Journal du conteur

Les réponses gueulées

De partout, ça gueule des réponses. J’ai beau changer de trottoir et me boucher les oreilles, je ne peux pas ne pas les entendre, ces réponses hurlées enchevêtrées, chacune essayant de dominer les autres. J’ai beau essayer de ne pas leur prêter attention, c’est impossible, presque à tous les carrefours un militant est là pour capturer mon regard fuyant et, profitant de ma politesse, m’asséner, les yeux dans les yeux sans ciller, sa réponse, sa petite réponse propre. Pas d’échappatoire, je vais devoir subir jusqu’au bout la leçon, ennuyeuse et naïve. Il arrive encore que ma propre petite réponse me brûle la langue, mais je ravale la tirade ridiculement vengeresse que je tiens prête (en substance : que je récuse ces réponses qui se contredisent et s’excluent mutuellement, et entre lesquelles nul ne peut trancher ; que si quelqu’un, un jour, vient qui peut les départager, je me rangerai évidemment à son avis ; mais qu’en attendant — car celui-là ne sera pas moi — je me contenterai du minimum…). Je prends mon mal en patience, et dès que j’en ai l’occasion je pars me recueillir au fond de forêts ou de mon esprit, là où le vacarme des harangues n’atteint pas, là où je puis de nouveau, tendant l’oreille, entendre ce que chuchotent les voix timides des questions. Si je devais répondre, je me contenterais de questionner. Mais je ne dis rien : nul ne me demande mon avis, et je ne force personne à l’entendre, refusant d’ajouter encore à la confusion globale, refusant d’être la cible de contradicteurs agressifs au propos immodéré. Je me tais, de plus en plus décidément à mesure que les voix montent alentour.

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Dans notre communauté, la solidarité…

Dans notre communauté, la solidarité est discrète. Si deux d’entre nous se rencontrent par hasard en voyage à l’étranger, ou même dans une autre ville, il y a peu de chances qu’ils se reconnaissent, à moins qu’ils soient des amis, des voisins. Dans la plupart des cas, il faudrait que le hasard les amène à bavarder pour qu’ils se découvrent la même appartenance. Le hasard ? Le hasard seul ? Ne peut-on supposer qu’une certaine connivence tacite, un certain air, une certaine manière de regarder, de sourire, d’agir les pousseraient l’un vers l’autre ? Peut-être pas. Notre communauté est largement conventionnelle. On peut la quitter facilement. Pour l’intégrer la bonne volonté suffit, même si la proximité physique est une quasi-nécessité de fait, sans être toutefois une condition suffisante. Elle est difficile à définir, difficile à expliquer aux étrangers. Elle est une somme de petits riens. Sa fragilité est patente, et sa résilience n’est sans doute que moyenne. Rien en elle de sacré, rien de monumental ; elle pourrait disparaître sans laisser autre chose de tangible que quelques témoignages. Ses membres se disperseraient et mèneraient là où le hasard les aurait portés une vie quelconque, les plus courageux, les plus magnétiques essayant de recréer autour d’eux une communauté semblable, sans toujours y parvenir, tant les conditions nécessaires à notre communauté, sans être aucunement rares prises indépendamment, sont difficiles à réunir, aussi bien sous tes pieds que dans ton cœur. Les tentatives ne manqueraient pourtant pas, car l’absence de la communauté serait sentie comme une perte immense ; et parmi nous les gens entreprenants sont nombreux, même si pour ma part je n’en suis pas. Ce sont eux qui la font croître, qui la rendent toujours plus légère et intégrée à la fois ; tandis que ses membres plus indolents, plus timorés, comme moi, se contentent, par leur travail discret mais constant d’entretien — qui n’est pas autre chose que leur vie quotidienne —, d’assurer son assise. Elle profite à tout le monde, pas seulement à ceux qui se sentent ou se déclarent y appartenir. Mais comme elle n’est pas brillante, elle n’attire que ceux, certes de plus en plus nombreux, qui, consciemment ou non, la cherchaient déjà. Combien pourra-t-elle en accueillir sans perdre sa gracilité nécessaire ? Pourrait-elle intégrer, de proche en proche, le monde entier ? Nul ne le sait. Nous l’espérons pourtant, car il aurait ainsi, croyons-nous, de meilleures chances de se survivre. Pour favoriser cette éventualité, nous ne pouvons cependant rien faire d’autre que cultiver notre communauté.

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Pour les aider à vivre, on condamne…

Pour les aider à vivre, on condamne tous les hommes à mort. La date de l’exécution est tirée au sort : ce peut être demain ou dans cent ans, mais elle est irrévocable. Nul n’y échappe ; même les puissants ne parviennent sans doute qu’à faire falsifier le procès verbal du tirage au sort en leur faveur ou en la défaveur de leurs ennemis.

Quand, dans leur enfance — le tirage au sort intervient à leur majorité — les hommes apprennent l’existence de cette institution sans tomber encore sous sa coupe, une inquiétude sourd en eux, qui croît avec leur taille et le nombre de leurs ans, jusqu’au jour de leur majorité, double délivrance : ils sont libres, ils sont citoyens, ils ont tous les droits et tous les devoirs, et surtout, enfin, ils connaissent la date de leur mort. Ils peuvent ainsi modeler le cours de leur vie sur cette échéance fatidique. Jusqu’à présent, ils ont attendu. Désormais ils cessent d’attendre. Ils contrôlent minutieusement l’usage de leurs heures. Plus aucune angoisse : ils n’en ont plus le temps. Les choix sont d’autant plus durs à faire qu’ils engagent pour une durée précisément déterminée ; mais pour cette raison même ils sont faits avec beaucoup plus de sérieux, de prudence que chez les barbares qui vivent, comme des fauves, comme s’ils n’allaient jamais mourir et que leur mort même naturelle surprend souvent en plein milieu de leurs projets, ou plus souvent encore sur le seuil de projets sans cesse ajournés au fil des ans.

Certes, là comme partout les morts accidentelles ne sont pas rares, et beaucoup n’atteignent pas le jour de leur exécution. Mais pour eux, ce n’est pas aussi regrettable que ça l’aurait été avant l’institution de la condamnation à mort généralisée : car, grâce à elle, ils ont choisi leur vie, ils n’ont pas perdu leur temps, il leur a été donné de pouvoir se projeter dans leur vie vers leur mort en toute lucidité, et ils ont œuvré.


Le meilleur moment de la vie, disent-ils, c’est l’interstice qui sépare le jour de l’achèvement de ton dernier projet et le jour de ton exécution. Comme tous prennent une marge, pour être sûrs d’achever leur dernier projet avant le jour fatal, il n’est pas rare de l’achever finalement avec un peu d’avance. Dans ce petit temps qui reste, plus de projet, et ni le temps, ni peut-être le courage ou l’envie, d’en glisser un ultime. Plus rien à faire donc, même pas attendre, pour la première fois depuis les grandes décisions prises peu après la majorité. C’est alors, alors seulement qu’ils vivent légèrement, gratuitement, une vie vide, qu’ils peuvent se permettre parce qu’ils l’ont remplie auparavant presque à ras bord. Ils retrouvent l’insouciance de l’enfance, sans les incertitudes, sans les espoirs, les craintes, les changements continuels qui la troublent. On les reconnaît aisément, ils se promènent le long des plages et des jetées avec une lenteur qui n’est pas un effort, ils regardent sans attention, et leur sourire un peu niais dénote une absence, une détente qu’on leur envierait, si on en prenait le temps.


C’est seulement la veille de leur exécution que les hommes sont jugés. Ils viennent à la barre, et racontent leur vie ; ensuite, les témoins spontanés sont libres de venir corroborer, amender ou contredire le récit de l’accusé. Nul besoin de procureur : l’accusation est toujours la même pour tous, et au besoin n’importe quel spectateur la rappelle : avoir perdu son temps et par conséquent celui du monde, avoir reçu plus que donné, avoir souffert moins que le monde, avoir fait souffrir évitablement. Tous les non-dits d’une vie doivent être finalement révélés, car il est intolérable qu’un seul mensonge ou même un seul doute soient définitivement enterrés et emportés dans l’infini.

Comme c’est le grand moment des révélations et des coups de théâtre, le procès a justement lieu dans le théâtre municipal, où sa mise en scène a pour seul but de magnifier les fautes de l’accusé. La possibilité qu’on n’en trouve pas n’est pas envisagée, l’innocence est réputée impossible, afin que les hommes meurent moins difficilement. L’accusé est seul sur scène en pleine lumière, le public interroge, un huissier fait tourner la parole. Quand plus personne n’a plus rien à dire, le public juge : il vote pour attribuer à l’accusé la note de sa vie. Dépouillement puis calcul d’une banale moyenne. C’est affublé d’un grand panneau montrant cette note définitive que l’homme le lendemain ira publiquement à sa mort.

Puis le nom de l’homme sera consigné dans le grand registre public des noms et des notes, à partir duquel est établi le classement général historique, séculaire, décennal, annuel et mensuel des meilleurs et des pires.

Tous admettent la cruauté de cette pratique ; mais ils regardent le mensonge comme pire que la souffrance. On estime que chaque homme a non pas seulement le droit mais le devoir de connaître avant de mourir la vérité sur sa vie, et conséquemment la valeur de sa vie, et qu’elles regardent le monde entier : que chaque homme est, à imiter ou à éviter, un exemple.

302

Les loups, une fois rassasiés…

Les loups, une fois rassasiés, s’ils ne digèrent pas en somnolant, se disputent pour faire passer le temps. Ils retroussent leurs babines ensanglantées, font grincer leurs dents, grognent, hurlent. Quel que soit le sujet abordé, le moindre désaccord est source d’agressivité. Seules la grande table chargée de vaisselle, peut-être, et la lourdeur de leurs estomacs, les retiennent de résoudre dans le sang des crocs leurs débats. Avec ce tapage, nul n’entend ce que bêle l’agneau épargné par le festin trop garni. Lui aussi a faim ! Et le moment ne tardera pas où, la faim dépassant la peur, il essaiera de téter la plus proche louve repue. Pauvre agnelet ! Serais-tu resté au champ, ce n’aurait guère été différent : dans le brouhaha des bêlements continuels et mêlés, qui aurait entendu ta plainte ?

301

Il est probable que je ne fasse que tourner…

Il est probable que je ne fasse que tourner en rond. Dans un monde confiné, comment pourrait-il en être autrement ? Mais du moment que la courbure de mon cercle est assez large pour me donner l’impression d’aller tout droit, je ne me plains pas, ne me sens pas à l’étroit.

D’ailleurs je ne crois pas être déjà passé deux fois au même endroit : peut-être même la courbure de mon cercle est-elle si vaste qu’elle ne m’est pas seulement insensible, mais que je pourrai la suivre sans jamais boucler un seul tour complet avant ma mort.

300

Il a beau être tordu…

Il a beau être tordu par l’arthrose et voûté par les ans, sa rectitude intérieure est intacte. Il a beau cheminer lentement et par de nombreux détours — on pourrait croire qu’il se promène, et il aurait bien l’âge de s’y consacrer exclusivement —, il ne s’écarte guère du chemin le plus court.

299

Innocent ? Impossible ! Depuis l’âge de raison…

Innocent ? Impossible ! Depuis l’âge de raison, l’innocence est perdue irrémédiablement. D’où les juges : ils observent ton combat contre toi-même et contre la vie, et ils comptent les points, les faux pas, notent les accomplissements.

Devant toi l’horizon indépassable d’une défaite honorable, et sur le bord du chemin les yeux luisants des juges et témoins — tous les témoins sont juges et vice-versa. Tu les entends ricaner des pièges qu’ils t’ont tendus — par ennui ? —, dans lesquels tu es déjà résigné à tomber le plus souvent, d’autant qu’on ne te félicite jamais quand tu les évites, comme si c’était normal, tandis qu’il n’est pas rare que t’accablent blâmes ou railleries quand tu y tombes. Mais leur silence prolongé t’accable aussi : s’ils s’étaient détournés, indifférents, s’ils avaient relâché voire abandonné leur surveillance ? Pour un peu, c’est volontairement que tu trébucherais, dans l’espoir que les juges se manifestent et ainsi te rassurent. Mais tu n’as pas à t’inquiéter : les scrutateurs sourcilleux savent qu’il est important que tu sois constamment sous la menace d’une mauvaise note. Et puisque tu n’es pas moins juge et témoin qu’eux tous, tu sais aussi qu’il ne sert à rien de scruter leurs visages à la recherche d’un indice, et que tu ne peux pas te fier à ton propre jugement. Pourtant tu continues à essayer d’estimer, de deviner le verdict que — petite consolation — tu n’entendras pas. Sans négliger le vain tourment que tu t’infliges ainsi, les juges sont plus prudents que toi ; dans leur vigilance turbulente, ils attendent patiemment ta mort : le moment du jugement final et sans appel, les parjures des témoins, le résultat du comptage des points, consigné dans le grand livre des accomplissements. Untel, tant de points. Une courte ligne dans un répertoire qui, même s’il n’est tenu que depuis quelques milliers d’années, et alors que l’espèce humaine est encore jeune, en comprend déjà des millions.

Reste ceux, de moins en moins nombreux, qui, discrets, insignifiants, inaperçus, échappent au jugement et sombrent directement dans l’oubli. Tu hésites à les envier.

298

Ta vie ? C’est une partie…

Ta vie ? C’est une partie que tu ne peux pas remporter. Mais hors du jeu que ferais-tu ? Tu papillonnerais, tu somnolerais, tu fuirais l’inéluctable. La loi te contraint à jouer, le jeu te condamne à l’échec, mais c’est pour t’épargner pire encore.

297

Verdict : pas un mot…

Verdict : pas un mot n’est prononcé. L’aveu est si complet qu’il empêche le jugement. Les juges ouvrent leurs mains en signe d’impuissance, et gardent fermées leurs bouches. Leurs yeux ne sont ni levés ni baissés. Implicitement, ils se déclarent incapables de prononcer, même sur le fait de savoir si oui ou non la condamnation antérieure et le sursis en cours sont annulés, si la réhabilitation est totale ou partielle. Un instant il nous semble — avocats, public, jurés — nous voir au travers de celui qu’on ne peut plus nommer l’accusé, il a disparu en-deçà même du repentir, dans cet interstice infime entre l’innocence perdue irrémédiablement et la culpabilité inévitable. Illusion qui ne dure pas : il est bien là, il a bougé, il glisse vers la porte que quel huissier sans l’avoir décidé a entrouverte ? Il est sorti, nous reprenons nos esprits, la parole nous revient mais, honteux, nous quittons la salle sans nous regarder, aussi discrètement que possible.

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Il tombe, mais si lentement…

Il tombe, mais si lentement que la différence avec simplement flotter est quasi insensible. Il s’enfonce, mais si doucement — imperceptible vrille — que les déblais sont inexistants. Il s’allège et croit ainsi s’élever, mais il ne fait que ralentir encore son enterrement. Combien d’efforts énormes, quel démènement harassant pour effleurer cette immobilité !

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