Journal du conteur

L’éducation des dieux

Tant que dure l’enfance, l’éducation des dieux n’est pas différente de celle des hommes ; la divergence intervient après, pendant l’adolescence : quand, à une question du jeune dieu — il en pose des dizaines tous les jours —, les adultes, inopinément, pour la première fois ne répondent pas. C’est le moment choisi par ses pères où, tandis que les hommes du même âge commencent à travailler, le dieu adolescent doit tout seul tout reprendre à zéro. Jusque-là ses pères avaient manifesté envers lui de l’empressement, désormais ils lui parlent à peine, le laissent le plus souvent seul, feignant l’indifférence : il faut qu’il n’hésite pas à douter même d’eux, à refuser leur héritage entier (sauf ce dont il a besoin pour ce refus même) afin de l’évaluer, morceau par morceau. Il doit se faire le plus naïf possible, il doit regarder comme s’il n’avait rien vu, rien su, pour peut-être trouver ce que les autres n’avaient pas vu ou conçu, et en déduire ce que personne encore ne sait. Il doit tout redécouvrir et tout recréer, et se refaire tout seul : c’est pour lui la seule manière de parvenir à connaître, à comprendre l’univers entier. En chemin il doit se poser à nouveau, depuis la première, toutes les questions posées depuis le début du monde, et chercher tout seul toutes les réponses, en passant par toutes les erreurs historiques de ses aïeux pour les dépasser lui aussi. Comme un animal, il doit explorer son territoire, de plus en plus vaste ; il doit aiguiser son sens de l’orientation à la recherche d’eau à boire ; réapprendre, pour survivre, à cueillir et à chasser ; retrouver comment faire naître le feu du silex ou des branches frottées ; réapprendre à cultiver le blé, à en tirer la farine et à fabriquer le pain ; domestiquer les animaux pourvoyeurs de lait ; entièrement construire de ses mains la maison qui l’abrite… Il doit trouver les premiers théorèmes de la logique et des mathématiques, relier ses connaissances de plus en plus nombreuses pour définir et faire progresser toutes les sciences une à une ; il doit finir par acquérir toutes les compétences et qualités techniques, scientifiques, artistiques, et regagner tous les savoirs stratifiés en ses pères jusqu’à les égaler. Quand il a tout repensé, tout redécouvert et recréé, tout appris et réappris, il possède et maîtrise ses acquis intimement, comme seul leur découvreur et créateur peut les posséder : il a compris au moins tout ce que ses pères ont compris, et son éducation est terminée.

Cette plénitude est inaccessible aux mortels à vie brève comme les hommes. Il faudrait, ici aussi, redescendre en soi jusqu’au nouveau-né préhistorique nu, vide, errant dans le dénuement le plus animal avec sa tribu, et refaire depuis cette préhistoire de l’individu et du monde tout le chemin de la civilisation. Mais celui qui le rêve doit se résigner à ne pouvoir le faire que dans son étroit domaine — sans être certain que même en se pressant, même en sacrifiant douloureusement joies et douceurs de la vie quotidienne, il vivra assez longtemps pour achever son éducation, et pouvoir commencer à l’utiliser.

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