Journal du conteur

Tous les matins au réveil…

Tous les matins au réveil, c’est ma première question : « Où aura lieu la révolution du jour ? » Chez nos voisins ? Aux antipodes ? À peine levé, je dévore les nouvelles. Quel enthousiasme anime mon humeur et tous mes gestes ! Comme j’ai bon appétit malgré l’heure matinale, comme je suis pressé de m’habiller, d’aller travailler pour discuter avec mes collègues de l’évolution des événements suivis en direct ! Comme je m’exalte pour le petit pays où le régime a brutalement changé et où la liberté, au moins pour une journée, triomphe ; pour ce peuple souvent presque inconnu jusqu’alors qui accède soudain à la célébrité d’un jour en même temps qu’à l’auto-détermination ! Le soir je m’endors content à la pensée que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est plus répandu que la veille et moins que le lendemain ! L’habitude en est prise, et devenue besoin. Les jours, heureusement rares, où le monde n’a nulle révolution à montrer, je suis déçu, de mauvaise humeur, le temps passe lentement, mon travail m’ennuie… Ces jours-là, je me rends compte à quel point seraient mornes les nouvelles et la vie s’il n’y avait cette révolution quotidienne quelque part. Seule cette suite continue de bonnes nouvelles du monde, régulières et ponctuelles, me sauve de vivre dans un pays où la révolution a déjà eu lieu, il y a déjà longtemps, où je n’ai donc plus rien à désirer, et où pourtant je ne suis pas heureux.

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