Les loups, une fois rassasiés, s’ils ne digèrent pas en somnolant, se disputent pour faire passer le temps. Ils retroussent leurs babines ensanglantées, font grincer leurs dents, grognent, hurlent. Quel que soit le sujet abordé, le moindre désaccord est source d’agressivité. Seules la grande table chargée de vaisselle, peut-être, et la lourdeur de leurs estomacs, les retiennent de résoudre dans le sang des crocs leurs débats. Avec ce tapage, nul n’entend ce que bêle l’agneau épargné par le festin trop garni. Lui aussi a faim ! Et le moment ne tardera pas où, la faim dépassant la peur, il essaiera de téter la plus proche louve repue. Pauvre agnelet ! Serais-tu resté au champ, ce n’aurait guère été différent : dans le brouhaha des bêlements continuels et mêlés, qui aurait entendu ta plainte ?
Il est probable que je ne fasse que tourner en rond. Dans un monde confiné, comment pourrait-il en être autrement ? Mais du moment que la courbure de mon cercle est assez large pour me donner l’impression d’aller tout droit, je ne me plains pas, ne me sens pas à l’étroit.
D’ailleurs je ne crois pas être déjà passé deux fois au même endroit : peut-être même la courbure de mon cercle est-elle si vaste qu’elle ne m’est pas seulement insensible, mais que je pourrai la suivre sans jamais boucler un seul tour complet avant ma mort.
Il a beau être tordu par l’arthrose et voûté par les ans, sa rectitude intérieure est intacte. Il a beau cheminer lentement et par de nombreux détours — on pourrait croire qu’il se promène, et il aurait bien l’âge de s’y consacrer exclusivement —, il ne s’écarte guère du chemin le plus court.
Innocent ? Impossible ! Depuis l’âge de raison, l’innocence est perdue irrémédiablement. D’où les juges : ils observent ton combat contre toi-même et contre la vie, et ils comptent les points, les faux pas, notent les accomplissements.
Devant toi l’horizon indépassable d’une défaite honorable, et sur le bord du chemin les yeux luisants des juges et témoins — tous les témoins sont juges et vice-versa. Tu les entends ricaner des pièges qu’ils t’ont tendus — par ennui ? —, dans lesquels tu es déjà résigné à tomber le plus souvent, d’autant qu’on ne te félicite jamais quand tu les évites, comme si c’était normal, tandis qu’il n’est pas rare que t’accablent blâmes ou railleries quand tu y tombes. Mais leur silence prolongé t’accable aussi : s’ils s’étaient détournés, indifférents, s’ils avaient relâché voire abandonné leur surveillance ? Pour un peu, c’est volontairement que tu trébucherais, dans l’espoir que les juges se manifestent et ainsi te rassurent. Mais tu n’as pas à t’inquiéter : les scrutateurs sourcilleux savent qu’il est important que tu sois constamment sous la menace d’une mauvaise note. Et puisque tu n’es pas moins juge et témoin qu’eux tous, tu sais aussi qu’il ne sert à rien de scruter leurs visages à la recherche d’un indice, et que tu ne peux pas te fier à ton propre jugement. Pourtant tu continues à essayer d’estimer, de deviner le verdict que — petite consolation — tu n’entendras pas. Sans négliger le vain tourment que tu t’infliges ainsi, les juges sont plus prudents que toi ; dans leur vigilance turbulente, ils attendent patiemment ta mort : le moment du jugement final et sans appel, les parjures des témoins, le résultat du comptage des points, consigné dans le grand livre des accomplissements. Untel, tant de points. Une courte ligne dans un répertoire qui, même s’il n’est tenu que depuis quelques milliers d’années, et alors que l’espèce humaine est encore jeune, en comprend déjà des millions.
Reste ceux, de moins en moins nombreux, qui, discrets, insignifiants, inaperçus, échappent au jugement et sombrent directement dans l’oubli. Tu hésites à les envier.
Ta vie ? C’est une partie que tu ne peux pas remporter. Mais hors du jeu que ferais-tu ? Tu papillonnerais, tu somnolerais, tu fuirais l’inéluctable. La loi te contraint à jouer, le jeu te condamne à l’échec, mais c’est pour t’épargner pire encore.
Verdict : pas un mot n’est prononcé. L’aveu est si complet qu’il empêche le jugement. Les juges ouvrent leurs mains en signe d’impuissance, et gardent fermées leurs bouches. Leurs yeux ne sont ni levés ni baissés. Implicitement, ils se déclarent incapables de prononcer, même sur le fait de savoir si oui ou non la condamnation antérieure et le sursis en cours sont annulés, si la réhabilitation est totale ou partielle. Un instant il nous semble — avocats, public, jurés — nous voir au travers de celui qu’on ne peut plus nommer l’accusé, il a disparu en-deçà même du repentir, dans cet interstice infime entre l’innocence perdue irrémédiablement et la culpabilité inévitable. Illusion qui ne dure pas : il est bien là, il a bougé, il glisse vers la porte que quel huissier sans l’avoir décidé a entrouverte ? Il est sorti, nous reprenons nos esprits, la parole nous revient mais, honteux, nous quittons la salle sans nous regarder, aussi discrètement que possible.
Il tombe, mais si lentement que la différence avec simplement flotter est quasi insensible. Il s’enfonce, mais si doucement — imperceptible vrille — que les déblais sont inexistants. Il s’allège et croit ainsi s’élever, mais il ne fait que ralentir encore son enterrement. Combien d’efforts énormes, quel démènement harassant pour effleurer cette immobilité !
Sous le grand chapeau qui les protège en partie du soleil, on les voit penchés presque à angle droit, les yeux baissés, scrutant le sol, une main contre les lombaires — on a mal au dos avec eux —, l’autre tenant l’anse du petit seau duquel dépasse la poignée d’une petite pelle. Ils vaguent lentement, sans guère lever les yeux ; parfois ils s’arrêtent, s’agenouillent, grattent alors le sable, peut-être tirent la pelle et creusent un instant, font miroiter entre leurs doigts quelque chose au soleil, l’observent, et presque toujours, d’un ample mouvement de bras, le jettent dans la mer proche. Que cherchent-ils demande le passant curieux ? Pas de l’or, en tout cas, lui répond-on. Celui qui par chance en trouve une pépite ne la dédaignera pas, mais ce contre quoi il l’aura échangée, ce sera seulement plus de loisir à consacrer à cette recherche éreintante d’un trésor, certes, mais personnel. Un trésor pour soi, sans valeur marchande, une chose infime, à la fois quelconque et unique, mais qui sera votre propre trouvaille : galet rond et poli, caillou translucide, coquillage brillant… — Mais il y en des milliards, partout, il suffit de se baisser pour en ramasser une pleine poignée ! — Bien sûr, et leurs différences sont minimes. Et pourtant ce sont-elles, aussi subtiles soient-elles, qui feront que tel coquillage, que presque tous auraient ignoré, acquerra pour vous la valeur d’un emblème, parmi les myriades insignifiantes des autres. Voilà ce qu’on répond, avant de s’y remettre.
C’est seulement quand, à force de te taper sur la tête, tu t’es bien rapetissé, quand, ayant creusé assez longtemps et assez profond, tu t’es bien enfoncé dans ton trou, qu’une certaine satisfaction peut t’échoir. Tu as la bonne taille et la bonne hauteur, celles qui conviennent à la modestie de tes moyens et à l’humilité de tes accomplissements plutôt que celles de tes illusions. Mais c’est aussi, surtout, que l’activité, taper, creuser, t’a revigoré.
Arrivé au carrefour, et cherchant comme toujours son chemin, il scrute les commencements, les portions visibles des différentes voies qui en rayonnent. Souvent, assez vite, il croit deviner ou reconnaître celle à suivre ; mais en l’absence habituelle d’une certitude et même seulement d’une confiance suffisante, sa tentation, presque son réflexe, est d’essayer toutes les autres voies, une par une, pour s’assurer, négativement, que son intuition était correcte ou son souvenir précis. Pourquoi procéder ainsi ? Ne serait-il pas rationnel de tenter d’abord sa chance là où il la croit la meilleure ? Pourtant c’est presque toujours de cette manière qu’il agit, à quelque carrefour qu’il parvienne ; il élimine une à une les moindres possibilités jusqu’à la dernière, alors il se trouve, juste avant d’y entrer, devant la certitude : soit il s’agira de cette voie, la dernière, soit d’aucune ; soit le chemin continue par là, soit il n’y a plus de chemin. C’est cet instant qu’il cherche, le frisson tranquille, voire la sérénité de cet instant simple, de cet instant binaire, où il va enfin et clairement, comme à pile ou face, comme à quitte ou double, au bout de quelques pas, savoir : confirmation ou condamnation. Mais cet instant, il le redoute aussi, il le redoute tant qu’il le retarde expressément, en explorant, en poursuivant souvent les voies sûrement trompeuses au-delà de tout doute raisonnable. Aussi quand enfin il se tient devant la certitude, prêt à l’accueillir, et même s’il n’a pas encore été gravement déçu, si seuls quelques bifurcations et de rares demi-tours ont été nécessaires au fil de ces années, sans le repousser trop loin encore pour qu’il ne puisse se permettre ces détours, c’est avec une certaine lassitude, un enthousiasme affaibli qu’il reçoit cette certitude et, positive, la savoure, jamais aussi pleinement que, moins prudent, moins timoré, il le pourrait.