Journal du conteur

C’est encore loin ?…

— C’est encore loin ? me demande-t-elle.

— Bien sûr. C’est même beaucoup trop loin ! Heureusement !

Je prends la main de ma fille, qui est fatiguée — moins par le terrain que parce qu’elle va trop vite, quoiqu’elle ne se presse pas —, et, la ralentissant, à mon rythme, nous continuons notre chemin spiralé vers l’intérieur, tranquilles et infimes au centre de la vastitude, à l’abri d’horizons lointains.

On vivait là quasiment coupé du monde…

On vivait là quasiment coupé du monde. L’hiver pour s’y rendre il fallait passer un col toujours enneigé ; la descente vers le fond de la vallée était encore plus dangereuse. L’été c’était une solide randonnée. Les fils électriques et une route sont pourtant arrivés jusque-là ; mais peu de temps après le village fut abandonné. Qui effleure des yeux ces ruines ne s’en étonne pas. Les titres de propriété n’avaient même pas encore été établis, si bien qu’aucun héritier ne peut rien revendiquer. Puisque personne ne veut plus y vivre, nous avons longtemps hésité : devrions-nous descendre tout nettoyer, démonter pierre à pierre les bâtisses, creuser pour ôter du sol les canalisations d’eau qui charriaient jusqu’au ruisseau les eaux souillées ? Des générations auraient dû s’y employer — et avec quelle énergie ? Ou bien nous contenter de laisser le temps faire, même s’il se compte en milliers, en centaines de milliers d’années ? Y aura-t-il encore des êtres humains, alors, pour profiter de loin d’une forêt rénovée ? Et entre temps abandonner l’endroit, l’ignorer, l’oublier, l’interdire par la puissance du symbole ? À force d’hésiter il était trop tard : la route était défoncée par le gel, les bâtiments déjà à moitié enterrés dans une chape d’humus, recouverts de lierre et de toiles d’araignées. Nous nous sommes donc résignés, avec soulagement, à la seconde alternative ; nous avons seulement condamné la route, abattu les poteaux qui soutenaient les fils électriques, détruit, derrière notre dernier retour, les quelques petits ponts enjambant les ruisseaux que l’été enfle. Nous espérons que le vent, à force de disperser les tuiles, que la grêle, à force de percer les toits, les feront bientôt s’effondrer, atterrant flèches et clocher de sorte que plus rien ne dépasse le sommet des arbres. Déjà, des crêtes alentour, où nous aimons venir, nous distinguons à peine l’emplacement du village au fond de la vallée. Nous pouvons encore suivre des yeux le début de la route ; rapidement on ne la voit plus, mais la moindre densité végétale sur son parcours la laisse encore deviner. Ça ne durera pas. Nous n’éprouvons pas la tentation d’aller vérifier que l’endroit devient peu à peu tel que nous le rêvons : la plus inextricable des jungles encaissées, où l’homme ne saurait ni s’établir, ni même seulement passer. Contempler de loin cette forêt sauvage sinon primaire, constater que de tels lieux existent encore, où, sauf les ruines, notre absence est totale, nous permet de vivre allégés là où dominent les nécessaires artefacts.

Mon amie géographe…

Mon amie géographe, tristement me dit :

« De même que les barbares avaient fini par disparaître, on pensait que bientôt le dernier étranger aussi s’éteindrait, et avec lui toute altérité ; qu’il n’y aurait plus que des singularités, plus que des bons et des méchants, des justes ou des criminels ; la même loi du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, la même langue, finalement la même couleur de peau, grise.

Certains le déploraient : où trouver désormais les différences qui permettent de se mesurer, de trouver définition et inspiration ? D’autres s’en réjouissaient : fini les guerres, la xénophobie, l’incompréhension mutuelle, fini la compétition catastrophique pour des terres de plus en plus épuisées ; c’était la meilleure chose qui pût arriver à la biosphère, à Gaïa.

Mais comme ils se sont trompés, ceux qui, d’un côté comme de l’autre, y croyaient ! Non seulement les étrangers résistent les uns aux autres, résistent à une assimilation qu’on avait crue irréversible, mais les dissensions de nouveau croissantes nous éloignent de l’uniformité et de l’homogénéité que quelques-uns désirent encore. C’en est au point que certains, ici ou là, pensent devoir déclarer la renaissance des barbares ! L’altérité est certes moins diverse qu’avant les avions et les télécommunications, mais pas moins affirmée.

Pauvre Gaïa : dans cette longue histoire, c’est la seule à être toujours et partout victime. Alors qu’il lui aurait fallu que, dilués, prospères, nous dormions pendant cent mille ans, puis que, réveillés, assagis, sans plus rêver aux étoiles, irrémédiablement trop lointaines, nous les terrestres nous contentions de contempler et d’étudier les brins d’herbes qui tapissent les clairières du paradis qu’elle serait entre-temps redevenue. »

Ignorant, sans avis, ne sachant que lui répondre, je me contente de la consoler, je l’étreins, je la réchauffe ; et pour nous, lovés, pour un temps, du proche au lointain le monde s’ordonne.

Le marcheur

Le marcheur se reposa quelques semaines dans sa famille. Il avait déjà fait plusieurs fois le tour du monde, toujours à pied. Lentement, il marchait. Même s’il s’arrêtait, quelques jours ou quelques années, en un endroit où ses pas l’avaient porté, il y vivait à pied, sans véhicule d’aucune sorte. Il s’arrêtait par lassitude, parce que l’endroit lui plaisait, ou parce qu’il n’avait pas encore décidé, n’arrivait pas à décider où il irait à partir de là.

Il n’utilisait que des cartes à très petite échelle, de sorte que les noms de sentiers, de hameaux, de bois, de mares… ne lui étaient quasiment jamais connus : les hasards seuls de l’onomastique et de la topographie décidaient de sa prochaine destination. Les grands noms, les grandes villes, il se contentait de les effleurer. Grimpé sur une colline, il observait quelque temps de loin ce qu’il restait d’une histoire longue et célèbre ou bien l’activité grouillante, exaltante, écrasante d’une fourmilière géante, puis, rassasié, rassuré, il continuait son chemin de campagne de bourgs en villages, de bocages en prairies…

Il allait ainsi de lieu-dit en lieu-dit, multipliant les détours, dédaignant la ligne droite, il avait tout son temps, du moins il le prenait. D’ailleurs les noms qu’il se fixait pour buts n’étaient que des prétextes pour contenir son errance et sa curiosité entre les bornes d’une journée, il n’hésitait pas à en changer en cours de route. Il n’avait pas encore atteint l’âge où négliger un but qu’il s’était donné ne serait plus le différer mais, de plus en plus probablement, y renoncer pour toujours.

Pendant ce repos il ne cessait pas de marcher, mais il se contentait de se balader, d’explorer, quelques heures par jour, les environs, qu’il connaissait peu bien qu’il fût né là et y eût vécu son enfance. Il avait tant vu, que tout lui rappelait autre chose ; ici, où sa nombreuse famille avait continué une banale vie sédentaire, il en était de même. Il reconnaissait ce qu’il ne connaissait pas.

À sa jeune sœur, qui voulait partir avec lui, il répondait sans hésiter par un refus : ce qu’elle cherchait, lui disait-il, c’était le dépaysement — être ailleurs que chez soi mais tourné vers le retour. Tandis que pour lui c’était complètement différent : il n’était pas parti pour rentrer, il ne les avait pas quittés pour leur revenir meilleur ou plus riche, fils et frère prodige ou prodigue. S’ils disparaissaient ou déménageaient, il n’était pas certain de revenir aux lieux de leur enfance. Ils pouvaient évidemment continuer à se balader ensemble dans les alentours, mais il repartirait seul. De toute façon elle ne pourrait pas le suivre : ils tireraient chacun dans une direction différente : lui vers l’avant, elle vers l’arrière.

D’accord ou pas, elle comprenait, n’objectait pas, se résignait peu à peu. Ce qui ne les empêchait pas de rester tard à bavarder sous les arbres, de pique-niquer en famille, de jouer aux raquettes au fond du jardin, avec une joie exubérante.

Le marcheur n’en laissait rien paraître encore, mais il allait bientôt lui falloir repartir : lui manquaient de sentir la vie monter de terre en lui, par les jambes ; les longues journées, les lentes heures chaudes sur les chemins désertés ; la communion, dans la sueur et la fatigue allègre, avec le monde, avec ce qui nous précède, dure et nous dépasse, l’évolution des membres postérieurs des vertébrés, l’histoire des doigts des mammifères, la bipédie du genre homo, la douceur de la plante de nos pieds chaussés.

Du vieux piédestal…

Du vieux piédestal — lisse et rectiligne haut artefact —, la statue a depuis longtemps déjà été mise à bas, et un homme s’en est relevé, dont la première pensée fut un adieu, les yeux levés sur la plate-forme vide.

Ce que j’appelle désormais mon piédestal est un rocher à peu près plat, guère plus haut qu’un tabouret, que j’ai découvert un jour dans les bois proches. Mes balades m’y ramènent presque invariablement. Mais les détritus alentour montrent assez que je suis loin d’être le seul à fréquenter l’endroit. Si, quand j’approche, je vois quelqu’un, je passe au large, sans m’arrêter ni même regarder par là. Et pour que je me dresse sur mon piédestal, il me faut rien moins que la certitude d’être seul à la ronde. Silence, immobilité des fourrés. Le moindre cri d’oiseau me fait sursauter. De toute façon l’envie est devenue rare. L’horizon est assez proche, et je n’ai rien là-haut ni à voir ni à montrer. La plupart du temps je me contente de m’asseoir sur mon piédestal, jambes pendantes. J’y grimpe facilement ; j’en descends encore plus facilement. Ou bien j’allonge mon dos sur sa surface dure, inerte, et, presque entièrement caché par les hautes herbes qui l’entourent, les mains sous la tête, les yeux au ciel à travers les frondaisons, lucide, j’attends, ce n’est jamais long, que l’urgence à œuvrer, la solitude ou la faim me chassent.

À une époque, tu évitais les miroirs…

À une époque, tu évitais les miroirs ; mais tu as dépassé cette facile faiblesse : désormais, la plupart du temps, ce n’est plus toi que tu vois dans le miroir, mais un être humain, un visage anonyme, quelconque. Tu ne veux être ni quelqu’un ni personne et tu y parviens de mieux en mieux. Te regardant tu sais ne pas voir, du moins tu sais occulter, tout signe d’intériorité.

Pour l’affrontement, au contraire, tu te campes face au miroir, tu fixes les yeux, et tu attends : tu attends qu’il prenne la parole, qu’il accuse, absolve, agisse, t’emmène. Quand ton impatience est devenue trop vive, tu lui craches au visage et te détournes, plein de mépris. Quel lâche, te dis-tu en t’enfuyant.

Je me réveille, mal reposé…

Je me réveille, mal reposé. Je dois pourtant me lever. Je me dresse, remets ma tête sur mes épaules, et aussitôt, comme toujours, m’affaisse sous le poids. Me frotte les yeux, les ouvre, vérifie l’intégrité du monde alentour, et commence pesamment ma journée.

Je tends la main et saisis le monde par le premier bout qui se présente. Je m’y aggripe, le secoue comme pour en arracher un morceau, mais c’est seulement pour me secouer moi-même, partie d’un tout que je dois constamment retrouver en moi, dehors à l’intérieur du dedans.

« Aujourd’hui, je vais devenir moi-même » me dis-je comme tous les matins.

Je suis sur le point d’entrer quand je remarque…

Je suis sur le point d’entrer quand je remarque, au mur à côté de la porte, le panneau « Entrée interdite à toute personne non autorisée ». Ma main s’immobilise sur la poignée. Malheureux panonceau. Suis-je autorisé ou pas ? Peut-on être autorisé à son insu ? C’est pourtant bien l’adresse indiquée. Que faire ?

Je tourne la poignée, hésitant je passe la tête dans la porte entrebaillée, ne voyant rien je l’ouvre assez grand pour y passer mon corps, j’avance, une porte s’ouvre, un employé sort, me reconnaît manifestement, me sourit, m’invite à continuer, m’indique que j’étais attendu ; c’est ainsi que je rejoins la société de mes Pairs.

Mais ce n’est pas ainsi que ça se passe : d’abord je n’ose pas entrer ; même si je l’osais la porte serait fermée ; même si elle ne l’était pas je ne rencontrerais personne ; et même si je rencontrais quelqu’un il s’étonnerait de ma présence, prendrait peur ou du moins serait soupçonneux, inquisiteur, douterait de mes explications, ne répondrait pas à mes questions, ou seulement par d’autres questions, ou seulement par des mensonges, me renverrait là d’où je viens ou me ferait raccompagner par un vigile colossal et muet, qui me pousserait dehors sans ménagement et refermerait derrière moi la porte, dans la serrure de laquelle j’entendrais tourner la clé. Il n’est pas possible qu’il en aille autrement. Au lieu de m’autoriser moi-même à entrer, je vais chercher le pouvoir supérieur qui me dispensera d’autorisation, qui même me donnera sa bénédiction pour que j’emprunte ma voie naturelle, c’est-à-dire la porte de derrière, si elle existe.

À ma surprise, il y avait un portier…

À ma surprise, il y avait un portier — ou un vigile. Comme je m’approchais, sans le regarder, de la grande porte, il me barra poliment mais fermement le passage et demanda à voir mon autorisation.

— Il faut une autorisation ?

Pour toute réponse il désigna du doigt un panneau placé à côté de la porte, où je lus : « Entrée interdite à toute personne non autorisée ». Concentré sur la contenance à prendre pour ignorer le vigile sans avoir l’air louche, je ne l’avais pas vu.

— J’ai rendez-vous, rétorquai-je. On m’a convoqué par téléphone.

Je regrettai aussitôt de m’être présenté comme convoqué, alors qu’« invité », me semblait-il, aurait pu convenir tout autant.

— Je regrette monsieur, je n’ai pas le droit de laisser entrer qui que ce soit sans autorisation.

— Mais puisque j’ai rendez-vous, j’ai nécessairement une autorisation. N’avez-vous pas une liste de noms à consulter, le mien s’y trouve sûrement.

— Je regrette.

Tandis que je cherchais un nouvel argument, il me demanda :

— Qui vous a donné rendez-vous aujourd’hui ?

— Il ne m’a pas dit son nom. À vrai dire, la voix aurait pu aussi bien être celle d’une femme.

Comme je déplorai, à cet instant, d’avoir été timide au point de ne pas oser demander à mon interlocuteur ne serait-ce que son nom !

— Je suis désolé, fut tout ce que le vigile articula.

Je le croyais. Il était manifeste qu’il ne faisait que son travail, qu’il n’avait contre moi nulle animosité. J’étais sûrement la victime d’un de ces quiproquos administratifs que l’informatisation des procédures n’avait pas totalement abolis. M’efforçant de sourire, je pris le ton du bavardage, pour essayer de l’amadouer.

— Comment savoir si on est autorisé ?

— Si vous l’étiez, vous le sauriez ; puisque vous ne le savez pas, vous ne l’êtes sûrement pas.

— Mais n’est-il pas possible que je sois autorisé à mon insu ?

— J’en doute.

— À quoi se reconnaissent les personnes autorisées ?

— À leur autorisation.

— Et d’où leur vient cette autorisation ?

— De ceux qui sont habilités à les délivrer ?

— Et par qui ceux-ci sont-ils habilités ?

— Par qui d’autre que nous, le peuple ? Ne sommes-nous pas en démocratie ?

— Pourquoi donc, alors, ne pourrais-je pas vous habiliter à me délivrer une autorisation ? Je suis bien, comme vous, un homme du peuple !

Il réfléchit un instant, puis me répondit, comme s’il récitait une leçon apprise par cœur depuis longtemps :

— Toute décision ne peut venir que de la majorité représentée du peuple dans son ensemble, et non d’un individu quelconque.

— Qui vous dit que je ne suis qu’un individu quelconque ? (À ce point je manquais sûrement de conviction.)

— Si vous ne l’étiez pas, vous seriez autorisé à entrer. Maintenant je dois vous demander de partir.

Vaincu, j’obtempérai. Alors je remarquai que quelques personnes, immobiles et silencieuses dans mon dos, avaient écouté semble-t-il attentivement notre conversation, mais sans réagir aucunement. Les yeux du vigile ne m’avaient pas signalé leur présence, mais c’était peut-être une simple habitude professionnelle de sa part. Ces gens s’en allèrent aussitôt, chacun de son côté, qui n’était pas le mien. J’hésitai à rattraper l’un d’eux pour lui demander si lui non plus n’était pas autorisé, mais il était déjà trop tard : il aurait fallu que, sous les yeux du vigile, je coure ; je renonçai. Tandis que je m’éloignais, dépité, je croisai un homme qui se dirigeait d’un pas rapide et affairé vers la porte. Me retournant, je le vis s’y engouffrer sans même ralentir. Le vigile s’était écarté pour le laisser passer. Je n’en aurai jamais la certitude, mais je jurerais que l’homme n’a présenté aucune autorisation — pas avec ses mains en tout cas. Avait-il vu le panneau ? L’a-t-il ignoré délibérément ? Était-il connu du vigile ?

Ressassant cet incident pendant mon retour, je décidai brusquement que personne ne reçoit d’autorisation. Cette porte était une épreuve : ceux qui hésitent, qui doutent, les timides, les scrupuleux, sont refoulés ; les autres au contraire entrent sans encombre. C’est ainsi, me dis-je, que fonctionne le monde : d’un côté la majorité, soumise, timorée, qui se plie aux règles ; de l’autre la minorité triomphante de ceux qui vont où bon leur semble sans se préoccuper des interdits ni des conséquences.

Il n’est peut-être pas légitime, me dis-je, mais il est évident, qu’ils nous dominent et nous dirigent. Tandis que je me torture pour décider si je suis suffisamment autorisé ou non par une convocation téléphonique, eux se sentent déjà, toujours, a priori suffisamment autorisés pour tout faire, tout dire, tout penser ; et par une certaine nécessité psychologique, ils obtiennent la plupart du temps la confirmation qu’ils avaient raison. (Quand ils ne l’obtiennent pas, ce sont les circonstances qu’ils incriminent.)

Je ne suis pas l’un d’eux, j’ai échoué. J’aurai beau téléphoner de nouveau, si même j’obtiens qu’on me réponde et qu’on me parle, je n’aurai pas d’autre rendez-vous. On finira par mettre mon numéro sur la liste noire de ceux qu’on laisse sonner dans le vide jusqu’à ce qu’ils se lassent, se résignent.

La force et le courage, la persévérance…

La force et le courage, la persévérance, l’ingéniosité ne nous ont pas manqué pour faire le plus gros du chemin et parvenir où nous sommes. Mais ici, en vue du but, presque à portée, quasiment nous stagnons depuis des siècles. Aucun obstacle infranchissable ne s’est pourtant dressé contre nous au dernier moment ; au contraire, pour qui se ressaisit un instant, il semble que le plus dur a été fait, qu’il suffirait, qu’il aurait suffi de presque rien ; mais d’abord le découragement de ne plus avancer — nous qui longtemps avions été grisés par notre vitesse —, puis l’apathie et le dégoût ont fini par nous paralyser. Ce n’est plus que par dessus nos épaules que nous jetons un coup d’œil, parfois encore amer mais le plus souvent déjà distrait, un simple réflexe, à ce vers quoi nous n’essayons même plus d’aller. Nous nous sommes retournés, nous regardons vers le passé, nous nous remémorons le chemin parcouru, nous en énumérons les étapes, nous nous glorifions des obstacles franchis. Ce qui nous retient de faire demi-tour est de plus en plus fragile.