Journal du conteur

Quand le rassemblement est sonné…

Quand le rassemblement est sonné, je m’applique à ne jamais arriver ni parmi les premiers ni parmi les derniers. Ma petite taille m’aide à rester indistinct parmi la foule de ceux qui sont conviés aux fêtes et aux travaux. À celles-là comme à ceux-ci, je me contente d’une participation, d’une implication minimales. Quoique je sente rarement la ferveur attendue, je me force à manifester un enthousiasme dont la parcimonie puisse être imputée seulement à la discrétion, à la timidité ; j’accomplis les bons gestes aux bons moments, je chante d’une voix puissante et juste, ma mémoire est excellente. Mais je ne puis simuler l’ardeur à la tâche, raison pour laquelle je suis tenu, comme travailleur, en piètre estime : ce qui convient autant à la médiocrité de mes forces qu’à mon goût d’activités qui requièrent silence et isolement prolongés. Je n’ambitionne nullement prestige et renom ; ni d’être le moyeu du cycle incessant des obligations réciproques ; ni la solitude du rebelle, du prêtre, du banni ; j’accomplis mes tours — donner, recevoir — avec scrupule et modicité, ni plus ni moins. Mon ambition ne vise ni le haut ni le centre, ni la tête ni le cœur, ni l’horizon : elle vise le bord, la frontière tacite et fluide, là où je puisse passer à discrétion du dedans rassurant et solidaire au dehors élémentaire et exaltant. Mais cette place discrète et trop apparemment oisive et oiseuse est suspecte : je dois gagner le droit d’y être accepté, respecté. Qu’ai-je à offrir en contrepartie ? Quel rôle puis-je jouer qui soit moins effrayant et séparant que celui de sorcier, moins frivole que celui de poète et moins laborieux que celui d’artisan ? Je vais devenir, incarner, manifester la frontière. Je ne serai pas son gardien, je ne surveillerai ni l’intérieur ni l’extérieur : je serai la frontière elle-même. Celui qui me dépassera saura qu’il s’isole, qu’il s’exclut, qu’il échappe à notre protection, à notre veille réciproque. Je ne veux susciter ni crainte ni sacralisation : c’est pourquoi la frontière sera discrète, presque invisible, faite de traces, des traces de mes passages, de mes arrêts, de mes installations successives. On me demandera pourquoi je l’ai placée ici et pas un peu plus près ou plus loin du centre de nos activités civiles. Que répondrai-je ? Faites-moi confiance et donnez-moi du pain, en échange de quoi je vivrai la frontière dans ma chair pour que vous puissiez l’apprécier en esprit ; je mesure le rayon maximal de notre société : mesurez-moi l’aumône, et la liberté quotidienne d’aller et venir sans règle, et la tranquillité inclusive. C’est peu, sans doute. Pourtant j’ai bon espoir non seulement que cela suffise, mais que la fonction, même un jour vacante, en devienne institutionnalisée. Je fonde un type ! Puisse-t-il être viable, et fécond mais pas trop !

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