Journal du conteur

Pour les aider à vivre, on condamne…

Pour les aider à vivre, on condamne tous les hommes à mort. La date de l’exécution est tirée au sort : ce peut être demain ou dans cent ans, mais elle est irrévocable. Nul n’y échappe ; même les puissants ne parviennent sans doute qu’à faire falsifier le procès verbal du tirage au sort en leur faveur ou en la défaveur de leurs ennemis.

Quand, dans leur enfance — le tirage au sort intervient à leur majorité — les hommes apprennent l’existence de cette institution sans tomber encore sous sa coupe, une inquiétude sourd en eux, qui croît avec leur taille et le nombre de leurs ans, jusqu’au jour de leur majorité, double délivrance : ils sont libres, ils sont citoyens, ils ont tous les droits et tous les devoirs, et surtout, enfin, ils connaissent la date de leur mort. Ils peuvent ainsi modeler le cours de leur vie sur cette échéance fatidique. Jusqu’à présent, ils ont attendu. Désormais ils cessent d’attendre. Ils contrôlent minutieusement l’usage de leurs heures. Plus aucune angoisse : ils n’en ont plus le temps. Les choix sont d’autant plus durs à faire qu’ils engagent pour une durée précisément déterminée ; mais pour cette raison même ils sont faits avec beaucoup plus de sérieux, de prudence que chez les barbares qui vivent, comme des fauves, comme s’ils n’allaient jamais mourir et que leur mort même naturelle surprend souvent en plein milieu de leurs projets, ou plus souvent encore sur le seuil de projets sans cesse ajournés au fil des ans.

Certes, là comme partout les morts accidentelles ne sont pas rares, et beaucoup n’atteignent pas le jour de leur exécution. Mais pour eux, ce n’est pas aussi regrettable que ça l’aurait été avant l’institution de la condamnation à mort généralisée : car, grâce à elle, ils ont choisi leur vie, ils n’ont pas perdu leur temps, il leur a été donné de pouvoir se projeter dans leur vie vers leur mort en toute lucidité, et ils ont œuvré.

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Le meilleur moment de la vie, disent-ils, c’est l’interstice qui sépare le jour de l’achèvement de ton dernier projet et le jour de ton exécution. Comme tous prennent une marge, pour être sûrs d’achever leur dernier projet avant le jour fatal, il n’est pas rare de l’achever finalement avec un peu d’avance. Dans ce petit temps qui reste, plus de projet, et ni le temps, ni peut-être le courage ou l’envie, d’en glisser un ultime. Plus rien à faire donc, même pas attendre, pour la première fois depuis les grandes décisions prises peu après la majorité. C’est alors, alors seulement qu’ils vivent légèrement, gratuitement, une vie vide, qu’ils peuvent se permettre parce qu’ils l’ont remplie auparavant presque à ras bord. Ils retrouvent l’insouciance de l’enfance, sans les incertitudes, sans les espoirs, les craintes, les changements continuels qui la troublent. On les reconnaît aisément, ils se promènent le long des plages et des jetées avec une lenteur qui n’est pas un effort, ils regardent sans attention, et leur sourire un peu niais dénote une absence, une détente qu’on leur envierait, si on en prenait le temps.

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C’est seulement la veille de leur exécution que les hommes sont jugés. Ils viennent à la barre, et racontent leur vie ; ensuite, les témoins spontanés sont libres de venir corroborer, amender ou contredire le récit de l’accusé. Nul besoin de procureur : l’accusation est toujours la même pour tous, et au besoin n’importe quel spectateur la rappelle : avoir perdu son temps et par conséquent celui du monde, avoir reçu plus que donné, avoir souffert moins que le monde, avoir fait souffrir évitablement. Tous les non-dits d’une vie doivent être finalement révélés, car il est intolérable qu’un seul mensonge ou même un seul doute soient définitivement enterrés et emportés dans l’infini.

Comme c’est le grand moment des révélations et des coups de théâtre, le procès a justement lieu dans le théâtre municipal, où sa mise en scène a pour seul but de magnifier les fautes de l’accusé. La possibilité qu’on n’en trouve pas n’est pas envisagée, l’innocence est réputée impossible, afin que les hommes meurent moins difficilement. L’accusé est seul sur scène en pleine lumière, le public interroge, un huissier fait tourner la parole. Quand plus personne n’a plus rien à dire, le public juge : il vote pour attribuer à l’accusé la note de sa vie. Dépouillement puis calcul d’une banale moyenne. C’est affublé d’un grand panneau montrant cette note définitive que l’homme le lendemain ira publiquement à sa mort.

Puis le nom de l’homme sera consigné dans le grand registre public des noms et des notes, à partir duquel est établi le classement général historique, séculaire, décennal, annuel et mensuel des meilleurs et des pires.

Tous admettent la cruauté de cette pratique ; mais ils regardent le mensonge comme pire que la souffrance. On estime que chaque homme a non pas seulement le droit mais le devoir de connaître avant de mourir la vérité sur sa vie, et conséquemment la valeur de sa vie, et qu’elles regardent le monde entier : que chaque homme est, à imiter ou à éviter, un exemple.

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