Pas encore nommée
Singulière espèce, doublement : la seule de sa famille, fossiles compris ; et endémique de notre îlot. Même, on ne l’y connaît que sur l’étroite paroi rocheuse formant le flanc d’une sorte de terrasse naturelle, sans doute un bout d’ancienne falaise, et nulle part ailleurs. Grande fut la surprise, ému l’œil exercé du marin solitaire et naturaliste amateur qui (venu aiguer) la découvrit là, dans cet écosystème à la simplicité modèle. Deux fois l’an, un vol de migrateurs tond ras l’herbe du plateau en même temps que de fiente il en fume la terre, mais les becs ignorent ou dédaignent les protéines offertes sur la pierre, fine couche de corps quasi microscopiques très densément agglutinés.
D’abord, ils s’accrochent au roc avec ce qu’une simple loupe révèle être un genre de crampons chitineux. Déjà il est impossible de les décrocher, mais, à la pince et sous grossissement, on peut encore les arracher, comme par surprise, les crampons, secs, restant toutefois dans la pierre. Puis en quelques jours, ils se soudent chimiquement au roc ; alors on ne peut plus les récolter qu’au couteau, en raclant — et n’obtenant ainsi qu’une poudre floconneuse qu’au laboratoire on verra composée d’organes infimes en bouillie.
Pendant la courte année de son existence, chaque individu, nourri de la pierre même à laquelle il s’agrège, semble exclusivement occupé à sécréter son successeur unique, lequel dirait-on bourgeonne, puis est lentement poussé vers le haut. Ils grimpent ainsi vers la lumière, millimètre après millimètre, génération après génération. L’une meurt aussitôt — quelques heures — après avoir à son tour exhaussé sa lignée ; dont les derniers rejetons s’accrochent au roc, etc. Les morts forment une croûte, de plus en plus friable ; et parfois les grands vents d’hiver arrachent et dispersent des nuages d’une poussière plus douce, plus brillante que la pierre qu’elle couvrait et dont, sûrement par mimétisme, elle partage les gris divers.
Au rythme actuel, on calcule qu’ils sont là depuis plus de vingt mille ans — postérieurs donc au dernier maximum glaciaire local (tel que les carottages le révèlent) —, et qu’il leur reste moins d’un siècle avant d’atteindre le haut bout de la pierre et le plateau. Ce qui s’ensuivra, on peut seulement le conjecturer. Descendre, faire demi-tour, ils n’ont pas démontré la capacité biologique de le faire. Sur le plateau, empêchés par la terre molle, par l’herbe dense et rapide, par les becs pointus, les pattes griffues, la fiente acide, ils ne pourront pas s’implanter ; le temps manquera pour une sélection d’adaptés. Alors une dernière génération locale, fatale, poussera-t-elle ses enfants dans le vide, — à la grâce à des vents ? Moi non, mais ma fille le verra peut-être, que j’essaie de rendre curieuse.