Au service d’une Académie renouvelée
Le titre est trompeur, mais la chance est réelle : « Échanson » ! De nouveau, ce soir, au banquet — et non par tirage au sort, cette fois. On m’a choisi ! On m’avait bien remarqué, le mois dernier ; on s’est souvenu de moi ; on m’a réclamé. Donc j’ai plu (au moins à l’un d’entre eux). Mon assiduité, mon sincère dévouement, ma pudeur, ma discrétion attentive — yeux baissés, mais oreilles grand ouvertes : j’ai mérité de dégrafer leur manteau, de délacer leurs sandales, de laver de nouveau leurs pieds et leurs mains — leurs mains délicates et fortes à la fois (« la plume et le glaive ») ; leurs pieds légers mais solides. J’ai mérité le privilège de les servir jusqu’à l’aube, remplissant bols puis coupes, devançant leurs appels ; et ce faisant j’ai gagné la chance exaltante de les observer — à leur insu, dans la pénombre des flammes —, et de les écouter surtout, pour m’imprégner de leur savoir, de leur goût raffiné, de leur humour, de leur éthique, de leur langue si élégamment fluide et méticuleusement précise en même temps, que j’entends et (à force d’entraînement solitaire) peux pasticher, mais non pas maîtriser à leur égal — cette langue de leurs discours, que je voudrais comprendre exhaustivement ; de leurs questions, que j’aurais aimé me poser ; de leurs réponses, dont je veux douter ; de leurs débats, auxquels plus que tout je désire participer un jour.
Pourtant, je l’avoue, j’en ai presque tout oublié. Autres sont mes plus clairs et chers souvenirs du mois dernier : les petits noms de plus en plus affectueux pour certains, de plus en plus ironiques pour d’autres, dont les buveurs m’ont gratifié au fil de la nuit : « Mon enfant » par-ci ; « Mon grand » par-là ; « Mon mignon, viens voir papa » (quand ce n’est pas « maman » !) ; « Mon petit, encore la même chose »… Si je continue à voler d’un lit double à l’autre sans en perdre une goutte ; si je reste discret, exact, affable, prompt à répondre, subtil à deviner leurs désirs et heureux de les contenter (quelle veine j’ai d’être naturellement serviable !) ; si je continue à donner des réponses modestement brillantes à leurs questions occasionnelles et désinvoltes — alors ils reconnaîtront peut-être (sûrement !) en moi le potentiel d’un Disciple. Il suffira qu’au moins l’un d’eux me choisisse, me tende la main, me tire à eux. Je franchirai l’étape supérieure. — Et j’aurai mérité l’accès (surveillé, pour commencer) à la Bibliothèque !
J’en aperçois chaque semaine, en passant, les hautes rangées de livres derrière ses baies vitrées. Une fois, j’officiais tout près quand ses portes ont été ouvertes en grand, pour que sorte un groupe de lectrices (ce ne sont pas les jolies silhouettes que j’ai détaillées !). Mais je n’y suis jamais entré : la plupart des volumes que j’ai pu feuilleter — en cachette et grâce à l’indulgence des intendants —, c’est à l’imprimerie, à l’atelier de reliure qu’ils sont passés entre mes mains. Or soudain j’aurai tous les livres ! Avec rigueur et timidité je parcourrai des yeux les titres, j’effleurerai le cuir des tranches. Guidé par mon bienfaiteur et maître dans les travées, les disciplines, les hiérarchies canoniques, je consacrerai à leur exigence le meilleur de mon temps, avec avidité, comme lui-même autrefois guidé par le sien, comme eux tous. Des années s’écouleront, sans doute, avant que je découvre si pour moi la Bibliothèque était un moyen — celui de devenir peu à peu l’égal de ces hommes accomplis, pour mener leur vie de Recherche et de rare Création (je n’ose rêver d’ajouter le moindre vers au Canon) — ou si elle m’était une fin, ce qu’elle semble être pour certains d’entre eux. Certes pas ceux que j’admire le plus, a priori. Mais si ma curiosité s’avère ce qu’elle semble — universelle et inépuisable —, je me trouverai heureux, et honoré, de marcher dans leurs petits pas. De jour, absorber la Connaissance ; le soir, partager mon érudition loquace. Et plus tard, l’âge venant, devenir quoi qu’il en soit, moi aussi, un maître à mon tour.