliments ? Belle réincarnation. Malgré ma douleur de la perte irrémédiable, la vie continue, sous mes yeux, renouvelée, recyclée. Vivant, je mange le vivant ; mort, je le nourris. J’essaie de m’en réjouir, d’y puiser le courage d’un apaisement qui tarde à s’épanouir.

Petit escargot ! Mon frère et mon fils ! Cette bouche infime, ligne fine, radula invisible lorsqu’elle est fermée, dans laquelle tu enfonces ces morceaux de pétales blancs que tu as, si j’ai bien vu, humectés de mucus et découpés de la fleur sur laquelle tu rampes — tu es si léger qu’elle ne ploie même pas sous ton poids — ; par une contraction de ton pied, ces morceaux tu les portes à ta bouche, et tu t’en régales ! Continue, je t’en prie !

346

Une fois pour toutes

Tout jeune encore, il avait voulu se libérer une fois pour toutes de tous les désirs secondaires, accessoires. Une fois pour toutes, flamber la richesse ; une fois pour toutes, souffrir les affres de la passion voluptueuse… Une fois pour toutes, épuiser tour à tour les quelques grandes tentations du siècle, puis, ses préparatifs terminés, ses désirs et sa curiosité satisfaits, enfin libre, devant lui un couloir de temps de vie vide de tout sauf de son obsession jusqu’alors retenue, alors s’y vouer : alors se consacrer exclusivement à l’accomplissement de son ambition d’exceller dans un domaine et un seul.

Dans les contes, le jeune ambitieux, aidé par un merle et conseillé par un loup, à force d’errer dans la forêt finit par trouver le grand château de la vie. Le pont-levis est baissé ; il entre sans peur. À l’intérieur, aucune porte n’est verrouillée. Dans chaque serrure, une clé. Mais il sait déjà ce qu’il cherche : la plus petite des chambres confortables, une sous-pente qu’il avait repérée du dehors, en faisant le tour des douves et des murs, en observant les fenêtres ; une chambrette coincée entre la roche et la pierre, donnant sur le vide. Il explore le château à sa recherche, incurieux des autres portes. Et pour ne pas craindre un jour la tentation, il verrouille chacune des portes qu’il croise et en jette la clé par les fenêtres dans les douves. Quand il trouve la chambre qu’il cherchait, il s’y installe aussitôt, ravi. Mais au bout de seulement quelques semaines là, assailli chaque nuit par des fantômes — chuchotements, frôlements, grincements —, il commence à penser aux portes, aux autres portes, qu’il a toutes verrouillées et dont il a jeté les clés. Qu’y avait-il derrière ? Il croit résister longtemps, mais en fait de concentration, sa veille s’épuise à imaginer les vies qu’elles promettaient. Jusqu’au jour où brusquement il sort de sa chambre, commence à errer par les couloirs silencieux. Devant la première porte qu’il rencontre, il sort sa dernière clé, celle de sa propre chambre, et l’essaye dans la serrure. Et la porte s’ouvre, sur une vaste plaine déserte où le vent chaud couche les épis. Il continue ; quelques minutes lui suffisent pour se convaincre que la clé de sa chambre est un passe qui ouvre toutes les portes du château, du grand château de la vie.

Mais tu n’es plus jeune, les années ont fui en vain ; tu n’as pas accompli ton ambition, et tu ne le regrettes plus. Il s’est passé ceci qu’à peine avais-tu fortifié ton quotidien solitaire autour de ce que tu jugeais l’essentiel, tu t’es mis, insidieusement d’abord, puis de plus en plus consciemment sinon décidément, à rechercher la diversion, la distraction, et même le futile. Tu as lutté contre toi-même, jusqu’à l’effondrement de toute illusion… Et tu as dû renoncer, faire demi-tour, revenir, la queue entre les jambes, paupières baissées sur une honte amère. On ne s’est pas privé de te moquer, de t’humilier. Tu l’avais provoqué, par ton arrogance laconique d’autrefois. Mais tu as assumé ton échec ; tu as reconnu tes erreurs une par une. Tu étais bien sûr négligeable, raison pour laquelle, passé une période de quarantaine sociale, on t’a qui réintégré qui définitivement repoussé, sans y accorder grande attention. Ta place dans le monde et dans le jeu social, cette place donnée d’emblée par hasard mais que tu avais abandonnée, tu as dû te la refaire, lentement et discrètement, te la creuser à tous petits coups. Et il s’est avéré que cette voie-là, que cette quête-là, te convenaient mieux que l’accomplissement exclusif d’une ambition dévoreuse et séparante. Peu à peu, tu as retrouvé ce que tu avais cru perdu avec ton enfance et ta prime jeunesse : l’abandon, la joie instantanée, l’aussitôt, le fugace, en légèreté. Et tu continues ; un certain renoncement grandit en toi. Quand il sera mûr, tu pourras en finir avec ta radicalité même : une fois pour toutes, en finir avec l’une fois pour toutes : demeurer décidément, puis intuitivement, dans le règne de l’occasion, une fois à la fois.

345

Souvent le soir, ils se réunissent…

Souvent le soir, ils se réunissent pour la musique. Chacun s’assoit où il peut ; s’ils sont tous présents, les cent cinquante chaises de la maison commune suffisent à peine, et la surface est comble, bien qu’on ait depuis longtemps démonté l’estrade. On accorde son instrument ; on se recueille un long moment, on attend que les conversations particulières, les nouvelles du jour, les nouvelles intimes, tarissent. Quand le silence est installé depuis assez longtemps, on peut commencer. Ils prennent leur instrument et les phrases montent. Chacun y va de sa voix particulière, de son épanchement. De cette cacophonie la plupart des fois émergent pourtant, au fil du temps, des motifs. Quand les motifs se répètent, le premier stade, celui où un échec musical collectif est encore possible, est passé. Peu à peu, à partir de ce moment, les phrases particulières deviennent moins nombreuses, moins longues, jusqu’au moment où les instruments qui ne se sont pas tus se sont fondus en une seule harmonie. On la répète alors un certain temps, le temps pour chacun d’en appréhender, d’en explorer toutes les subtilités, toutes les virtualités. Ils s’expriment d’une seule voix, enfin, voix pour tous, consensus au moins tacite et vérité collective d’un soir. Mais cet unisson ne peut qu’être bref. Longtemps pour l’atteindre, peu de temps pour le dépasser. Bientôt les diversions, les variations commencent, à partir du motif qui a lentement émergé. Elles peuvent durer jusqu’au matin, le temps que chacun récupère sa voix particulière. Mais la plupart des fois, c’est par fatigue, faute de participants, que la musique s’éteint. Rieurs ou taciturnes suivant la tonalité de cette fois-là, ils font beaucoup de bruits, bruits de chaises, d’instruments cognés contre les caisses où on les range. Puis on se disperse, chacun rentre chez soi ; beaucoup fredonnent.

344

Invitation en poche, c’est en toute innocence…

Invitation en poche, c’est en toute innocence que tu es venue à cette réunion de candidats au concours. Certes, il t’a semblé bizarre de devoir descendre autant ; qu’il y ait de moins en moins de lumière ; qu’il faille entrer par une trappe dans le plancher ; mais tu as suivi. Même quand derrière toi l’échelle a été enlevée et la trappe refermée, il a encore fallu que tes yeux s’habituent à la pénombre ; que tu remarques l’absence de fenêtres ; que tu voies les silhouettes écartées, avachies, immobiles, silencieuses ; que tu scrutes ces visages atones comme des faces de cadavre. Alors seulement tu as compris le piège auquel tu t’étais laissé prendre.

Te voilà enfermée au dernier sous-sol, avec les ratés. Comment est-ce possible ? Toi, l’ancienne première de la classe ! La terreur te saisit. Seuls les ratés aboutissent là, te dis-tu : ceux qui ne sont pas des ratés ne sont pas venus, ne se sont pas laissé entraîner si bas ; puisque tu y es venue de ton plein gré, sans réticence ni méfiance, n’es-tu pas à ta place ici ? Ta nouvelle place, désormais, à laquelle tu devrais te résigner, t’habituer ? Non ! Il doit y avoir une erreur ! Tu te révoltes contre ta circonspection habituelle ; il suffit d’un coup d’œil pour deviner que tu n’as rien de commun avec cet amas de corps moites, ces voix sourdes, ces yeux fuyants. Tu as seulement été naïve, trop confiante, trop docile, te dis-tu.

Trève de scrupules. Tu pousses l’unique table jusque sous la trappe, et commences d’y entasser les chaises. Tout à coup un aboiement te fait sursauter. Il y a même un chien ici ! Baissant les yeux, tu le vois : petit, grognant, babines retroussées. Le genre de roquet ridiculement agressif qu’un coup de pied fait gémir et s’enfuir. Ce dont tu ne te prives pas. Et tu continues à tenter de t’échapper.

En équilibre sur le tas de chaises, tu as réussi à soulever la trappe. Mais alors que tu essayes de te hisser au-dessus, les autres, les ratés, les déchets, les pré-morts, qui jusqu’à maintenant ne t’avaient ni aidée, ni gênée, ni prêté la moindre attention, se sont approchés et se mettent, sans mot dire, sans heurter une chaise, silencieux comme des fantômes, à tirer sur tes jambes. Il est évident qu’ils ne veulent pas, eux, s’enfuir, ils veulent seulement que toi tu restes là, avec eux, dans la même déchéance.

Peux-tu encore leur échapper ? Oui, indéniablement oui, il te suffit encore de secouer les jambes, de donner quelques coups de pieds dans ces têtes molles aux faces d’ombre, pour te libérer de leurs mains débiles. Aucun cri ne retentit, tu n’entends rien d’autre que tes propres gémissements d’effort et le bruit sourd en contrebas du choc de chairs molles contre le plancher.

À peine as-tu, dans un dernier effort, derrière toi refermé la trappe que la lumière s’allume. Une porte s’ouvre, un homme s’approche et te tend la main. Tu la saisis et te relèves. « Bienvenue, dit l’homme, parmi les lauréats », et, de son autre main, il indique, restée ouverte, la porte par laquelle il est entré.

343

La chasse aux ermites

Triste souvenir — soudain remonté de ma petite enfance — de cette époque honteuse, heureusement révolue : celle de la chasse aux ermites. Poursuivis jusqu’au fond des grottes, jusqu’en haut des arbres ; ligotés, bâillonnés, traînés jusqu’aux grand-places des capitales ; publiquement accusés d’être de faux prophètes (alors que beaucoup d’entre eux avaient fait vœu de silence !), des exemples fallacieux et corrupteurs (alors qu’ils fuyaient tout contact !) ; enfin exposés à la foule des curieux, à l’attention de laquelle on les forçait à réciter une confession forgée, litanie de péchés supposés. Ce qui leur était reproché ? Extraits d’un pamphlet d’époque (un des plus mesurés) :

« Ils ne sont en rien dégagés de la mortalité, de la corporéité. S’ils le croient, ils se trompent eux-mêmes ; s’ils le font croire, ils trompent le monde.

Comment osent-ils chercher la perfection dans la solitude ? Un être complet ne devrait-il pas englober tous les autres ? Il n’y a qu’une seule plénitude : celle du monde ! (Et encore : le monde fuit !)

À force de restriction, de retranchement, que reste-t-il d’eux ? Moins qu’une bête : un sac de peau, vide ! Un crâne vide aux orbites vides !

À quoi leur servent encore leurs membres, leurs sens ? Ils pourraient être de purs esprits, cerveaux dans une cuve, machines à sagesse !

Ils savent réfléchir, attendre et jeûner, disent-ils. Mais ils n’ont plus besoin de réfléchir, puisqu’ils ont trouvé la réponse, comme l’anémone son rocher ! Il ne leur reste donc qu’à jeûner et attendre… Attendre la mort ou l’Éveil ? Différence négligeable !

Ils se sont, ces renonçants, retranchés dans leur for intérieur ! Ils vivent comme si la mort et le mal n’existaient pas, comme s’ils étaient déjà au paradis ! Mais ils n’ont même pas appris à mourir : ils ont seulement appris à vivre comme s’ils étaient déjà morts.

Pour leur défense, qu’arguent les rares d’entre eux qui savent encore parler ? Seulement, d’une voix geignarde, ceci : “Toutes les utopies ne se valent-elles pas ? Tous les chemins n’y mènent-ils pas ?”

Défense absconse et absurde, qui ne leur épargnera pas d’être pourchassés jusqu’au dernier ! »

Je me souviens de ce jour où, jeune enfant encore mais déjà partiellement et secrètement désapprobateur, rentrant seul de l’école primaire je dus contourner la grand-place bondée, au centre de laquelle, sur une estrade de circonstance, était exposé un de ces ermites, entouré d’une foule scandant le slogan demeuré célèbre « Pas de sépulture pour les déchets humains : aux ordures ! aux ordures ! ». Je m’arrêtai un instant, dans ma rue parallèle, et j’entendis l’ermite demander le silence, étrangement l’obtenir, puis répéter en effet : « Toutes les utopies ne se valent-elles pas ? Tous les chemins n’y mènent-ils pas ? » Je ne le comprends pas mieux qu’alors, mais je l’aurais volontiers sauvé.

Seule la récente abolition de la peine de mort leur évita d’être exterminés (ce que le peuple réclamait, en substance pour entériner un fait accompli) et préserva notre conscience historique d’un génocide supplémentaire. Comble d’absurdité, comment les punîmes-nous : en les bannissant !

342

L’entretien du monde…

L’entretien du monde, de ce monde hypertrophié, nous prend maintenant presque tout le temps ; finalement, ce n’est plus qu’après le travail, le lourd travail quotidien de son entretien, le soir, fatigués, quand les enfants sont couchés, la vaisselle faite, que nous pouvons profiter du monde, utiliser le monde, nous réjouir du monde, contempler le monde, sortir dans le monde, jeter un œil au monde, deviner de loin la forme du monde, observer au sol l’ombre mouvante des nuages du monde ; et même alors, nous avons du mal à ignorer les peintures délavées, les boulons manquants, les recoins vétustes, sans parler des robinets qui fuient, des lampadaires éteints… Nous les voyons, nous détournons les yeux, mais nous sommes taraudés ; nous n’avons pas toujours le courage de rajouter ces réparations nécessaires à la liste déjà trop longue des tâches du lendemain. Souvent, résignés, si c’est vite fait nous nous y mettons aussitôt, préférant rogner nos loisirs qu’y penser toute la soirée. D’ailleurs nous avons toujours dans nos poches un minimum d’outils, canif, colle forte, mètre, tournevis, papier de verre… Au lieu de nous servir du monde, nous sommes au service du monde ; lui, qui n’était qu’un moyen, a tant grossi que nous nous retrouvons soumis aux exigences de sa complexité croissante, écrasante, accaparante ; plus grands les moyens, plus étroites les fins ! Il suffirait, bien sûr, que nous cessions de l’entretenir, que nous le laissions tomber en ruine. Mais qui risquera les amers reproches encourus, l’exclusion, la privation ? Qui est prêt pour les ruines ? L’avenir est obstrué par le monde, qui masque désormais le ciel, ses fumées devant les nuages ; il ne nous reste plus que la nostalgie d’un monde petit, un monde maniable, un monde qui tenait dans la poche, qu’on pouvait déplier, émerveillé, contempler fasciné, avec ses petits champs arcadiens, ses quelques pyramides, ses aqueducs et les lignes sinueuses des longues routes des caravanes et des armées en route… Il y a bien longtemps que le monde est trop grand pour ta poche. Désormais c’est nous les infimes, lui le géant ; si le monde se replie — faute d’un entretien excédant de plus en plus nos capacités laborieuses et logistiques — il nous broiera. Quelques survivants dans les gigantesques ruines mondiales, essayant, sous peine de mort, d’acheminer de l’eau, de cultiver des graines, de dresser un toit, d’entretenir au foyer un feu, dans et avec les débris du monde, les morceaux du cadavre du monde, mort boursouflé, gangréné jusqu’au cou mais la tête aux étoiles, extasié…

341

Qu’est-ce là-bas ? Non…

Qu’est-ce là-bas ? Non, ce n’est pas une bande de grands singes. Il s’agit bien de quelques terrestres, quelques poignées de terrestres qui passent. La dernière espèce non éteinte des primates du genre Homo. Je les distingue mal ; ils avancent vite ; semble-t-il sans regarder de côté. Ils ne fuient pas un danger qui les poursuivrait, puisque rien ne les suit qu’un vague sillage de poussière. Sont-ils pressés ? J’étais trop loin pour le leur demander. Et je crois que, aurais-je été assez proche, ils n’auraient pas pris la peine de s’arrêter à moins que je ne m’interpose, auquel cas, si j’avais échappé à leur violence toujours imminente, je n’aurais obtenu pour toute réponse que des questions au mieux rhétoriques, au pire insultantes et aggressives. Mais je suis peut-être injuste, moi, un terrestre comme eux ; peut-être courent-ils éteindre un incendie, prêter une main gracieuse à une destruction vivifiante ? Auquel cas c’est moi le fautif, qui traîne au lieu de me presser à leur suite.

340

Ses parents morts et son deuil fait…

Ses parents morts et son deuil fait, ses enfants autonomes et bien en voie, il déclare terminée sa vie mondaine : il va partir dans la forêt chercher, ou simplement attendre, un Éveil dont il a senti croître en lui l’approche et qui, suggère-t-il, est à sa portée, pourvu qu’il se dispose, par une certaine disponibilité intérieure dont solitude et recueillement sont une condition, à le saisir, à le recevoir, à en être touché, frappé comme par un éclair. Il n’est évidemment pas le premier ni le dernier à nous quitter à cette fin ; mais dans notre famille pourtant nombreuse, c’est la première fois depuis plusieurs générations qu’un tel événement survient. Aucun souvenir direct ne nous relie aux précédents départs, et la mémoire familiale ne nous en a transmis aucun récit détaillé, rien de plus mémorable que la conclusion habituelle : « Il n’est jamais revenu et on ne l’a jamais revu. » C’est ce qui explique la perplexité, la crainte et le regret que nous, jeunes membres de sa famille et de sa belle-famille, partageons. Cependant pour la plupart nous admirons son choix, et même pour certains l’envions. Tous nous l’aiderions d’ailleurs volontiers, mais les seuls préparatifs qu’il avait à mener — ordonner ses affaires et distribuer consensuellement ses biens — ont pris très peu de temps, et il n’a plus rien d’autre à faire que ses adieux. Il va de maisonnée en maisonnée, et nous, qui recherchons sa présence, le devançons, l’annonçons… Il se prête volontiers à notre attention nouvelle. Lui qui n’a jamais eu la parole facile, nous l’écoutons maintenant avec déférence, mais il n’a rien à révéler. Ses réponses à nos questions, les conseils qu’il donne sont banals, évidents, même si nous échouons la plupart du temps à les appliquer dans notre vie quotidienne. De plus en plus nous le sentons lointain, déjà distant, déjà là-bas dans la forêt profonde, comme si le large sourire, parfois doucement ironique, dont il ne se départ pas était en fait un masque.

Les premiers jours suivant son départ nous imaginons entre nous, à haute voix, ce qu’il peut être en train de faire, ce qu’il devient, ce qui lui advient : il s’enfonce dans la forêt, pour s’isoler, y compris de nos glanages, de nos chasses, de nos vendettas, de nos fugues ; il marche encore, il cherche encore un endroit propice ; il a trouvé : il s’installe et s’assoit sur la berge d’un fleuve, sous une voûte végétale, très loin ; il demeure immobile des semaines assis, arrosé par la pluie, les yeux fermés, sans manger ; il doit lutter contre la peur que suscitent en lui les insectes qui grimpent sur son dos, rentrent dans ses oreilles et ses narines, qu’il sent vouloir le dévorer de l’intérieur peu à peu ; lutter, aussi, contre le dégoût que lui inspirent les oiseaux qui se perchent sur sa tête, déféquent sur ses épaules, nichent dans ses cheveux ; enfin, il s’est vaincu, et, lotus immobile bercé par le flot, accordé au murmure du flot, passivement il attend… Nous nous lassons vite de l’imaginer ainsi. Quand, de loin en loin, nous repensons à lui, nous nous demandons mutuellement : « Crois-tu qu’il a trouvé, maintenant, qu’il a été touché ? » La plupart d’entre nous sont dubitatifs. Nous craignons de le retrouver, mort, dans un fossé, dans le creux d’un arbre, avec, sur ce qu’il reste de ses traits à peine reconnaissables, un rictus qui, aussi infime soit-il, trahit pourtant une imparfaite impassibilité, rédhibitoire. Mais nous ne le cherchons pas.

C’est par hasard, plusieurs années plus tard au cours d’une expédition entomologique, que l’un de nous le retrouve : il est devenu un arbre. On le reconnait au bout de tissu profondément incarné dans un pli du tronc noueux. Un petit arbre, un arbuste : d’abord nous croyons qu’il est seulement jeune, en croissance. Mais il nous faut, au bout de plusieurs années de pèlerinage estival, nous rendre à l’évidence : il ne grandit quasiment pas. Il ressemble à un bonsaï. Et il a une autre particularité : ses racines, telles qu’on les devine, partiellement dénudées du côté du fleuve, sont minuscules, à peine enfoncées, comme s’il employait toute la volonté qui lui reste à s’enraciner un minimum ; il s’accomode, nous disons-nous, d’infimes radicelles effleurant la terre meuble de la berge, et s’il n’est pas resté une pousse, c’est qu’il cherche tout de même la longévité, supposons-nous : l’extrême longévité de l’arbre dans la taille d’une herbe. Au contraire de ses racines, ses branches sont nombreuses, tortueuses, comparativement immenses, et sa frondaison d’une extrême densité ; comme s’il voulait, léger et à peine enfoncé, être arraché par le vent, être emporté, comme s’il voulait voler avec ses feuilles pour ailes… Ce splendide réseau arachnéen de sa frondaison nous suggère que ses vraies racines ne sont pas dans la terre mais dans l’air.

À le voir ainsi stagner, petit et fragile, nous le croyons infirme, impuissant. Quelle n’est pas notre surprise de constater, encore quelques étés plus tard, qu’il a fleuri. Et quelle floraison ! Ses fines branches croulent et disparaissent sous les fleurs ; surtout, son parfum, apaisant sans être enivrant, embaume toute la forêt à la ronde, attire une foule d’insectes et d’oiseaux. Admiratifs, nous sommes brièvement tentés de l’enclore, pour le protéger, le sacrer ; mais nous nous convainquons facilement de n’en rien faire, de laisser une crue, une tempête arracher ce minimum de racines dont sa sagesse végétative se contente. Qu’il disparaisse finalement, jeté dans l’eau enflée dont le courant l’emportera ; qu’il participe indistinctement, comme le moindre pétale, au cycle de la régénération biotique : nous croyons qu’il n’aurait pas souhaité autre chose.

339

Je scrute les lointains…

Je scrute les lointains. Dès que j’aperçois l’ombre du grand mur du monde, je m’arrête et j’attends que tous les autres me rejoignent. Bras tendu, je leur montre la direction de la grande ombre ; les enfants veulent monter sur mes épaules pour tenter de l’entrevoir. Eux comme les adultes, peu la discernent mais tous me font confiance. Je déplie la carte pour choisir une nouvelle route, qui nous maintienne à bonne distance du mur. Je leur annonce que le raccourci que j’avais cru trouver était en fait une impasse. Certains désirent s’approcher du mur, certains voudraient même le toucher ; je les préviens : ce sera sans moi ; et je les décourage : à mesure qu’on approche du mur, les dangers croissent et en nombre et en intensité. Quelques téméraires veulent tout de même assouvir une curiosité qu’ils déclarent soit religieuse, soit sacrée, soit métaphysique, soit scientifique ; je la juge simplement morbide mais n’essaye plus de les convaincre de renoncer ; je garde mon énergie pour guider au mieux ceux qui restent. Nous convenons d’attendre les curieux jusqu’au moment où l’imminence de notre propre perte, faute d’eau en suffisance ici, nous rendrait la leur préférable. Je prévois ce moment distant de quelques jours seulement, mais ne le révèle pas. Étreintes, accolades, et les curieux s’en vont. Quelques enfants les escortent un temps puis reviennent, perplexes. Nous les rassurons. Bientôt, je le crains, il faudra les consoler, ce qui ne sera pas aussi facile mais pourrait aussi nous rapprocher encore ; j’espère avoir tort. Nous observons les silhouettes aux longues ombres s’amenuiser vers l’horizon déchiqueté. Quand elles ont disparu, nous nous préparons à camper. Installation des tentes, corvée de bois, glanage. Guitares, violons sortent des étuis, et je pressens que nous serons, ce soir, même capables de rire. Nous avons réappris à attendre. Je leur cache du mieux possible mon inquiétude ; j’essaye de la tromper en me concentrant sur la carte ; je les fais participer à la décision du chemin à prendre pour continuer. J’ai choisi le bon moment pour ce faire : la musique et la douceur du soir tempèrent l’anxiété que cette incertitude recèle : faire demi-tour est nécessaire, mais jusqu’où ?

338