Journal du conteur

Déjà, je ne peux plus continuer…

Déjà, je ne peux plus continuer. C’est le bout du chemin pour moi, je suis bloqué là, faute de forces, emmuré vivant dans mon impuissance. Mais le monde ne s’arrête pas là, non plus que mes regards ; si mes pas sont taris, mon œil, désormais seul maître de l’espace, n’en est que plus perçant. Je vois loin les dangers, les obstacles, les impasses, les détours et demi-tours insensibles… Je pourrais au moins guider les nombreux malvoyants aux bonnes jambes s’ils me faisaient confiance et acceptaient de me porter. Chacun y gagnerait. Mais je n’arrive pas à susciter la confiance, à convaincre, à m’expliquer — sinon rien ne m’empêcherait d’y aller moi-même. Je reste donc là, à la croisée des chemins, comme un panneau indicateur auquel personne ne prête attention, et de là je suis des yeux, avec amertume et pitié, tous ceux que je vois s’égarer par les mauvais chemins dont j’aurais pu les garder, et avec admiration, avec envie, les rares qui s’enfoncent dans les meilleurs chemins, où je ne peux pas les suivre.

214