Journal du conteur

Voltigeur

C’était l’après-midi, en rentrant par les bois familiers. Je le rencontrai là où l’unique chemin est large et droit, sous un ciel clair et sec, sur la grande pente, lui descendant. Il m’avait donc sûrement vu de loin, sauf apparition, tandis que tout à mes pensées — au sortir de la bibliothèque —, les yeux baissés, comme d’habitude, je marchais sans regarder la terre, sans écouter les oiseaux. Quand je levai la tête, il était presque à ma hauteur : âgé, barbu, sac au dos, un bâton sous le bras. Il avait ralenti (je le sus d’évidence) ; me dévisageait, sourcils froncés ; tendit vers moi l’index. Je pris peur et serrai les épaules, mais, d’une voix légèrement nasillarde, « Vous ! » dit-il seulement : « Voltigeur ! » ; et sans quitter mes yeux, du même index il traça dans l’air, contre sa tempe, non un cercle répété mais une lente spirale, gracile, harmonieuse, ou plutôt — à la réflexion — un ressort ou le filet d’une vis, dont le fin bout, étiré, s’envolait tout droit ; et il répéta « Voltigeur » d’un air entendu.

« D’accord » acquiesçai-je aussitôt — lâchement, hypocritement, sans réfléchir, en détournant les yeux vers l’horizon ; et prenant conscience que par réflexe j’avais ralenti moi aussi, je pressai le pas, fuyant ma propre gêne autant que ce bizarre importun. Nous nous croisâmes. Attentif à ses pas dans mon dos, je sus d’emblée qu’il ne s’arrêtait pas, qu’il ne me suivait ni du pied ni de l’œil, qu’au contraire, comme tout à son idée, il s’éloignait vite et régulièrement. Bientôt je cessai de l’entendre, et en même temps de m’échapper. Puis libéré du ridicule, rouvert et de nouveau réceptif, je me détendais lucidement — quand soudain je compris, et souris. Il m’avait deviné ! Il m’avait reconnu pour ce que je me sentais, me sens, me veux être ! Un voltigeur. Mais qui était-il, dus-je me demander alors — quel dieu sous cette peau tannée ?! — celui-là qui avait su voir clair en moi — et d’un seul coup d’œil ! —, quand mes plus vieux collègues, ma propre nombreuse famille, et même certains amis d’enfance n’avaient jamais rien soupçonné ? Surtout comment avait-il pu faire, à travers la banalité volontaire de ma mise, sans entendre de ma bouche le moindre mot (au plus, j’avais chanté tout bas, parlé tout seul, inconsciemment, ça m’arrive), et sans rien pouvoir lire dans mes yeux baissés ni sur mon visage sans doute inexpressif de marcheur absorbé ? Qu’avait-il vu, dans mon allure, ma démarche, qu’avait-il senti à l’approche de mon champ magnétique ? Je ne le rattrapai pas pour l’interroger : intimidé, émerveillé, je ne me retournai même pas, de peur qu’il eût déjà disparu. Je préférai m’abandonner à la joie puissante et sans mélange du révélé, me cachant qu’elle ne durerait pas. J’entendis les oiseaux. Le vent ployait les frondaisons. C’est d’un pas soudain très léger que je continuai. Pour un peu j’aurais sautillé. Intérieurement je volais.

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