Journal du conteur

Il avait gagné l’immortalité…

Il avait gagné l’immortalité, ou elle lui était échue. L’avait-il méritée ? Il ne s’en souciait pas. Il vivait le plus heureux, le plus insouciant des hommes, jusqu’au jour où il s’aperçut que les hommes ne lui prêtaient aucune attention et ne le distinguaient pas du commun. Il eut beau clamer son immortalité, nul ne le croyait, on lui riait au nez ; et comme à chaque génération il devait truquer ses papiers d’identité pour ne pas attirer la malsaine attention de l’administration, il ne pouvait rien prouver. Il évoquait certes des événements historiques avec une précision inconnue des meilleurs historiens, mais on le traitait d’affabulateur. Ce n’était pas par son immortalité qu’il pouvait attirer sur lui l’attention ni se rendre mémorable. Il songea à sa vie : avait-il accompli quoi que ce soit de remarquable ? Il fouilla les siècles et les siècles de sa mémoire, en vain. Il ne voulut pas le croire. Il hanta dès lors les bibliothèques et les archives du monde, à la recherche de ses noms successifs.

Quand, dans le silence des salles d’étude, sa concentration faiblissait, ou pendant les nuits d’insomnie, il rêvait de l’instant où sa longue attente prendrait fin : comme il lirait et relirait, les larmes aux yeux, la notice biographique peu détaillée mais véridique ! Il abandonnerait alors sa table de travail et sortirait dans les rues, enfin libéré, enfin rendu à la vie, exultant. Il marcherait les yeux levés, radieux, dévisageant chaque passant avec aménité, engageant sans timidité la conversation dès que la plus petite occasion s’en présenterait ; et il s’apercevrait, émerveillé, que son bégaiement millénaire aurait cessé…

Pendant plusieurs siècles il ne fit qu’explorer bases de données, bibliothèques et salles d’archives, se rendant par là moins mémorable que jamais, mais il ne trouva rien, pas une seule mention de ses noms dans toutes les archives de l’histoire du monde. Ou pour être précis : quelques infimes mentions de noms qui pouvaient ou pas être les siens — car pour sa sécurité il se choisissait toujours des noms très communs —, à propos d’événements mineurs qu’il ne se rappelait pas ou du moins auxquels il n’était pas certain d’avoir pris part. Vint le jour où, plus anonyme que jamais, plus anonyme qu’aucun homme ayant jamais vécu, il sortit de la dernière bibliothèque. « C’est comme si je n’avais jamais existé » se disait-il. Tout à ses pensées, atterré, il ne remarquait pas le violent orage qui avait éclaté. Alors un éclair le foudroya, et il eut à peine le temps de sentir que le terme de sa vaine immortalité était échu.

212