Journal du conteur

Je profite de son sommeil pour effeuiller…

Je profite de son sommeil pour effeuiller ses visages, un à un, aussi doucement que possible pour ne pas le réveiller. Je n’y résiste plus, le besoin de savoir m’obsédait. Visage après visage, et encore d’autres : si ça ne finissait jamais ? Y aurait-il dans cette mince épaisseur une infinité de visages à la finesse infinie ? Mais je sens enfin que ça diminue, car la peau est devenue plus souple, presque translucide. Un dernier visage… et me voici face à un vide béant, un petit trou noir qui m’aurait irrémédiablement happé si je ne m’étais pas écarté dans un réflexe salvateur. Je me force à regarder. Le voilà donc, me dis-je, tel qu’il est au fond : vide, creux, cosmique. Ma curiosité rassasiée, j’entreprends de remettre les visages, que j’avais heureusement conservés dans l’ordre. Il ne s’est toujours pas réveillé. Le peut-il, d’ailleurs, sans visage ? Mais le premier que j’essaie de disposer est aspiré par le trou noir, en même temps que le bout de mes doigts qu’heureusement j’ai le temps d’écarter, ma force, à cette distance, étant supérieure à son attraction. J’essaie encore : même résultat. Encore et encore, chacun de ses visages est aspiré dans le vide infini de sa tête. À peine le temps de jeter sur cette abyssale horreur une couverture, je m’enfuis. Je suis donc un meurtrier. Mais le matin le voici qui sort de sa chambre, de bonne humeur, habillé. « Comment ça va ? » me demande-t-il de sa belle voix bien réveillée. « Mal dormi ? De mauvais rêves peut-être » ajoute-t-il en m’adressant un clin d’œil dès que j’ose lever les yeux. J’ai dû pâlir. Son visage est revenu. Comment, d’où ? Je me garderai bien, désormais, d’essayer, du moins par ce moyen, d’en savoir plus sur lui — ou sur quiconque. D’ailleurs la vie reprend, inchangée. J’effleure ma joue, je la sens tout aussi souple, chaude et solide qu’avant.

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