Journal du conteur

L’unisson

Je ne chante pourtant pas plus mal qu’un autre, et même au contraire plutôt mieux. Je me suis beaucoup entraîné, j’aime chanter. Et pourtant, on m’a chassé de l’unisson. Leurs chants, je peux les chanter seul chez moi, dans la rue, dans les champs et sur la plage… mais dès que j’essaye de me joindre à mes congénères, on me repousse, ceux qui sont près de moi s’écartent et me lancent des regards mauvais, m’intimant de partir. Si je continue d’approcher, ils s’arrêtent de chanter et me barrent le passage. Une fois, dans la colère du désespoir, j’ai résolu de faire un esclandre. Tous les autres ont arrêté de chanter, tout le peuple d’ici m’a conspué, et je suis parti, le dos lardé de regards courroucés, désespéré pour de bon cette fois. Depuis timidement je reste à distance pour les écouter, pour m’émerveiller encore de ce que même les plus mauvais chanteurs, admis dans l’unisson, noyés dans la masse des chanteurs médiocres et corrects, n’altèrent pas son résultat ; souvent sans m’en rendre compte je les accompagne en fredonnant dans ma barbe ; les larmes me viennent et malgré moi je m’approche… Aussitôt je me rends compte que l’incompréhensible anathème ou tabou n’est pas levé. Les premiers à m’apercevoir font le geste de me chasser, et je m’en vais sans demander mon reste, chaque fois plus résigné.

Mais si j’ai été exclu de l’unisson, je n’ai pas pour autant cessé de chanter : je ne le peux simplement pas. J’en ai besoin, pour ma santé mentale, pour mon équilibre, pour me vider de mon trop plein d’émotions et en même temps pour me secouer, me tendre, me pousser, me faire désirer, aiguillonner ma lucidité émoussée, réveiller ma curiosité et mon courage somnolents. Ce besoin vital, nous l’avons tous. Mais la plupart des autres l’assouvissent ensemble. Les quelques marginaux comme moi, volontaires ou pas, je les fuis comme la peste : il faut croire qu’au fond je ne suis pas encore tout à fait résigné à ma nouvelle condition. Sans aucune compagnie, j’écoute les enregistrements sacrés, rituels, et je les accompagne de ma voix qui souvent défaille mais parfois excelle, et qui, ce qui est plus rare chez nous, ne manque pas de puissance. Sans égard pour mes voisins, je m’en donne à cœur joie, chante à tue-tête quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Puisqu’ils m’ont exclu de l’unisson, pourquoi me plierais-je encore à leurs règles ? À eux d’en payer le prix ! Et pourtant j’exagère en vantant la fréquence de mes exploits : je ne m’abandonne que rarement à de tels excès : je les ressens encore tels, et ils ne manquent jamais de provoquer une douloureuse culpabilité dont il me faut du temps pour me remettre. Pendant plusieurs jours j’évite de croiser mes voisins, de peur d’avoir à les affronter me sachant malgré tout dans mon tort. Il faut pourtant que je m’entraîne plus assidûment que jamais, que je cultive la puissance naturelle de ma voix pour lui donner son ampleur maximale : c’est essentiel à mon projet. Car j’ai un projet pour me sauver, ou du moins un espoir de salut, qui me laisse la vie supportable. Je veux, un jour qu’ils seront tous assemblés dans l’unisson, m’approcher assez d’eux pour être aperçu, mais pas assez pour qu’ils ressentent le besoin de me chasser ni surtout de s’interrompre, je veux alors monter sur quelque estrade improvisée, pour que ma voix porte mieux, et de là, tout seul, me mettre à chanter du plus fort que je peux, aussi bien que je le peux — combiner les deux est extrêmement difficile, c’est pourquoi je dois m’entraîner activement —, de manière à tenter de couvrir, à moi tout seul, leur chœur, et ainsi, sinon les faire me reprendre, du moins subjuguer et attirer à moi un grand nombre d’entre eux. Créer un nouvel unisson !

Quelle présomption ! Mais je n’ai pas d’autre choix, on ne m’en laisse pas. On me force à outrepasser les limites normales d’un simple membre du commun. Je ne fais au fond que réagir. C’est même peu dire que je n’étais pas fait pour cela : rien de plus timide et de plus effacé que moi. Si ma voix est puissante, c’est un accident, et même une cruelle ironie de la nature, de la naissance. Une voix fluette m’aurait mieux convenu. Mais pour le meilleur ou pour le pire — jusqu’à présent plutôt pour le pire, mais peut-être à l’avenir pour le meilleur — cette ambivalence m’est échue, que j’ai menée tant bien que mal jusqu’au moment présent, où enfin je suis forcé d’essayer de la résoudre : m’unifier, ou me débarrasser d’un des deux aspects de mon moi. Puisque toutes mes tentatives du côté de ma timidité, du côté du commun, de l’altérité, sont repoussées, il ne me reste qu’à me dresser sur ma voix, mon autre côté sous-employé jusqu’à présent, et me faire ainsi le héraut de moi-même.

Si j’échoue, si on ne m’entend pas, ou si, bien qu’on m’entende, nul ne se joint à moi, c’en sera fini de ma vie dans ces parages. Si j’y survis, il me faudra partir, pour ne pas garder constamment sous les yeux les lieux de ma solitude irrémédiable et de l’insuffisance de mes ultimes ressources. Partir dans le grand ouvert, mêler mon chant à celui des oiseaux, des insectes, au vent et aux vagues — où, sans plus de repère, sans référence, privé même d’entendre, à défaut d’y participer, le chant de mes frères, je ne tarderai pas à chanter de plus en plus faux. Je m’en rendrai compte, et il faudra bien finir par me taire.

Mais je n’en suis pas encore là. Je n’ai pas encore échoué, et je m’accroche d’autant plus à mon unique espoir qu’il est mince : il me donne ainsi une meilleure prise, à moi qui ai les mains petites. Que ferais-je d’un grand espoir inempoignable ? J’essaye d’ailleurs de ne pas trop y penser, et de me concentrer sur le problème de l’entraînement : comment, quand, où le pratiquer, sans éveiller de soupçons. Pour ce faire, je suis déjà devenu l’ami des solitudes que je redoute : c’est là que j’ai toute latitude de déployer ma voix jusqu’à sa limite. Je n’ai pas peur, car la puissance de mon champ fait fuir les animaux, — tout en étant encore pourtant insuffisante, je le sais d’évidence, pour attirer et rassembler à moi seul les hommes. Pour cela, toute la puissance du monde ne suffira pas : il faut encore que j’ajoute du nouveau à mon chant. C’est pourquoi, sans altérer la mélodie — sans laquelle toute compréhension est impossible — j’ai décidé d’ajouter un couplet de ma façon à la fin, un couplet dans lequel je supplierai qu’on me rouvre les rangs. Je le répéterai plusieurs fois, et je saurai que j’ai réussi ou pas seulement à cet instant : s’ils l’entonnent avec moi ou pas, si dix mille voix, et non plus une seule, portent ma supplique alors exaucée.

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