Nos grands enfants
Voilà plusieurs années déjà que, sans un adieu, sans nous dire où, sans le savoir peut-être eux-mêmes, nos grands enfants sont partis. Ce n’est pourtant pas que nous les ayons bannis (je n’imagine pas quelle épouvantable faute collective crédible aurait pu le justifier), ni qu’un coupable accroissement de notre population — n’ayant pu résulter que d’un relâchement du strict contrôle démographique que nous pratiquons depuis le Retour — ait rendu nécessaire la fondation, solennelle, d’une colonie de peuplement ; non : ce qui les a poussés à nous quitter, nous fuir, a crû en eux-mêmes, dans leur intériorité distendue par le désir d’une autre vie, où « l’utopie », « l’avenir » et « l’humanité » soient redevenus de grandes puissances, au lieu de rester objets de simple curiosité ou d’études historiques érudites et dépourvues de nostalgie.
Quand de loin en loin ils reviennent — ambassade, courtoisie, piété filiale ou scrupule —, ce sont des visiteurs sur la réserve. Ils boivent et ne répondent que du bout des lèvres, effleurent seulement les poignées de porte et les mains tendues ; et, sous leurs sourcils froncés, nous surprenons des éclairs de désapprobation, de mépris goguenard, et même de dégoût. Peu de temps s’écoule avant qu’immanquablement ils en viennent à réitérer leur grand reproche : nous en serions restés aux commencements. — À quoi succède notre invariable réponse : qu’ils confondent des frontières bien intériorisées, sacralisées, de loin honorées, avec un caractère étriqué. Ils refusent de l’entendre ; nous accusent de manquer de courage ; se moquent de nous. À la douleur d’avoir perdu nos enfants, à la crainte de ce qui les attend, s’ajoutent alors la honte de leur arrogance, puis la colère, difficilement contenue, enfin la triste hâte qu’ils repartent et nous rendent à notre routine, où le souci nous est épargné du genre d’ambition trompeuse qu’ils cultivent. Mais le soulagement qui accompagne et suit leur départ une fois de plus renouvelé ne dure guère : il est vite remplacé par le regret, lui aussi renouvelé, de n’avoir jamais su ni les convaincre, ni les apitoyer. L’usage, devenu rite initiatique, de partir pour revenir ne leur avait pas suffi. Ils voulaient partir pour de bon, attirés, fascinés par l’histoire déjà légendaire des feues mégapoles, que nos ancêtres avaient fuies à temps. Maintenant ils explorent et fouillent les ruines urbaines au sein desquelles ils se sont installés ; s’extasient sur les « trésors » qu’ils y découvrent ; essaient d’imaginer, essaient de retrouver pour les rétablir les conditions techniques et sociales qui avaient permis leur réalisation ; et fantasment pour leur propre descendance, sans ironie intentionnelle ni vraisemblance, une tout autre sorte de Retour — trajectoire historique non nécessaire selon nous, indésirable, dangereuse, peut-être impossible.
Comment les empêcher d’aller trop loin ? Comment les ramener sans les violenter ? Pour l’instant nous nous contentons de les isoler, pour empêcher toute contamination de leur exemple. Cet isolement répond précisément à leur désir présent et hautain ; mais si leur venait l’envie de se répandre et de prêcher, nous les contraindrions fermement dans les limites du territoire que nous les avons laissé s’approprier. Ils y ont toute liberté de jouer à la chasse aux trésors et aux châteaux de sable… tandis que nos champs et labeurs continuent à les garantir de la famine ! Situation intenable ; mais quant à savoir qui, d’eux ou de nous, seront les premiers à ne plus la tolérer ; et si c’est un conflit ouvert, une réconciliation, ou une définitive ignorance mutuelle qui s’ensuivra : en attendant que le temps y réponde, en attendant surtout — c’est le grand espoir qu’il nous reste — que leurs propres enfants soient en âge de nous écouter, nous continuons aussi à gaspiller, trop souvent, nos loisirs et nos soirées en ruminant le terrible échec de notre génération : n’avoir pas su les éduquer à sentir et admirer le prestige, pourtant immémorial, du style d’ascension pérenne que nous pratiquons sans ostentation : celle qui ne se voit que dans les visages, ne s’entend que dans les paroles.