Je suis sur le point d’entrer quand je remarque, au mur à côté de la porte, le panneau « Entrée interdite à toute personne non autorisée ». Ma main s’immobilise sur la poignée. Malheureux panonceau. Suis-je autorisé ou non ? Peut-on être autorisé à son insu ? C’est pourtant bien l’adresse indiquée. Que faire ?
Je tourne la poignée, hésitant je passe la tête dans la porte entrebâillée, ne voyant rien je l’ouvre assez grand pour y passer mon corps, j’avance, une porte s’ouvre, un employé sort, me reconnaît manifestement, me sourit, m’invite à continuer, m’indique que j’étais attendu ; c’est ainsi que je rejoins la société de mes Pairs.
Mais ce n’est pas ainsi que ça se passe : d’abord je n’ose pas entrer ; même si je l’osais la porte serait fermée ; même si elle ne l’était pas je ne rencontrerais personne ; et même si je rencontrais quelqu’un il s’étonnerait de ma présence, prendrait peur ou du moins serait soupçonneux, inquisiteur, douterait de mes explications, ne répondrait pas à mes questions, ou seulement par d’autres questions, ou seulement par des mensonges, me renverrait là d’où je viens ou me ferait raccompagner par un vigile colossal et muet, qui me pousserait dehors sans ménagement et refermerait derrière moi la porte, dans la serrure de laquelle j’entendrais tourner la clé. Il n’est pas possible qu’il en aille autrement. Au lieu de m’autoriser moi-même à entrer, je vais chercher le pouvoir supérieur qui me dispensera d’autorisation, qui même me donnera sa bénédiction pour que j’emprunte ma voie naturelle, c’est-à-dire la porte de derrière, si elle existe.
À ma surprise, il y avait un portier — ou un vigile. Comme je m’approchais, sans le regarder, de la grande porte, il me barra poliment mais fermement le passage et demanda à voir mon autorisation.
— Il faut une autorisation ?
Pour toute réponse il désigna du doigt un panneau placé à côté de la porte, où je lus : « Entrée interdite à toute personne non autorisée ». Concentré sur la contenance à prendre pour ignorer le vigile sans avoir l’air louche, je ne l’avais pas vu.
— J’ai rendez-vous, rétorquai-je. On m’a convoqué par téléphone.
Je regrettai aussitôt de m’être présenté comme convoqué, alors qu’« invité », me semblait-il, aurait pu convenir tout autant.
— Je regrette monsieur, je n’ai pas le droit de laisser entrer qui que ce soit sans autorisation.
— Mais puisque j’ai rendez-vous, j’ai nécessairement une autorisation. N’avez-vous pas une liste de noms à consulter, le mien s’y trouve sûrement.
— Je regrette.
Tandis que je cherchais un nouvel argument, il me demanda :
— Qui vous a donné rendez-vous aujourd’hui ?
— Il ne m’a pas dit son nom. À vrai dire, la voix aurait pu aussi bien être celle d’une femme.
Comme je déplorai, à cet instant, d’avoir été timide au point de ne pas oser demander à mon interlocuteur ne serait-ce que son nom !
— Je suis désolé, fut tout ce que le vigile articula.
Je le croyais. Il était manifeste qu’il ne faisait que son travail, qu’il n’avait contre moi nulle animosité. J’étais sûrement la victime d’un de ces quiproquos administratifs que l’informatisation des procédures n’avait pas totalement abolis. M’efforçant de sourire, je pris le ton du bavardage, pour essayer de l’amadouer.
— Comment savoir si on est autorisé ?
— Si vous l’étiez, vous le sauriez ; puisque vous ne le savez pas, vous ne l’êtes sûrement pas.
— Mais n’est-il pas possible que je sois autorisé à mon insu ?
— J’en doute.
— À quoi se reconnaissent les personnes autorisées ?
— À leur autorisation.
— Et d’où leur vient cette autorisation ?
— De ceux qui sont habilités à les délivrer ?
— Et par qui ceux-ci sont-ils habilités ?
— Par qui d’autre que nous, le peuple ? Ne sommes-nous pas en démocratie ?
— Pourquoi donc, alors, ne pourrais-je pas vous habiliter à me délivrer une autorisation ? Je suis bien, comme vous, un homme du peuple !
Il réfléchit un instant, puis me répondit, comme s’il récitait une leçon apprise par cœur depuis longtemps :
— Toute décision ne peut venir que de la majorité représentée du peuple dans son ensemble, et non d’un individu quelconque.
— Qui vous dit que je ne suis qu’un individu quelconque ? (À ce point je manquais sûrement de conviction.)
— Si vous ne l’étiez pas, vous seriez autorisé à entrer. Maintenant je dois vous demander de partir.
Vaincu, j’obtempérai. Alors je remarquai que quelques personnes, immobiles et silencieuses dans mon dos, avaient écouté semble-t-il attentivement notre conversation, mais sans réagir aucunement. Les yeux du vigile ne m’avaient pas signalé leur présence, mais c’était peut-être une simple habitude professionnelle de sa part. Ces gens s’en allèrent aussitôt, chacun de son côté, qui n’était pas le mien. J’hésitai à rattraper l’un d’eux pour lui demander si lui non plus n’était pas autorisé, mais il était déjà trop tard : il aurait fallu que, sous les yeux du vigile, je coure ; je renonçai. Tandis que je m’éloignais, dépité, je croisai un homme qui se dirigeait d’un pas rapide et affairé vers la porte. Me retournant, je le vis s’y engouffrer sans même ralentir. Le vigile s’était écarté pour le laisser passer. Je n’en aurai jamais la certitude, mais je jurerais que l’homme n’a présenté aucune autorisation — pas avec ses mains en tout cas. Avait-il vu le panneau ? L’a-t-il ignoré délibérément ? Était-il connu du vigile ?
Ressassant cet incident pendant mon retour, je décidai brusquement que personne ne reçoit d’autorisation. Cette porte était une épreuve : ceux qui hésitent, qui doutent, les timides, les scrupuleux, sont refoulés ; les autres au contraire entrent sans encombre. C’est ainsi, me dis-je, que fonctionne le monde : d’un côté la majorité, soumise, timorée, qui se plie aux règles ; de l’autre la minorité triomphante de ceux qui vont où bon leur semble sans se préoccuper des interdits ni des conséquences.
Il n’est peut-être pas légitime, me dis-je, mais il est évident, qu’ils nous dominent et nous dirigent. Tandis que je me torture pour décider si je suis suffisamment autorisé ou non par une convocation téléphonique, eux se sentent déjà, toujours, a priori suffisamment autorisés pour tout faire, tout dire, tout penser ; et par une certaine nécessité psychologique, ils obtiennent la plupart du temps la confirmation qu’ils avaient raison. (Quand ils ne l’obtiennent pas, ce sont les circonstances qu’ils incriminent.)
Je ne suis pas l’un d’eux, j’ai échoué. J’aurai beau téléphoner de nouveau, si même j’obtiens qu’on me réponde et qu’on me parle, je n’aurai pas d’autre rendez-vous. On finira par mettre mon numéro sur la liste noire de ceux qu’on laisse sonner dans le vide jusqu’à ce qu’ils se lassent, se résignent.
La force et le courage, la persévérance, l’ingéniosité ne nous ont pas manqué pour faire le plus gros du chemin et parvenir où nous sommes. Mais ici, en vue du but, presque à portée, quasiment nous stagnons depuis des siècles. Aucun obstacle infranchissable ne s’est pourtant dressé contre nous au dernier moment ; au contraire, pour qui se ressaisit un instant, il semble que le plus dur a été fait, qu’il suffirait, qu’il aurait suffi de presque rien ; mais d’abord le découragement de ne plus avancer — nous qui longtemps avions été grisés par notre vitesse —, puis l’apathie et le dégoût ont fini par nous paralyser. Ce n’est plus que par dessus nos épaules que nous jetons un coup d’œil, parfois encore amer mais le plus souvent déjà distrait, un simple réflexe, à ce vers quoi nous n’essayons même plus d’aller. Nous nous sommes retournés, nous regardons vers le passé, nous nous remémorons le chemin parcouru, nous en énumérons les étapes, nous nous glorifions des obstacles franchis. Ce qui nous retient de faire demi-tour est de plus en plus fragile.
La plupart, arrivés au bout du monde, sautent allègrement dans le vide. Beaucoup n’ont même pas besoin d’espoir. Enfant, je ne voulais pas y croire ; il a fallu que je vienne là de nombreuses fois, vérifier de visu qu’on ne m’avait pas trompé, que ça continuait encore, ainsi depuis toujours, générations englouties l’une après l’autre, pour que je finisse par me résigner, non sans amertume, à la dure évidence. Il y a des années de cela, pourtant je continue à revenir là régulièrement, comme si, en une partie muette de moi, l’incrédulité ou l’attente d’un miracle, absurdes l’une comme l’autre, ne pouvaient cesser.
Non, je n’ai pas cherché à les détourner. Qui suis-je pour une telle présomption ? Moi non plus je n’ai pas besoin d’espoir, mais je n’ai rien d’aussi grandiose à opposer aux étoiles. C’est seulement un par un que je pourrais peut-être y parvenir, mais ils arrivent en foule, ils m’auraient piétiné, ou entraîné malgré moi avec eux, avant même que j’aie pu capter l’attention d’un seul parmi eux ; et ma force de conviction, encore affaiblie par mon léger bégaiement, est infime. Nous, qui préférons sentir le sol sous nos pieds, nous contentons d’entretenir le doute des quelques-uns qui, restés en queue, hésitent et se laissent doubler ; auxquels chacun d’entre nous s’identifie pour avoir été l’un d’eux un temps, avant de faire demi-tour. Quant aux autres, à travers la poussière soulevée par leurs pas nous les regardons sombrer de loin, en fait nous les devinons seulement, avec une double tristesse : nous les perdons, et nous ne sommes pas sûrs d’avoir raison de ne pas les suivre ; tandis qu’eux nous quittent sans se retourner, sourire aux lèvres (pour ce que nous en voyons). Parce que sa force est étouffée par la distance et surtout par le martèlement de leurs pas, nous n’avons heureusement pas à lutter contre la séduction de leur chant. Ceci un temps, puis souvent dégoûtés, toujours lassés par ce spectacle, nous rentrons chez nous, cultiver notre quotidien ; jusqu’au prochain retour à l’appel duquel, irrésistiblement, nous céderons.
Le mur qui ceint le paradis tombe en ruine. Ici de profondes lézardes où vivent des colonies d’abeilles, là de larges pans effondrés ; presque partout, ce sont les filets enchevêtrés des lianes aux crampons infimes et des épaisses toiles d’araignées qui le tiennent encore debout, plus que foi ou mortier. De gardes, il n’y a sans doute jamais eu ; et quant aux ouvriers, qui les paierait ?
Facile à abattre comme à escalader, il n’arrête plus les curieux. Mais leur curiosité est rapidement déçue : dans l’enceinte du paradis, ils ne trouvent rien d’autre qu’une forêt un peu plus sombre, un peu plus profonde, un peu plus sauvage et dangereuse qu’alentour. Parfois, ils sont même ressortis du vieux paradis sans s’en apercevoir.
De partout, ça gueule des réponses. J’ai beau changer de trottoir et me boucher les oreilles, je ne peux pas ne pas les entendre, ces réponses hurlées enchevêtrées, chacune essayant de dominer les autres. J’ai beau essayer de ne pas leur prêter attention, c’est impossible, presque à tous les carrefours un militant est là pour capturer mon regard fuyant et, profitant de ma politesse, m’asséner, les yeux dans les yeux sans ciller, sa réponse, sa petite réponse propre. Pas d’échappatoire, je vais devoir subir jusqu’au bout la leçon, ennuyeuse et naïve. Il arrive encore que ma propre petite réponse me brûle la langue, mais je ravale la tirade ridiculement vengeresse que je tiens prête (en substance : que je récuse ces réponses qui se contredisent et s’excluent mutuellement, et entre lesquelles nul ne peut trancher ; que si quelqu’un, un jour, vient qui peut les départager, je me rangerai évidemment à son avis ; mais qu’en attendant — car celui-là ne sera pas moi — je me contenterai du minimum…). Je prends mon mal en patience, et dès que j’en ai l’occasion je pars me recueillir au fond de forêts ou de mon esprit, là où le vacarme des harangues n’atteint pas, là où je puis de nouveau, tendant l’oreille, entendre ce que chuchotent les voix timides des questions. Si je devais répondre, je me contenterais de questionner. Mais je ne dis rien : nul ne me demande mon avis, et je ne force personne à l’entendre, refusant d’ajouter encore à la confusion globale, refusant d’être la cible de contradicteurs agressifs au propos immodéré. Je me tais, de plus en plus décidément à mesure que les voix montent alentour.
Dans notre communauté, la solidarité est discrète. Si deux d’entre nous se rencontrent par hasard en voyage à l’étranger, ou même dans une autre ville, il y a peu de chances qu’ils se reconnaissent, à moins qu’ils soient des amis, des voisins. Dans la plupart des cas, il faudrait que le hasard les amène à bavarder pour qu’ils se découvrent la même appartenance. Le hasard ? Le hasard seul ? Ne peut-on supposer qu’une certaine connivence tacite, un certain air, une certaine manière de regarder, de sourire, d’agir les pousseraient l’un vers l’autre ? Peut-être pas. Notre communauté est largement conventionnelle. On peut la quitter facilement. Pour l’intégrer la bonne volonté suffit, même si la proximité physique est une quasi-nécessité de fait, sans être toutefois une condition suffisante. Elle est difficile à définir, difficile à expliquer aux étrangers. Elle est une somme de petits riens. Sa fragilité est patente, et sa résilience n’est sans doute que moyenne. Rien en elle de sacré, rien de monumental ; elle pourrait disparaître sans laisser autre chose de tangible que quelques témoignages. Ses membres se disperseraient et mèneraient là où le hasard les aurait portés une vie quelconque, les plus courageux, les plus magnétiques essayant de recréer autour d’eux une communauté semblable, sans toujours y parvenir, tant les conditions nécessaires à notre communauté, sans être aucunement rares prises indépendamment, sont difficiles à réunir, aussi bien sous tes pieds que dans ton cœur. Les tentatives ne manqueraient pourtant pas, car l’absence de la communauté serait sentie comme une perte immense ; et parmi nous les gens entreprenants sont nombreux, même si pour ma part je n’en suis pas. Ce sont eux qui la font croître, qui la rendent toujours plus légère et intégrée à la fois ; tandis que ses membres plus indolents, plus timorés, comme moi, se contentent, par leur travail discret mais constant d’entretien — qui n’est pas autre chose que leur vie quotidienne —, d’assurer son assise. Elle profite à tout le monde, pas seulement à ceux qui se sentent ou se déclarent y appartenir. Mais comme elle n’est pas brillante, elle n’attire que ceux, certes de plus en plus nombreux, qui, consciemment ou non, la cherchaient déjà. Combien pourra-t-elle en accueillir sans perdre sa gracilité nécessaire ? Pourrait-elle intégrer, de proche en proche, le monde entier ? Nul ne le sait. Nous l’espérons pourtant, car il aurait ainsi, croyons-nous, de meilleures chances de se survivre. Pour favoriser cette éventualité, nous ne pouvons cependant rien faire d’autre que cultiver notre communauté.
Pour les aider à vivre, on condamne tous les hommes à mort. La date de l’exécution est tirée au sort : ce peut être demain ou dans cent ans, mais elle est irrévocable. Nul n’y échappe ; même les puissants ne parviennent sans doute qu’à faire falsifier le procès verbal du tirage au sort en leur faveur ou en la défaveur de leurs ennemis.
Quand, dans leur enfance — le tirage au sort intervient à leur majorité — les hommes apprennent l’existence de cette institution sans tomber encore sous sa coupe, une inquiétude sourd en eux, qui croît avec leur taille et le nombre de leurs ans, jusqu’au jour de leur majorité, double délivrance : ils sont libres, ils sont citoyens, ils ont tous les droits et tous les devoirs, et surtout, enfin, ils connaissent la date de leur mort. Ils peuvent ainsi modeler le cours de leur vie sur cette échéance fatidique. Jusqu’à présent, ils ont attendu. Désormais ils cessent d’attendre. Ils contrôlent minutieusement l’usage de leurs heures. Plus aucune angoisse : ils n’en ont plus le temps. Les choix sont d’autant plus durs à faire qu’ils engagent pour une durée précisément déterminée ; mais pour cette raison même ils sont faits avec beaucoup plus de sérieux, de prudence que chez les barbares qui vivent, comme des fauves, comme s’ils n’allaient jamais mourir et que leur mort même naturelle surprend souvent en plein milieu de leurs projets, ou plus souvent encore sur le seuil de projets sans cesse ajournés au fil des ans.
Certes, là comme partout les morts accidentelles ne sont pas rares, et beaucoup n’atteignent pas le jour de leur exécution. Mais pour eux, ce n’est pas aussi regrettable que ça l’aurait été avant l’institution de la condamnation à mort généralisée : car, grâce à elle, ils ont choisi leur vie, ils n’ont pas perdu leur temps, il leur a été donné de pouvoir se projeter dans leur vie vers leur mort en toute lucidité, et ils ont œuvré.
Le meilleur moment de la vie, disent-ils, c’est l’interstice qui sépare le jour de l’achèvement de ton dernier projet et le jour de ton exécution. Comme tous prennent une marge, pour être sûrs d’achever leur dernier projet avant le jour fatal, il n’est pas rare de l’achever finalement avec un peu d’avance. Dans ce petit temps qui reste, plus de projet, et ni le temps, ni peut-être le courage ou l’envie, d’en glisser un ultime. Plus rien à faire donc, même pas attendre, pour la première fois depuis les grandes décisions prises peu après la majorité. C’est alors, alors seulement qu’ils vivent légèrement, gratuitement, une vie vide, qu’ils peuvent se permettre parce qu’ils l’ont remplie auparavant presque à ras bord. Ils retrouvent l’insouciance de l’enfance, sans les incertitudes, sans les espoirs, les craintes, les changements continuels qui la troublent. On les reconnaît aisément, ils se promènent le long des plages et des jetées avec une lenteur qui n’est pas un effort, ils regardent sans attention, et leur sourire un peu niais dénote une absence, une détente qu’on leur envierait, si on en prenait le temps.
C’est seulement la veille de leur exécution que les hommes sont jugés. Ils viennent à la barre, et racontent leur vie ; ensuite, les témoins spontanés sont libres de venir corroborer, amender ou contredire le récit de l’accusé. Nul besoin de procureur : l’accusation est toujours la même pour tous, et au besoin n’importe quel spectateur la rappelle : avoir perdu son temps et par conséquent celui du monde, avoir reçu plus que donné, avoir souffert moins que le monde, avoir fait souffrir évitablement. Tous les non-dits d’une vie doivent être finalement révélés, car il est intolérable qu’un seul mensonge ou même un seul doute soient définitivement enterrés et emportés dans l’infini.
Comme c’est le grand moment des révélations et des coups de théâtre, le procès a justement lieu dans le théâtre municipal, où sa mise en scène a pour seul but de magnifier les fautes de l’accusé. La possibilité qu’on n’en trouve pas n’est pas envisagée, l’innocence est réputée impossible, afin que les hommes meurent moins difficilement. L’accusé est seul sur scène en pleine lumière, le public interroge, un huissier fait tourner la parole. Quand plus personne n’a plus rien à dire, le public juge : il vote pour attribuer à l’accusé la note de sa vie. Dépouillement puis calcul d’une banale moyenne. C’est affublé d’un grand panneau montrant cette note définitive que l’homme le lendemain ira publiquement à sa mort.
Puis le nom de l’homme sera consigné dans le grand registre public des noms et des notes, à partir duquel est établi le classement général historique, séculaire, décennal, annuel et mensuel des meilleurs et des pires.
Tous admettent la cruauté de cette pratique ; mais ils regardent le mensonge comme pire que la souffrance. On estime que chaque homme a non pas seulement le droit mais le devoir de connaître avant de mourir la vérité sur sa vie, et conséquemment la valeur de sa vie, et qu’elles regardent le monde entier : que chaque homme est, à imiter ou à éviter, un exemple.
Les loups, une fois rassasiés, s’ils ne digèrent pas en somnolant, se disputent pour faire passer le temps. Ils retroussent leurs babines ensanglantées, font grincer leurs dents, grognent, hurlent. Quel que soit le sujet abordé, le moindre désaccord est source d’agressivité. Seules la grande table chargée de vaisselle, peut-être, et la lourdeur de leurs estomacs, les retiennent de résoudre dans le sang des crocs leurs débats. Avec ce tapage, nul n’entend ce que bêle l’agneau épargné par le festin trop garni. Lui aussi a faim ! Et le moment ne tardera pas où, la faim dépassant la peur, il essaiera de téter la plus proche louve repue. Pauvre agnelet ! Serais-tu resté au champ, ce n’aurait guère été différent : dans le brouhaha des bêlements continuels et mêlés, qui aurait entendu ta plainte ?
Il est probable que je ne fasse que tourner en rond. Dans un monde confiné, comment pourrait-il en être autrement ? Mais du moment que la courbure de mon cercle est assez large pour me donner l’impression d’aller tout droit, je ne me plains pas, ne me sens pas à l’étroit.
D’ailleurs je ne crois pas être déjà passé deux fois au même endroit : peut-être même la courbure de mon cercle est-elle si vaste qu’elle ne m’est pas seulement insensible, mais que je pourrai la suivre sans jamais boucler un seul tour complet avant ma mort.