Journal du conteur

J’ai tiré à pile ou face…

J’ai tiré à pile ou face, et j’ai perdu le monde, comme ça, en un clin d’œil : plus rien. Je me traîne hagard, toujours nulle part, je recherche le monde, qui peut être partout et que je n’ai donc presque aucune chance de retrouver un jour. Où est-il ? Je vois les déserts, je vois le ciel, les étoiles criblant la nuit de leur éclat que n’atténuent plus les lumières humaines, je n’ai même pas de feu : le monde ne m’a pas laissé une allumette. Il ne me reste que la pièce de mon malheur, dans mon poing serré. J’ouvre ma main, regarde la pièce, et constate que j’ai été trompé : ses deux faces sont identiques. Le monde a triché ! Je ne me suis pas méfié, j’aurais dû pourtant, évidemment : je le connaissais. Pas seulement espiègle : retors, pervers, égoïste, prêt à tout.

Non ! j’exagère, par dépit. Je m’en veux plus qu’à lui : il ne m’a forcé ni à jouer ni à être aussi naïf. Mais c’était plus fort que moi, je voulais tenter ma chance : gagner le monde ! Et dans mon impatience je ne me suis pas méfié… Existe-t-il des pièces à l’inverse de la mienne, qui font gagner à tout coup ? Le monde s’offre-t-il à certains ? Je ne le saurai certainement jamais, condamné que je suis à l’isolement hors du monde, par ma faute. Faute ? Oui, c’en était une, je m’en rends maintenant compte. Ce n’est pas le désir de gagner le monde qui était un tort, mais celui d’essayer de le gagner au jeu ; c’était même une sorte de tricherie, à laquelle la sienne n’a fait que répondre. J’aurais pu gagner le monde, du moins j’aurais pu essayer, sans scrupule ni aucun autre risque que celui d’un échec mérité, je le comprends désormais ; il m’aurait suffi de laisser le monde entrer en moi pour entrer en lui à mon tour, l’explorer, le connaître, l’apprécier, l’aimer, le gagner peu à peu à ma personne : ne plus faire qu’un avec le monde. Mais je voulais le monde comme un trophée, comme un talisman, pas seulement comme une vie.

Un matin il y a peu, en marchant j’ai trouvé un petit morceau du monde : un clou. Non pas que le monde ait été cassé : ce n’est que de l’usure normale. Mais j’ai su qu’il était passé par là récemment. Mon regard s’est aiguisé, et depuis je trouve de plus en plus souvent des bouts de monde éparpillés, je les ramasse, et du moins le monde m’a valu une cabane. Voilà peut-être le commencement d’un nouveau monde.

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