Journal du conteur

Les siamois

Mon frère et moi sommes collés. C’est lui le chef, nous le savons tous deux, mais les hasards du développement embryonnaire ont été défavorables, de sorte que c’est moi, le faible, qui ai le contrôle moteur. Tout ce qu’il a, dans sa tête à l’intérieur de la mienne, c’est un esprit, une conscience. Je le sens, je sens ses aspirations, elles m’inhibent et me briment. Il est une volonté privée des moyens de s’exprimer, de s’accomplir ; je suis un ensemble de moyens sous-employés, faute de volonté… Je veux lui rendre hommage : c’est tout ce que je peux faire pour lui. Car je ne peux pas me soumettre à sa volonté, moi le faible : j’ai trop peur pour cela, peur de lui, et peur de ce qu’il me ferait faire, et que les autres me verraient faire, me croiraient faire, m’imputeraient, à moi, puisque lui, l’autre, tout fort qu’il soit, est invisible et, sans mon aide, impuissant. Il ne s’exprime que dans mon orgueil, et dans ma libido. Je m’étonne qu’il ne soit pas encore devenu fou : lui le lion encagé de naissance et pourtant, à travers mes yeux, conscient de tout : le monde, tout ce qui existe, sa situation précise, sa cage, sa puissance brimée, tout ce qu’il perd, tout ce qu’il aurait pu faire si le câblage spinal avait été légèrement différent… Il n’est pas encore devenu fou, mais il me trouble, depuis l’adolescence au moins : c’est à cause de lui que je bégaye. Et quand je ne bégaye plus, c’est que je le laisse parler, que je le laisse prendre possession de la bouche, des voies neuronales de l’expression orale. Alors on ne me reconnaît pas. Normal ! C’est l’autre, le fort, le dominant, qui enfin trouve à s’exprimer, avec aise et autorité. Mais ça ne dure jamais longtemps. Il ne peut pas triompher de moi, car le moindre coup, la moindre adversité, c’est moi qui les subis. Et chacun d’eux me rappelle à moi, je réintègre tout mon corps, je le chasse, lui qui me soumet à ce que je ne peux endurer. Ainsi nous vivons l’un dans l’autre, ainsi nous luttons, lui avec sa volonté, moi avec ma lâcheté ; ainsi nous triomphons tour à tour, lui brièvement mais avec éclat, moi dans la longue inhibition des jours fades et anxieux. Aucun ne peut tuer l’autre ; nous mourrons comme nous sommes nés, comme nous avons toujours vécu : ensemble. Et entre-temps nous continuerons à vivre cette vie fausse, cette vie double, inaccomplie et inaccomplissable, car les aspirations de l’un, et les peurs de l’autre, sont par trop antagonistes pour donner autre chose qu’une chimère.


Ma seule force propre, c’est de l’affaiblir ; sa seule faiblesse essentielle, c’est d’être à ma merci. On croirait qu’à la naissance un mauvais génie nous a intervertis, a inversé nos rôles, nos positions. Comme la vie aurait été simple et belle dans l’autre sens ! Je l’aurais admiré, il m’aurait protégé. Dans cette hiérarchie assumée et résolue, nous aurions été unis, chacun à sa place légitime, liés par une fraternité indéfectible. Je l’aurais encouragé à surmonter ses rares faiblesses, et consolé de ses rares défaillances ; il m’aurait rassuré, et, me rassurant, toujours présent, m’aurait transmis un peu de sa hardiesse. Lui devant, moi derrière, nous aurions été complémentaires, comme veille et sommeil, comme le départ et le retour, l’épée et son fourreau, comme le poing et la paume… Mais chacun a reçu les attributs de l’autre. Comme si Aphrodite avait reçu le trident, Athéna la vigne, Héphaïstos la lyre et Apollon la forge et la sueur ; comme si Déméter avait reçu le siège de l’Hadès, comme si Achille avait reçu la couardise en même temps que l’invincibilité, et Ulysse la mêtis — la ruse — avec le mutisme…


Mon pauvre jumeau — alter ego, faux alter ego ! Comme j’aimerais te laisser ma place et prendre la tienne ! Les choses rentreraient dans l’ordre, dispositions et attributs enfin appariés. C’est impossible ; nous le savons tous deux. Je m’en désole et, je le sais, le sens, tu enrages. Qu’est-ce qui te fait résister à la folie, à la tentation d’une folie salvatrice ? L’attente de ma propre folie, qui te laisserait maître à bord et les mains libres ? J’admire ta patience, ta persévérance dans la croyance en la possibilité de ton triomphe final. Je le souhaite ! Mais je suis trop lâche pour te laisser la place. Je manque peut-être de confiance en toi, même si j’ai bien plus confiance en toi qu’en moi. Ou bien je t’utilise, comme un otage, comme un trésor gardé caché dans un coffre-fort… Grâce à ta présence secrète, je me garde des vaines tentations de la prééminence. Sachant qu’il suffirait que je m’efface et te laisse le champ libre pour dominer mon prochain, je peux rester tranquille dans ma médiocrité solitaire, dans mon insignifiance, sans subir ni les fatigues et périls de la lutte, ni l’infamie d’un échec éventuellement mérité, ni la honte d’une possible incapacité essentielle à toute ascension. Je me console dans la latence que tu incarnes. Toi, hochet de ma faiblesse… c’est ton existence même, consciente, indubitable, qui me permet de m’abandonner sans vergogne à ma douce faiblesse, reposante. Ta force en puissance libère ma faiblesse en acte. Grâce à toi, je me venge en pensée des échecs et humiliations que je subis, et je m’en contente. Puisque je sais que grâce à toi, avec toi, nous pourrions… Nul besoin de se donner la peine de le prouver !

C’est pourquoi ce n’est jamais que par accident que je te cède les commandes ! Ô mon frère, mon trésor. Ta prison est mon salut. Pour que je vive la seule vie qui puisse me rendre heureux dans la lâcheté — aussi lâche que nécessaire et aussi heureux que possible… il faut que tu souffres, puisque nous ne pouvons intervertir nos places. Je le regrette, mais je sais qu’à ma place tu n’aurais pas fait autrement. Continue donc à bouillir au fond de mon crâne, à faire sourdre en moi, avec ta chaleur vivifiante, le réconfort des vengeances virtuellement triomphales !

Comme exutoire, je t’offre ma vie onirique. Venges-y toi à loisir…

392

Les Jardiniers

Ils reviennent. On les a vus descendre la montagne en serpentant, leurs outils sur l’épaule à la place du fusil ; leurs torches les ont trahis dans le crépuscule de l’aube. Aux jumelles, on a suivi leur avancée jusqu’à ce qu’on soit sûr de leur identité. Les Jardiniers de Gaïa, ainsi qu’ils se nomment eux-mêmes. Ils seront là dans quelques heures ; nous les attendons.

Nos aïeux ont dû avoir peur la première fois qu’ils les ont aperçus, longue file dans le versant comme une rivière grise, au siècle dernier. Pillards ? Soldats en maraude ? Ils les ont observés, hésitant à fuir. Puis ils ont remarqué que les objets longs et fins sur leurs épaules n’étaient que des outils pour le travail de la terre : c’étaient les têtes de métal neuves de ces outils qui luisaient au soleil, et non le canon de fusils. Alors ils ont dû être soulagés, mais pas complètement. Disons méfiants et curieux. Il passe souvent des étrangers dans la vallée, mais en nombre, presque jamais.


« Déjà ! » ont dit certains d’entre nous, « et s’ils ne faisaient que passer cette fois… » Il s’avère que non. Avec la candeur oppressante qui les caractérise, après les salutations d’usage et l’échange de nouvelles ils demandent directement une audience au conseil. Nous savons bien pourquoi, ils n’en font d’ailleurs pas mystère : pour qu’on leur concède une nouvelle parcelle de terre. Et nous savons aussi déjà — et, sans doute, eux aussi — que nous céderons, comme toujours. À contrecœur, mais ils ne semblent pas le remarquer, ou ne pas vouloir en tenir compte. Peu s’en faut qu’ils ne nous remercient déjà…

Le conseil les fait patienter quelques jours, pour la forme. Ils campent un peu à l’écart, tranquillement. Ils font quelques emplettes, payées en pièces de monnaie, en pièces détachées, en clous neufs ; ils fréquentent notre bibliothèque ; ils se rendent utiles aux champs, où ils sont efficaces et de bon conseil ; ils nous ont offert des semences. Ils visitent aussi les parcelles qui leur avaient été précédemment concédées. Ou plutôt : ils les effleurent : c’est-à-dire qu’ils les longent, en font le tour en les observant, sans les pénétrer, sauf à les traverser s’il y reste un chemin marqué, et sans sortir de celui-ci semble-t-il, ainsi que l’ont remarqué les paysans travaillant en bordure. Le soir ils se baladent, jouent aux cartes — sans enjeu — ; parfois aussi, en chœur et à voix basse, ils chantent et psalmodient autour du feu dans une langue que je ne reconnais pas malgré des inflexions familières. La mélodie simple, lente et répétitive a probablement un fort pouvoir hypnotique, mais le crépitement des grandes flammes tremblant dans la brise du soir a peut-être le même effet sur nous. Ils boivent peu d’alcool, sans dédaigner un petit verre. Ils écoutent plus qu’ils ne parlent, mais répondent sans timidité à nos questions, qui certes ne sont pas embarrassantes. Pourtant on sent qu’ils gardent une certaine réserve, peut-être en miroir de la nôtre. En somme ce sont des hôtes paisibles et discrets, de plus en plus appréciés.


À peine ont-ils reçu leur nouvelle parcelle qu’ils se mettent à la nettoyer, et ce faisant étonnent ceux d’entre nous qui les voient pour la première fois. On dirait des éboueurs. Ils préparent la terre comme pour la cultiver, sauf qu’ils laissent les pierres et les arbres.

Faute de mieux, ils font un grand feu de tous les déchets qu’ils ont rassemblés, puis ils répandent la cendre. Ce qui n’a pas brûlé, ils le cassent en morceaux qu’ils mettent dans de grands sacs, pour, disent-ils, les jeter dans la gueule d’un volcan actif. De la manière dont ils l’ont dit, il est clair qu’il s’agit d’un acte religieux. Comme la cérémonie par laquelle ils ont consacré leur terre, à laquelle nous étions conviés. Ils étaient sous un arbre et je n’ai pas vu grand-chose. J’étais loin, parce que je n’étais guère curieux. J’avais juste suivi la foule et me suis vite lassé. (Si j’ai un dieu, c’est la vertigineuse et improbable suite de hasards qui mène à la vie sur Terre, à l’intelligence ; le cosmos est son nom et la nuit étoilée son visage.)


C’est tout de même à l’occasion de cette cérémonie que j’ai identifié leur chef, à son emploi. Il ne se distingue par aucun signe extérieur d’autorité ou même de singularité. Mais il suffit de l’entendre parler une fois pour comprendre pourquoi c’est lui le chef. On sent très vite qu’il n’aurait besoin ni de la peur ni de la force pour vous faire agenouiller. Son regard, sa voix, sa poigne, son sourire et la douceur écrasante qui en émane suffiraient. Il n’a pas peur. Il sert. Il a même éludé son nom. Moi qui l’ai vu agir et entendu parler, j’ai eu peur de lui. Je me suis tenu à l’écart, m’arrangeant, discrètement, pour ne jamais me retrouver face à lui, pour qu’il ne m’adresse jamais la parole. Je crois qu’il ne m’a pas remarqué. Heureusement. Je suis trop vieux pour changer.


Voilà que, leur mystérieux office accompli, ils se préparent à partir, non sans avoir enregistré quelques conversions. Certains convertis partent avec eux, la plupart restent. Pour veiller sur les terres de leur nouvelle congrégation ? Ce serait inutile : même si elles ne sont pas encloses et si on ne nous a jamais demandé de les respecter, c’est ce que nous avons toujours fait, non pas seulement en vertu des anciennes lois cadastrales ni de la parole donnée par l’autorité locale et de la coutume qu’elle instaure, mais par respect pour leur consécration à la déesse. Même si ces friches et ces bouts de forêt de plus en plus nombreux parsèment nos terres cultivées, le plus souvent nous les contournons. Bien sûr des fugueurs, des brigands s’y cachent parfois un temps ; des enfants s’y aventurent, cherchant leurs limites ; bien sûr il nous arrive, par commodité ou par curiosité, de les traverser, mais discrètement ; nous regardons autour de nous, nous y voyons des plantes, des animaux qu’on ne trouve pas ailleurs, mais pas de dieux. Mis à part ces menues intrusions, sans doute prévues et tolérées, sentant que nous n’avons rien à y faire nous ignorons ces terres doublement étrangères.


Jusqu’à maintenant elles ne nous ont jamais manqué, ces terres, mais que se passera-t-il si un jour c’est le cas ? C’est un sujet qu’aucun d’entre nous n’a osé aborder avec les Jardiniers (comme d’ailleurs aucun sujet épineux), dont le prestige religieux, le nombre d’adeptes et la puissance temporelle croissant de concert forcent le respect — et la prudence.

Ils n’imposent et n’exigent rien — ils ne sont pas encore assez nombreux pour cela —, mais nous ne refusons jamais rien non plus… Et si nous avions refusé ? Pour cette fois ils nous auraient sûrement remerciés quand même, puis seraient partis aussitôt, sans colère ni reproche. Mais tôt ou tard ils seraient revenus, comme si de rien n’était, toujours aussi candides et oppressants comme les questions difficiles des enfants.


Ils nous ont dit au revoir — sans la moindre ironie — et ils sont partis ; nous les regardons gravir le versant qui les mène hors de la vallée. Ils s’amenuisent lentement, jusqu’à disparaître avec l’éclat puis la fumée de leur dernière torche.

Puisqu’il s’écoule de moins en moins de temps entre leurs retours, comme l’ont remarqué quelques vieux dont je suis, ils ne tarderont pas à revenir : quelques années tout au plus. Je les verrai peut-être encore une fois !


Je le constate avec tristesse, une part chaque fois plus nombreuse de nos jeunes gens regrettent ces départs ; ils attendent avec impatience le retour des Jardiniers ; ils s’imaginent déjà les accueillir avec vénération, les fêter comme peut-être, dans le lointain Moyen Âge de l’Europe, on fêtait sur leur passage les rois itinérants. Cette ferveur est douloureuse pour un vieil athée comme moi. Mais je peux seulement m’y résigner. Je n’en ai plus pour longtemps, et le monde continuera comme il pourra. Probablement avec plus de forêts et plus de superstitions, celles-là — c’est ma conjecture — conséquence et but réel de celles-ci.

391

Petits dieux

Combien de dieux ai-je dérangé aujourd’hui, et même écrasé, par mégarde, sans même m’en rendre compte ? Ils sont si discrets ! Petits dieux ailés voletant de fleur en fleur, petits dieux rampants se traînant de bouse en bouse…

J’en ai sauvé deux ou trois aussi : petits dieux tombés sur le dos, agitant leurs pattes en vain. Je ne les ai pas regardés longtemps ni attentivement, par respect ou par humilité ou par indifférence, paresse, orgueil. J’en ai toutefois tenu un dans le creux de ma main. Il frétillait ; voulait s’enfuir, ou du moins s’en aller ; pourtant il ne s’envolait pas, j’ai dû le poser par terre, parmi les bouses ou — je ne me souviens plus — sur le bord du chemin, à l’abri des semelles, comme je le fais aussi pour les petits dieux à coquille. Je ne leur ai pas parlé, je n’ai pas prié, rien demandé, mais je me suis recueilli, me sachant dans leur domaine, en leur présence innombrable quoique furtive. Par hasard et involontairement, j’en ai même ramené un chez moi : un petit dieu duveteux, long et fin, cylindrique, à pattes nombreuses et minuscules ; je l’ai trouvé qui descendait d’un de mes cheveux entre mes yeux. Je l’ai mis au compost avec les épluchures, je crois qu’il y sera bien, à sa place, temporairement, brièvement même, comme il se doit. Ce n’est pas la piété qui m’a retenu de donner le petit dieu aux poules — êtres en lesquels, avouons-le, il est bien difficile de discerner la moindre étincelle ! —, mais la simple paresse : le compost est plus près que le poulailler.

Il reste, ou plutôt il revient, quelques petits dieux chez moi, lares domestiques infimes et secrets, à ailes et à pattes, noirs, chitineux, silencieux. Ceux qui ne m’effraient pas, je les laisse volontiers mener leur existence, accomplir leurs mystérieuses et modestes tâches divines ; les autres, je les capture et les chasse ; je confesse qu’il m’est arrivé d’écraser volontairement des dieux à huit pattes ; je n’en suis pas fier. Je ne crains pas pour le salut de mon âme — je ne crois pas en posséder plus qu’eux — ; je ne crains pas non plus leur vengeance : ils semblent aussi indifférents à ma personne qu’on peut l’être ; je crains seulement de vivre, ou plutôt de vivoter, dans un cimetière devenant un désert.


Ceux que j’ai laissé s’installer finissent toujours pas disparaître eux aussi. Tant qu’ils sont là je les observe, rarement mais intensément ; c’est ma manière de prier. Minuscules dieux nocturnes des recoins humides, petits dieux volants éphémères aimant le sucre, et surtout, petits dieux à longues pattes et toile tissée. J’essaye de comprendre leur étrangeté, et de ne pas juger cruel ce qui dans leurs actes m’horrifie.

Quand je m’aperçois, toujours inopinément, qu’ils ne sont plus là, je suis déçu : c’est comme si je n’étais pas digne de leur présence.


Une belle surprise toutefois : récemment, un petit dieu à coquille s’est caché pendant trois semaines, avant de surgir en plein repas, rampant entre les assiettes. Ma fille l’a délicatement remis là où elle l’avait ramassé trois semaines plus tôt. Il était peut-être affamé mais semblait en bonne santé.


Dehors ils sont partout, et faciles à trouver. Inutile de leur dresser des autels, qu’ils ne sacraliseront pas nécessairement de leur présence : il suffit de baisser les yeux, de retourner pierre ou feuille, de secouer une branche, soulever une écorce, creuser légèrement la terre… On découvre alors que le monde est certes enchanté, mais au ras du sol.


Eux nous voient aussi. Dehors nous sommes la plupart du temps sous le regard d’au moins quelques-uns d’entre eux, mais je doute qu’ils nous identifient comme individus ni même comme êtres quelconques. Ni géants, ni admirateurs, ni exterminateurs : plutôt de simples choses, dangereuses ou non, comestibles ou non, propices à nidification ou parasitage, obstacles à contourner ou traverser…


On peut les écraser, les empoisonner, les démembrer, les emprisonner facilement ; on peut les admirer, les étudier, les protéger ; mais on ne peut ni les soumettre ni les posséder comme esclave ou chien. Ils n’ont pas d’autre maître que le soleil, lointain, souverain, unique pourvoyeur d’ambroisie.


La question se pose de leurs attributs : qui a lesquels ? Certains ont la coquille, d’autres la toile, d’autres élytres, antennes, couleurs chatoyantes ; certains marchent sur l’eau, d’autres peuvent survivre à l’ébullition ou dans l’espace même… Tous ont la faiblesse, beaucoup le silence. Mes préférés sont à la fois les plus vulnérables et les plus lents.


Ma fille collectionne des reliques : les exuvies de petits dieux, qu’elle trouve au pied des arbres. Une controverse théologique fondamentale nous agite : faut-il reconnaître le statut divin à ces dépouilles ? Ma fille l’affirme, tandis que sur cette question j’incline à l’agnosticisme.


Autrefois ils étaient plus grands. Avec leurs longues pattes, leurs vastes ailes, leurs larges segments, leurs énormes pinces, ils nous auraient fait peur, même ceux qui n’étaient pas moins inoffensifs que leurs descendants actuels. Mais c’était bien avant notre apparition ; et si ça revient un jour dans l’histoire de la Terre, ce sera peut-être à cause de nous, sans doute après.

390

Vers les ruines du camp d’A.

Dans le noir, à tâtons, je cherche le bord, le mur. J’avance à petits pas, trébuchant dans les branches tombées, sursautant au moindre bruit proche. Mes mains, enfin, touchent quelque chose, précautionneusement l’explorent en palpant sa surface. D’après la rugosité irrégulière de celle-ci, typique, c’est d’évidence un arbre. Enfin j’ai touché le dur. Je peux m’y adosser, me laisser tomber contre lui. Ici je peux attendre ; je peux dormir peut-être ; je n’ai presque plus peur. Il peut tomber et m’écraser : tant pis ; je ne prends pas le risque : sciemment je le néglige. Si c’est par mon arbre que je dois souffrir et mourir, je m’y résigne d’avance : loin de lui, chaque instant est grevé par l’angoisse ; sans sa dureté palliative et défensive, la vie est simplement trop dure, donc vaine. Par conséquent je reste, et somnolant j’attends le jour, pour découvrir le visage fixe et ridé de mon sauveur, de mon soutien fortuits. Et si le jour ne devait jamais venir, je ne suis pas sûr que je partirais à sa recherche ; et si je devais choisir pour toujours entre le dur et le jour, je choisirais peut-être la nuit.


Mais je n’ai pas et n’aurais jamais alors atteint le bord, le mur de frontière, mes véritables objectifs de cartographe et chercheur de limites. Égaré dans la nuit soudaine, je me contente du dur, de toute solide verticalité. Si le jour revient… — Si alors je les aperçois toujours… aussi loin soient-ils, je partirai, l’appel sera irrésistible, les atteindre, les sentir, savoir que j’ai touché l’un des bouts du monde, qu’au-delà s’étend seulement l’amoralité physique et biologique, que la réalité humaine la plus brute s’éprouve ici, lieu où les dernières illusions s’évaporent, dans la lumière crue des banales vérités inconfortables que je suis venu chercher pour les assumer. (Que la vie ne tient qu’à un fil ; que presque tous avant de mourir nous souffrirons ; qu’il est des contextes où l’homme est bien pire qu’un loup pour l’homme, etc.)

Si au contraire ce bord, ce mur je ne les entrevois plus, j’hésiterai inévitablement. Partir et me perdre ; rester et m’enterrer ; faire demi-tour et rentrer vaincu ? Je ne sais même pas, hors hasard, ce qui me ferait choisir une de ces voies amères plutôt qu’une autre.

389

Soyons précis : c’est la lecture du premier essai…

Soyons précis : c’est la lecture du premier essai du recueil Par-delà le crime et le châtiment de Jean Améry, rescapé d’Auschwitz, qui a ému violemment notre homme. Timide et solitaire, faible physiquement et psychiquement, maladroit, insomniaque, anxieux, émotif, il s’est convaincu que, faute aussi d’une communauté politique ou religieuse à laquelle il aurait pu se reconnaître et être reconnu appartenir, et à supposer même qu’il n’ait pas été gazé à peine débarqué, il s’est convaincu qu’il serait mort parmi les premiers, plus seul que jamais, sans aide ni pitié, — à moins d’être devenu pire encore peut-être que ses bourreaux : prêt à tout, vol, délation, prostitution…, pour survivre au détriment de tout autre.

Sombres pensées, qu’il aurait banalement voulu épancher ; mais il n’a trouvé aucune oreille attentive ce soir dans son foyer pour le consoler. Une envie impérieuse de sortir l’a saisi alors, assouvie aussitôt.

Vingt minutes de marche nocturne : longs contrastes de lumières et d’ombres, jusqu’à ce dernier. Les lumières s’arrêtent aux bords latéraux et supérieur de la forêt, pénètrent de quelques dizaines de mètres là, quelques mètres ici, au détour d’un pas s’aperçoivent, vives entre les troncs, diffuses entre les frondaisons déjà denses. Mais devant, et de plus en plus, c’est l’ombre qui domine, sans effrayer d’ailleurs tant rassurent le silence proche et, derrière, le vrombissement continu des machines ; domine mais s’atténue à mesure que, pupille élargie, s’habitue la vision. Néanmoins le sol reste indistinct. Ce qui ne l’empêche pas de marcher d’un bon pas, indifférent aux flaques éventuelles de boue, aux petits animaux imprudents ou malchanceux, aux branches tombées qui le font trébucher. Les yeux levés, il se guide sur le chemin de ciel entre les cimes. Il sait bien sûr où il va, où il veut arriver ; il pourrait éclairer ses pas ; il ne pourrait pas y aller les yeux fermés.

À moins d’être une chouette, qui le suivrait des yeux le perdrait rapidement, mais la forêt semble déserte en visibles consciences vigiles. Où sont-ils tous ? Pourquoi lui et nul autre ici parmi un million de voisins ? Il ne s’en étonne qu’un instant, puis surtout se réjouit de cette absence de congénères qui est présence accrue, plus sensible, du reste du monde. Cette majestueuse présence le rapetisse en douceur, tandis que ses sens aux aguets focalisent son attention sur l’instant présent. De la conjonction de ces éléments, la forêt, la nuit, une solitude recherchée et même revendiquée celle-là, naissent sourdement, d’abord l’assomption renouvelée de l’inéluctable possibilité du pire, puis la relativisation cosmique, qui console en désindividualisant, enfin et en somme le simple apaisement. Peu de temps y a suffi. D’ailleurs voilà déjà le premier frisson de froid : il faut rentrer, en refermant la boucle déjà rituelle. Cette fois la lumière croît avec le pas, tandis que s’élargissent les voies, s’élaguent les troncs, s’éclaircissent les broussailles. Il a failli heurter la barrière, qu’il n’a discernée qu’au dernier moment. Voici la rue, trop bien éclairée. Un animal a traversé vite, là-bas, de la taille d’un gros chat peut-être, mais, a-t-il semblé, plus haut sur pattes, plus rond ; il a disparu dans une haie touffue. Nul ne saura jamais quel était cet unique compagnon noctambule.

388

Les toutous

Le roi a fait enfermer leurs jambes dans un carcan de fer qui impose un quasi angle droit, fixe, entre la cuisse et le mollet. De la sorte, ils n’ont d’autre choix que de se déplacer à genoux. Et cela ne les empêche pas de se prosterner jusqu’à terre (les pieds en l’air), de baiser ses pieds, de lécher les traces de ses pas. Au début, je fus horrifié par ce traitement. Mais peu à peu je révisai mon opinion. D’abord, j’appris que l’état servile où ces hommes se trouvent n’est pas un châtiment mais un honneur. Ils l’ont voulu, s’y sont préparés, ont tâché de le mériter. Peu y parviennent, et ceux-ci peuvent se glorifier d’en faire partie. (Je n’ai pas osé demander ce qu’il advient de ceux qui échouent.) Ensuite, ils n’ont pas l’air malheureux. On les traite comme de braves chiens de compagnie, et ils semblent l’apprécier. Certes, on leur jette leur nourriture à même le sol, mais elle est de qualité, viande fraîche et tendre, fruits mûrs, pain cuit du jour… N’était leur carcan, même chez nous on les considérerait choyés, c’est-à-dire traités certes comme des inférieurs, mais comme des inférieurs appréciés — à peu près comme des enfants. Et des enfants, par surcroît, qui non seulement pourraient, mais seraient même encouragés à faire ce qu’ils veulent le plus faire, en l’occurrence vénérer leur maître à l’égal d’un dieu, l’adorer à genoux, lui manifester par une dévotion de chaque instant sa grandeur incommensurable et leur dépendance volontaire et totale.

Sortant et me baladant par les ruelles de la capitale, je découvris que le peuple, qui manifestement aimait et admirait son roi, les aimaient aussi, eux, ses enfants serviles mais choyés, que le roi ne sortait jamais sans exhiber lavés, coiffés, parfumés, splendidement vêtus… Comment n’aurait-il pas, ce peuple, aimé tendrement ce mélange d’humilité et de faste, de servilité et de luxe, d’absolue dépendance et de bonheur évident ? Je les comprenais, tous, et c’est ainsi que petit à petit je révisai mon opinion. Même le roi, je le comprenais, du moins tel que j’imaginais son psychisme. Quel mal y a-t-il à subjuguer ? Le royaume n’était-il pas prospère ? Il s’assurait des fidèles, des alliés volontairement et viscéralement attachés, plus qu’à leur propre vie, à sa personne sacralisée. Du moins est-ce là une raisonnable conjecture puisque, si j’eus l’honneur d’être invité plusieurs fois aux réceptions qu’il donne régulièrement, je n’eus jamais la chance de m’entretenir avec lui. Je lui fus présenté ; je rougis, balbutiai un compliment… Mais ses toutous, comme le peuple les appelle sans nulle malice, avec affection au contraire, et du ton dont nous parlerions d’un chiot adorable, ses toutous s’occupèrent de moi avec plus que de la courtoisie. Je fus choyé comme je ne l’avais jamais été, et passai en leur compagnie des heures que je n’oublierai jamais. Je les appréciais de plus en plus… Je commençais même à les admirer… Jusqu’au jour où je me surpris à les envier, et même à m’imaginer les imiter, les rejoindre… Alors je pris peur, fis mes bagages aussitôt et partis le plus vite possible — on frôla l’incident diplomatique — vers la sécurité de nos frontières, entre lesquelles je retrouvai la grisaille, la lourde liberté souvent illusoire ou vaine, la médiocrité des sentiments politiques et civiques, la labilité des pouvoirs, la vénalité trompeuse, l’ignorance orgueilleuse, la bêtise agressive, la manipulation obséquieuse… bref : la démocratie moderne. Un léger dégoût m’accompagne désormais, accentué par les nostalgies qui s’obstinent, des images fulgurantes, des contrastes claquants, palais, dorures, politesse exquise de matois courtisans chamarrés, peau luisante des toutous — je leur conserve ce surnom affectueux — agenouillés, souriants, doux, dociles, aimables, exempts de toute vanité, de toute ambition personnelle, heureux d’obéir et de servir, soignant même les croûtes à leurs genoux comme une courtisane se farde… Pourtant je n’y retournerai jamais, je ne les reverrai jamais. J’ai trop peur de moi. Je préfère ici rêver de là-bas qu’irrémédiablement l’inverse.


Avec le temps je me suis renseigné. On dit que le roi n’a jamais demandé l’agenouillement. Adorer à genoux, c’est ce qu’ils avaient toujours voulu sans doute inconsciemment ; mais pas un dieu à travers sa statue, non : un être incarné, qu’ils puissent voir et toucher, qui puisse leur sourire et les flatter, les dresser, les récompenser. Un être qui les soulage de leur moi, qui prenne sur lui tous les egos et les envoie en l’air comme autant d’étincelles, feu d’artifice des egos pulvérisés par le roi, le seul à pouvoir encore dire « Je ». Voilà ce qu’ils voulaient. Ce que leur avait offert, les comblant, le premier aventurier subtil venu, le premier à tenir ferme sur ses deux jambes.

C’est d’eux-mêmes, dit-on encore, que ses premiers sujets s’agenouillèrent devant lui, pour lui, en reconnaissance de sa supériorité essentielle et inexorable et de leur soumission inconditionnelle. Il semble que l’idée même des carcans ne soit pas de lui non plus mais de ceux qui deviendraient les tout premiers toutous, voulant se prémunir contre toute tentative de gagner une indépendance fatalement illusoire. Comme il les récompense de ce dévouement ! Il suffit qu’il pose un instant sa main sur la tête soyeuse de l’un d’eux… Peu s’en faut qu’il ne défaille, celui-ci, à le voir extasié ; la moindre caresse risque de provoquer un évanouissement profond. Le peuple se moque de tant de délicatesse, mais ces moqueries mêmes sont si bonhommes qu’elles constituent plutôt un hommage et le signe d’une jalousie résignée, sans amertume, que celui de la honte ou du mépris.


Moi aussi… Étant présenté au roi, moi aussi je me suis agenouillé, bien que le protocole ne m’y obligeât point. Et le roi m’a souri — ce sourire m’a aussitôt réchauffé, embrasé, sublimé ; je me suis senti compris et protégé comme jamais je ne l’avais été. Je crois que, bien pauvrement et candidement, j’ai souri en retour, humble et heureux. Alors le roi a, un instant, posé sa main sur ma tête. Son visage était déjà tourné vers un autre, et il s’est éloigné sans plus un regard pour moi ; mais cet attouchement fugace de sa main douce et tiède, souple et ferme, lisse et sûre m’a fait trembler de plaisir — et j’ai compris ceci : que le doux bonheur qui émane des toutous n’est qu’un pâle reflet de ce qu’il émet, de ce qu’il transmet, lui, le roi. Si parfois une ombre passe sur leur visage, j’en devine aisément la cause : il a déjà un certain âge, et quelques enfants gâtés mais pas encore d’héritier…

Voilà que la nostalgie me reprend… Signe de fatigue, probablement. J’ai beau m’être convaincu que j’avais bien fait de partir — de m’enfuir — ; que je vis mieux ici, chez moi, parmi les miens ; je constate que la moindre faiblesse, la moindre lassitude s’accompagnent invariablement de la nostalgie du royaume, du roi et de ses toutous, comme si ce fantasme, ce mythe étaient toujours là, tapis, prêts à saisir la moindre occasion de se manifester, la moindre opportunité de passer outre les défenses qui habituellement les tiennent en respect sans pouvoir le moins du monde les détruire ni les chasser. Ils surgissent comme un feu d’artifice inattendu et m’éblouissent, et seul le sommeil peut leur faire regagner leurs positions subreptices.


Parfois, encore aujourd’hui, des années plus tard, je m’agenouille face à un miroir, je ferme les yeux, et je me souviens. Je pose ma main sur ma tête, et parfois je sens le lointain écho, la vieille rémanence vibratile de sa main sur ma tête, irradiant de majesté. Brève extase. Quand je rouvre les yeux, il n’est pas rare que j’aie pleuré. Je me détourne alors, je ne veux pas me voir, j’ai honte, mais de quelle faiblesse, de quelle lâcheté : celle de rester, ou celle de rêver ? Je ne cherche pas à le savoir. Je me distrais, m’occupe ; j’oublie ; — jusqu’à la prochaine fois, que j’hésite à appeler la prochaine rechute.

387

J’ai dû m’arrêter…

J’ai dû m’arrêter, autant que je m’en souvienne, plusieurs fois — trop de fois ; m’arrêter pour me tenir ferme, afin que les violents frissons de dégoût et de peur qui me secouent ne me fassent pas tomber. Quand je sors enfin du puits, au bout de la longue et pénible et toujours trop lente remontée, j’ai toujours le réflexe de me retourner, je veux voir ce que j’ai quitté, ce que j’ai laissé, voir ce qu’il y a tout au fond. Mais le puits est trop profond ; même quand le soleil brille au zénith, je ne vois que la paroi cylindrique de pierre taillée dans laquelle sont scellés les barreaux de fer de l’échelle qui s’enfonce et se perd dans un vide noir. Inutile d’y jeter une pierre en grand silence : mes vêtements, mes cheveux prouvent assez que le puits est à sec — depuis aussi longtemps que je le fréquente, ou du moins depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, c’est-à-dire quelques années ; car je ne doute pas de venir du fond du puits. J’en remonte à peine, et j’y retournerai bientôt, en sautant, du moins c’est mon impression, mais elle est fausse puisque je ressors toujours en pleine possession de mes facultés physiques et, dans une mesure moindre mais croissante au fil de ma remontée, psychiques. Sauf que j’oublie : j’oublie quand je suis descendu — seulement quelques heures plus tôt probablement, puisque j’ai à peine soif — ; j’oublie même que je suis descendu ; a fortiori j’oublie ce que j’ai vu, ce que j’ai fait au fond du puits : peut-être seulement dormir, puisque j’y puise à l’évidence une sorte de régénération. Mais dormir du plus profond sommeil sans rêve, comme un vide : le vide me rassemble, me nettoie, me déleste, me condense ; comme si je mourais dans le puits et renaissais chaque fois que j’en ressors, ou plus précisément comme si, au fil de chaque remontée, je refaisais le chemin que tout enfant parcourt jusqu’à la conscience de soi et que chacun de nous récapitule à chaque réveil en quelques secondes, pour émerger partiellement amnésique mais vigoureux, prêt à en découdre avec la vie, à soutenir le lourd quotidien, toutefois de plus en plus accablé au fil des jours, au point que la pensée du puits revient, m’attire, m’inquiète, m’obsède, jusqu’au moment où, n’y tenant plus, en fuite, en cachette, je descends m’y cacher, m’y oublier.

Mais il existe une autre possibilité : au fond du puits je suis un autre. Je mène une double vie : la mienne, ici, à la surface, avec travail, famille, amis, un chien et trois poules ; et la sienne, au fond. Existence sporadique, intense, dans le noir avec pour seule compagnie la vermine gluante et glacée ? À moins que les puits ne communiquent entre eux — par des couloirs laissant passer des corps rampants, ou du moins, s’ils sont trop étroits, des rats et des voix ? Vie de fantôme, vie d’attente aux aguets, de bruits scrutés ; vie d’histoires échangées de puits à puits avec ceux qui, rarement, sont là en même temps que moi ; vie d’aveux abyssaux consentis dans la ténèbre anonyme, chacun se libérant de ses désirs les plus honteux, les plus malsains, se sachant écouté par des êtres dans le même état que lui, prêts à la réciproque, mais qu’il ne verrait jamais et qui ne le verraient jamais, seulement des voix, des oreilles à l’attention sensible à la qualité du silence qu’elles instaurent.

Par dessus la haie du jardin, je vois la margelle du puits de mon voisin. Ce puits est fermé d’un disque de fer, peut-être seulement pour protéger les enfants. Il m’attire. Et si mon timide voisin se révélait là tout au fond un compagnon loquace, franc, grivois — le complice d’exutoires mégalomaniaques minutieusement fomentés ? Difficile à croire ! D’ailleurs je ne l’ai jamais vu ouvert. C’est mon issue de secours, au cas où mon propre puits serait comblé, inondé, ce que je redoute horriblement. Mais je ne veux plus y penser, j’ai une vie à mener ici en haut, je veux oublier le puits, m’en détourner vers mes affaires, aussi longtemps que je le peux. Je me contente de le laisser toujours ouvert, en cas d’urgence.

386

Les images de soi sont dans l’air…

Les images de soi sont dans l’air, volent de regard en regard comme entre des miroirs, de regard jugeant en regard indifférent, de regard méprisant en regard compatissant, elles se réverbèrent et, à chaque réverbération, comme l’écho, se déforment et reforment un peu différemment. Comme des oiseaux qui changeraient subtilement d’espèce à chaque fois qu’ils se posent.

Quand il n’y a plus personne pour les voir, elles flottent, immobiles, dans l’attente, s’exhibant ostensiblement ou au contraire se cachant honteuses dans leur profil. Elles passent leur temps à scruter leurs jumelles, leurs concurrentes, et à se comparer ; elles s’étiolent lentement pendant qu’inconciliables elles se chamaillent. La nuit les fait disparaître, et chaque matin les revoilà qui s’éparpillent dans le ciel de la couche, se dédaignant mutuellement. Se donner la main, se compléter, faire la ronde ? Jamais elles n’y songent ! Elles volettent et virevoltent chacune pour soi, heureuses d’être inaperçues, ignorées, se gonflant de lumière et se préparant pour la lumière. Mais voici qu’un regard s’approche. Il lance des éclairs ! Aussitôt magnétisées, concentrées, tremblant, les images, au garde-à-vous, en file indienne, se présentent à l’inspection. Laquelle sera choisie cette fois ? Laquelle dominera ; laquelle, mais en les ignorant et les occultant, représentera hégémoniquement les autres ? Pendant la revue, les voir minauder, faire leurs simagrées, est un soulagement : elles ne sont donc que cela : non seulement puériles, mais ridicules. Elles cherchent vaniteusement la lumière tout en la craignant, craignant d’être exposées crûment, d’être percées à jour, honteuses et provocantes à la fois comme de timides adolescentes. Mais, malgré leurs attitudes étudiées, malgré le mal qu’elles disent les unes des autres derrière leur dos, malgré les efforts que chacune d’elle fournit pour différer le plus possible des autres, elles se distinguent à peine ! Chaque clin d’œil en transperce, en fait exploser une, elle ne supporte pas qu’on ait vu à travers sa pauvre petite apparence tremblotante et fébrile. Chaque regard prend la sienne, choisie on ne sait comment, le hasard n’y est certainement pas étranger, mais ensuite il faut faire de ce hasard une nécessité, c’est ainsi qu’un caractère se bâtit.

Fermer les yeux, leur tourner le dos, à ces images ; les percer du regard, les consumer du regard, ignorer leur éclat. Que feront-elles quand elles se rendront compte qu’elles sont seules — inutiles ? Elles disparaîtront aussitôt, anéanties par l’absence volontaire d’attention, comme les fantômes qu’elles étaient, comme les idées platoniciennes qu’elles étaient.

Mais le moindre regard peut les ressusciter — et tout est à recommencer.

385

À la grande réunion familiale…

À la grande réunion familiale annuelle, il s’ennuie ; la mère parle trop, le père trop fort ; l’émotion de l’une l’agace autant que la joie franche et vite avinée — « Oublions tout ! » — de l’autre. Il erre de groupe en groupe où l’on se raconte l’année écoulée, à la recherche d’une échappatoire, et bientôt la trouve : la banale porte d’entrée. Qu’est-ce qui l’empêche de la franchir, de la franchir même une fois pour toutes ? Il regrette de n’avoir pas eu le courage de son frère, l’aîné, qui s’est défilé sous un si bon prétexte qu’au lieu de blâmer son absence on admire la raison même qui lui fait manquer ces chaleureuses retrouvailles… (La vraisemblance ayant ses limites, nul ne pousse toutefois la surenchère jusqu’à le plaindre.) Lui, le cadet, voudrait ne pas être là sans avoir à choisir de ne pas venir, sans avoir à décider quelle raison donner aux parents désagréablement surpris et rapidement désapprobateurs, sans avoir à décider quoi et comment répondre à leurs arguments prévisibles, aux suppliques de l’une et à la colère de l’autre. Il est donc venu quand ils l’ont appelé, comme un chien qu’on siffle. Pour avoir l’air occupé il mange et boit et déambule de pièce en pièce, tout en caressant sa honte alternativement dans le sens du poil et à rebrousse-poil, cette honte qui n’en fait qu’à sa tête, et tout à coup, il se retrouve devant une autre porte : celle du jardin. Il s’enfonce dans le noir, franchit la clôture, traverse le champ récolté du voisin. La vieille chienne s’approche sur ses larges pattes. Il s’accroupit pour caresser la peau pelée, mais la chienne recule de quelques pas, aboie trois fois, et gronde. Pour l’amadouer il dit doucement : « Je suis une larve, je rampe, lent, immonde, misérable, je suis répugnant, flasque. Écrase-moi vite. — Je suis ta honte » répond la gueule hargneuse, plus dégoûtante qu’effrayante avec la bave abondante qui coule de ses babines et ses petites dents claires d’animal nourri sans effort. « Au pied ! » ne peut-il s’empêcher d’ironiser alors. Et elle vient ! En rampant même, elle s’aplatit contre ses chaussures, le regard implorant levé vers son maître — son maître ?! Impossible se dit-il, j’aurais donc tant de pouvoir sur elle ? Non, ce n’est pas possible, il s’allonge à son tour et glisse sa tête sous la gueule, pour sentir la bave chaude inonder son visage. Et il est enfin rassuré.

384

« Autrefois, j’ai été généreux avec toi…

« Autrefois, j’ai été généreux avec toi, je t’ai donné, oui donné, de l’argent, comme ça, parce que tu semblais en avoir besoin, parce que ça me faisait plaisir de t’aider, parce qu’à ce moment je le pouvais… Maintenant je viens vers toi, rappelle-toi ma générosité d’autrefois, maintenant j’ai besoin de la tienne : j’ai faim. » Elle me regardait, ahurie. Elle ne me reconnaissait pas, c’était évident. « Je ne vous connais pas, monsieur. Je ne vois pas de quoi vous parlez. » Un instant, j’hésitai entre la colère et la pitié. J’avais le choix des armes. J’optai sans l’avoir décidé vraiment, sans savoir pourquoi, pour la seconde. On peut dire que la pitié me prit. Deux larmes coulèrent de mes yeux, mes bras ballaient le long de mon corps, mes mains impuissantes pendaient ouvertes et molles, je me recroquevillai, je me sentais rapetisser, rabougrir, je noircissais, bientôt je serais une blatte immonde, rampante, misérable. De dégoût — même pas de peur — on m’écraserait. Puis on détournerait les yeux, on plisserait le nez pour débarrasser le plancher de mon cadavre en bouillie. Rien de plus mérité, pensai-je et involontairement je rentrai la tête dans les épaules, regrettant la tache humide au sol qui ferait mauvaise impressions sur les clients. Les clients ! Il aurait suffi d’un autre client — ou plutôt d’un seul vrai client puisque, je dois le dire même si ma bouche ne le peut que tordue, je n’étais pas un client mais un mendiant — il aurait suffi qu’entrât un client à ce moment pour que je m’enfuisse. Mais je restais là, muet, éperdu, les yeux baissés. Ma générosité, à quoi m’avait-elle servi ? La regrettais-je ? N’aurais-je pas mieux fait de garder cet argent — tout cet argent que j’avais dilapidé en générosités fastueuses, de le garder pour ce jour de dénuement, d’extrême besoin, où nulle générosité — seulement par malchance ? — ne s’abaissait sur moi ? Ou bien était-ce une bonne leçon ? Avais-je secrètement compté sur une réciprocité future — qui ne s’accomplissait pas. Ma générosité était non seulement inutile présentement, mais même ignorée, oubliée, comme annulée dans le passé, comme si elle n’avait jamais été. Étais-je d’ailleurs bien sûr d’elle ? La faim ne troublait-elle pas ma pensée ? N’avais-je pas inventé cette générosité outrageuse ? Avais-je jamais vraiment joui des moyens d’être si généreux ? Et même si je ne l’avais pas inventée, n’était-ce pas l’orgueil qui m’avait rendu prodigue ? N’avais-je pas manqué d’humilité, à refuser imprudemment d’être économe ? Un mouvement me fit revenir à moi, je levai les yeux, une main poussait vers moi un pain, petit mais complet, le plus dense de l’étal. On ne l’avait pas emballé — parce qu’on savait que je le mangerais aussitôt reçu, ou parce que je ne méritais pas cette dépense superflue ? Sans lever les yeux, je pris le pain, fis demi-tour, partis. Franchissant la porte de la boutique, ma bouche baragouina quelque chose qui pouvait être « merci » ou « merde », je ne le sais pas moi-même. J’entamai le pain en me repentant. Elle n’avait pas été généreuse, elle avait été charitable. C’était différent ; c’était tout ce que j’avais mérité par ma générosité : la pitié charitable d’une boulangère de village. Mais qu’aurait-ce été si j’avais choisi la colère ? Aurais-je gagné en dignité ce que j’aurais perdu en pain ? Je ne le saurais jamais. Je dus admettre que je regrettais et ma générosité passée, si elle avait été réelle, et ma cabotinerie ou ma faiblesse ou ma lâcheté ou mon effondrement présent, qui n’était que trop réel. J’avais honte et résolus de ne plus jamais entrer dans cette boulangerie, d’éviter même la rue où elle se situe. Mais bien sûr, au point où j’en étais, je ne pouvais plus me fier à moi-même, j’étais descendu trop bas dans le trou, le plus dur était fait, pour le reste, je n’avais plus qu’à suivre la paroi pentue qui menait tout au fond. Terrifié par cette pensée, je m’éloignai à une vitesse que ma fatigue aurait dû m’interdire. Mais je tenais le pain bien serré dans ma main glacée, je n’en perdais pas une miette.

383