Journal du conteur

Je scrute les lointains…

Je scrute les lointains. Dès que j’aperçois l’ombre du grand mur du monde, je m’arrête et j’attends que tous les autres me rejoignent. Bras tendu, je leur montre la direction de la grande ombre ; les enfants veulent monter sur mes épaules pour tenter de l’entrevoir. Eux comme les adultes, peu la discernent mais tous me font confiance. Je déplie la carte pour choisir une nouvelle route, qui nous maintienne à bonne distance du mur. Je leur annonce que le raccourci que j’avais cru trouver était en fait une impasse. Certains désirent s’approcher du mur, certains voudraient même le toucher ; je les préviens : ce sera sans moi ; et je les décourage : à mesure qu’on approche du mur, les dangers croissent et en nombre et en intensité. Quelques téméraires veulent tout de même assouvir une curiosité qu’ils déclarent soit religieuse, soit sacrée, soit métaphysique, soit scientifique ; je la juge simplement morbide mais n’essaye plus de les convaincre de renoncer ; je garde mon énergie pour guider au mieux ceux qui restent. Nous convenons d’attendre les curieux jusqu’au moment où l’imminence de notre propre perte, faute d’eau en suffisance ici, nous rendrait la leur préférable. Je prévois ce moment distant de quelques jours seulement, mais ne le révèle pas. Étreintes, accolades, et les curieux s’en vont. Quelques enfants les escortent un temps puis reviennent, perplexes. Nous les rassurons. Bientôt, je le crains, il faudra les consoler, ce qui ne sera pas aussi facile mais pourrait aussi nous rapprocher encore ; j’espère avoir tort. Nous observons les silhouettes aux longues ombres s’amenuiser vers l’horizon déchiqueté. Quand elles ont disparu, nous nous préparons à camper. Installation des tentes, corvée de bois, glanage. Guitares, violons sortent des étuis, et je pressens que nous serons, ce soir, même capables de rire. Nous avons réappris à attendre. Je leur cache du mieux possible mon inquiétude ; j’essaye de la tromper en me concentrant sur la carte ; je les fais participer à la décision du chemin à prendre pour continuer. J’ai choisi le bon moment pour ce faire : la musique et la douceur du soir tempèrent l’anxiété que cette incertitude recèle : faire demi-tour est nécessaire, mais jusqu’où ?

338

Où sont les limites ?…

— Où sont les limites ? Je ne les vois pas. Comment m’abstenir de m’en approcher, si je ne les vois pas ?

— Tu regardes au mauvais endroit. Ferme les yeux : voici déjà la première des limites. Les autres sont derrière, de plus en plus profond à l’intérieur.

337

Le Sphinx pose une autre devinette…

Le Sphinx pose une autre devinette :

— Quel est l’animal qui, parce qu’il regarde vers le ciel, ne se rend pas compte qu’il marche dans la boue ; et qui, lorsque finalement il s’en rend compte — souvent c’est trop tard, il est déjà irrémédiablement embourbé, voué à l’engloutissement, à la noyade — au lieu de s’en vouloir ou, s’il reste une chance, d’essayer de se dépêtrer, maudit le ciel ou la boue ?

Je réponds, sans hésiter, instruit par l’expérience d’Œdipe : « L’homme est cet animal. » Et comme l’étudiant qui cherche les honneurs, j’ajoute : « Cet animal en qui la nature tend naturellement vers la culture, c’est-à-dire son propre accomplissement, ou son propre dépassement, ou son propre anéantissement. »

C’est à cet instant que le Sphinx me transperce l’épaule d’une seule de ses griffes immenses. Et derrière mon hurlement je l’entends tonner :

— Réponse incomplète !

Et il me jette au loin.

Comme toujours dans mes rêves, je me réveille avant de m’écraser au sol. Malgré la frayeur, le rêve continue un instant : une mare de boue me sauve la vie. La boue amortit ma chute, et un emplâtre de boue arrête l’hémorragie de mon épaule. Je garderai au bras un défaut de mobilité ; et au cœur un nœud où je ne sais démêler le soulagement, la honte, l’humilité, la reconnaissance.

Maintenant, levé, lucide, c’est surtout le regret qui domine et m’attriste : le regret de ne jamais savoir s’il manquait à ma réponse seulement la concision ou, positivement, quelque qualificatif dont l’évidence m’échappe.

336

Débris

« Il y en a de moins en moins », me dit-il, déjà résigné à ce que, de son vivant au moins, la régression tendancielle ne s’inverse pas. « Comment faire face à la demande ? » ajoute-t-il, les yeux dans le vague. Il l’a dit sur le ton de la question, mais nous savons tous deux qu’il n’y pas de solution, seulement des pis-allers. « Si seulement les autorités instauraient un rationnement… » Mais elles ne le feront pas tant que la majorité du corps électoral pourra subvenir à ses besoins à un coût acceptable. Et tant pis pour ceux qui ne peuvent pas payer, comme, à un moindre niveau, pour nous, producteurs et logisticiens que taraudent leur responsabilité vitale et, par surcroît, leur moralité.

***

« Désormais, dès que nous voyons ou entendons un avion, nous pensons : largage de souffre dans la haute atmosphère ! Et sans hésiter, aussitôt, nous essayons de l’abattre. C’est ainsi que nous participons aux actuels “combats pour l’ordonnancement, l’appropriation et la distribution des espaces et des climats.” (Carl Schmitt cité par feu Bruno Latour). Mais notre but est le non-ordonnancement, la désappropriation et la mise en réserve des espaces et des climats. »

***

« Ce n’est pas possible, dit-il, ce n’est pas de la mauvaise volonté ni un manque d’ingéniosité, on ne peut simplement pas… c’est une limite phyique. Ou plutôt, il y faudrait plus d’énergie que n’en fournit le soleil en un an ! Comment concentrerais-tu un an de soleil sur quelques hectares ? Il faut bien te rentrer dans la tête qu’il n’y a aucun moyen de franchir cette limite ; il n’y a même aucun moyen de s’en approcher suffisamment pour l’étudier. On va ralentir, faute de carburant, et s’arrêter finalement en rase campagne, comme nous avons toujours su que ça finirait. Tes récents espoirs étaient des leurres, et à cause d’eux tu as gaspillé beaucoup de carburant… Si j’y pense, j’ai envie de te frapper… alors je m’efforce de ne pas y penser. Et de ton côté, essaye de ravaler ton orgueil et de me laisser diriger, pour une fois. »

***

« Les choux sont mûrs ; et il faut retourner le compost ». Oui chef, pensé-je en acquiesçant. Je la regarde partir, admiratif une fois de plus, excité par le désir. Si seulement elle voulait bien penser à autre chose qu’au maraîchage ! Mais je sais bien qu’il est inutile de rêver, avec elle. Des ruines de l’Effondrement, elle n’a extrait que sa carcasse, vidée de tout ce qui ne relève pas de l’obsession de la reconstruction, de la renaissance, et, entre-temps — c’est-à-dire pour des décennies au moins, sans doute même pour toute notre vie sinon pour des siècles —, de la survie dans les ruines.

Si j’étais tombé d’aussi haut qu’elle, je ne m’en serais sans doute pas relevé. Par bonheur, j’avais toujours tendu vers le minimum, si bien que pour moi la différence entre hier et aujourd’hui est nettement moindre. Elle est même parfois positive, quand je compare la solitude qui était la mienne, reclus que j’étais dans des convictions et des pratiques marginales, au large compagnonnage enjoué, festif, dont je peux désormais jouir quand je le veux — c’est-à-dire peu souvent !

***

« Le rendement est faible, mais c’est mieux que rien ; de toute façon on n’a plus rien d’autre, de mieux, tout le reste a été gaspillé, dilapidé », dit-il en tournant la manivelle. « Bien sûr, on ne peut plus se permettre le même faste, mais au fond combien en pâtissent ? Et combien en jouissaient ? » Je n’ose pas lui répondre que, par ma naissance, je faisais partie des seconds, même si je les avais peu à peu reniés. Entre lui et moi, cette ancienne faille est depuis longtemps comblée, mais je l’ai trop longtemps portée en moi, je m’en suis trop longtemps servi tour à tour comme d’une excuse ou d’un abri, pour qu’une différence ne subsiste pas, une arrière-pensée, un malaise. Heureusement il n’y a rien là d’héréditaire, et je suis heureux, et soulagé, de voir mes enfants jouer déjà avec ceux de mon nouveau voisin comme s’ils avaient grandi tous ensemble.

***

« Ici c’était la piste d’un aérodrome » dit-il en retournant du pied des bouts de bitume. « Le soleil l’a fondue, les orages l’ont morcelée, les herbes l’ont percée ; et ça fait trois ou quatre générations qu’on la dépierre, are par are… — On dirait un des travaux d’Hercule, dis-je en souriant. Puis, sérieusement : et avec les morceaux, que faites-vous ? — Les morceaux ? On les stocke : on attend l’étranger qui saura nous apprendre à en tirer le peu d’énergie qu’ils recèlent encore… — Votre attente est terminée », dis-je, heureux comme je ne l’avais pas été depuis longtemps.

335

Après leur dure journée…

Après leur dure journée, les hommes bavardent au bivouac :

Un premier : « C’est la haute frontière, là-bas, on la voit de loin, on ne s’en approche qu’en tremblant… »

Un autre : « Non, ça c’était avant ; maintenant on s’en approche en riant, les enfants jouent à ses pieds. »

Un autre : « Non, ça c’était encore hier ; aujourd’hui on la franchit sans hésiter, sans crainte. »

Un autre : « Non, ça c’était ce matin ; désormais on fait si peu attention à la frontière qu’on ne la voit plus. »

Un autre : « On fait comme si elle n’existait pas, si bien qu’on ne sait même plus si l’on est encore en deçà ou déjà au-delà. »

Un autre : « Oui, c’est bien ainsi que ça se passe désormais. »

Un autre : « Jusqu’au jour où, la frontière effectivement négligée, oubliée, effondrée, disparue, nous nous retrouverons à la merci de ce dont elle nous gardait. »

Un autre : « Et où trouverons-nous alors le temps, les forces, les simples pierres nécessaires à sa reconstruction ? »

Un autre : « D’autant qu’il nous faudra d’abord rechercher, retrouver ses ruines pour savoir où la dresser… »

Un autre : « Elle ne sera pas redressée ; qui s’y sacrifierait ? Au mieux, nous resterons serrés, loin en arrière, apeurés, et si nous survivons nous rendrons tabou, plus par ignorance que par précaution, une zone bien plus grande que strictement nécessaire. »

Un autre : « Et ce ne sera pas un mal : elle ne sera pas perdue pour tout le monde. »

Un autre : « Au contraire ! »

334

Gueule de bois

Il ouvre les yeux. Aussitôt le dégoût le contraint à les refermer un moment. Le dégoût du monde, de la nature, du soleil, de la vie sans l’ivresse. Par le dos de ses mains, il prend conscience qu’il est couché dans une herbe rase et sèche, ce que son nez bientôt lui confirme. Il ne se souvient pas quand il est venu là. Comment, ce ne peut être qu’à pied. Il rouvre les yeux, se relève sur un coude : autour de lui d’autres dormeurs émergent de la même hébétude, et sur leurs traits il remarque le même accablement de se trouver là, soi, vivant, après l’extase collective de la nuit. Soudain il comprend d’évidence ce qu’il a entendu la veille (mais de la bouche de qui ? impossible de s’en souvenir) : « Le premier bien est de n’être pas né, le second de mourir vite. » « Qu’est-ce que j’attends pour me jeter de la falaise, alors ? » Il ouvre son couteau. « Ou pour m’égorger ici, maintenant ? » Il se sent de mieux en mieux. Il sait qu’il ne le fera pas ; ce n’est qu’un jeu. Le dégoût est passé. Il est heureux de voir le soleil, la mer au loin en bas, la végétation basse et sèche, d’entendre striduler les cigales.

Il voit sur le visage de ses compagnons qu’ils passent par les mêmes étapes que lui. Les couteaux se referment et se rempochent un par un. Rattrapés par leur gueule de bois, quelques-uns vomissent, d’autres gémissent. Il se lève, titube entre les flaques de vomissure sèche ou fraîche, que les mouches, réveillées elles aussi, attaquent de grand appétit. C’est ce constat qui le fait vomir à son tour, et regretter, non pas d’être né ni encore vivant, mais seulement d’avoir trop bu cette nuit. Entre deux haut-le-cœur, il se dit, comme à chaque fois : « Si seulement l’extase collective n’avait besoin que de musique ! » Mais il reconnaît aussitôt que pour la plupart, dont lui-même, elle est impossible sans que l’alcool ne dissolve cette limite individuelle qui habituellement est autant rempart que prison. « Le premier bien, plutôt : aimer tout le monde ; le second : ne pas avoir peur d’autrui » pense-t-il vite, sans réfléchir et désespérément, ses lèvres essuyées, en cherchant, courbé comme un vieillard, de l’eau pour se rincer la bouche.

Quelques-uns ont rampé jusqu’au bord de la falaise. Il en voit certains vomir dans le vide, mais la plupart se contentent de regarder la mer en contrebas. Il ne craint pas que l’un d’eux se jette dans le vide : si quelqu’un l’avait voulu, c’est la veille au soir qu’il l’aurait fait, en chantant ; et celui-là aurait été près de les entraîner tous après lui. Mais il a peur que l’un d’eux, mal dégrisé, glisse et tombe. « J’en suis encore loin, pense-t-il, j’en suis encore à avoir peur pour autrui. Du moins quand je suis en sécurité. Où est cette fichue gourde ? »

333

Sur le chemin ancestral…

Sur le chemin ancestral, sec, tassé, lissé sous les pas humains et non humains, nous longeons la forêt, en file indienne. Silencieux, nous scrutons sa profondeur. La densité de la forêt ne permet à nos regards que de s’enfoncer de quelques mètres. Nous avons peur, sans raison, comme les enfants ont peur du noir. Nous ne nous pressons pas pour autant. Nous mesurons nos gestes, allégeons nos pas, échangeons en chuchotant des « Tu l’as vu ? », des « Qu’est-ce que c’était ? » qui se résolvent invariablement dans l’envol d’un gros insecte ou l’avertissement d’un oiseau, sentinelle effrayée — notre discrétion est toute relative, il y a bien longtemps que nous n’avons plus la chasse dans le sang (depuis à peu près aussi longtemps qu’il n’y a plus rien à chasser, disent les mauvaises langues).

Aucun de nous n’éprouve l’envie d’entrer dans la forêt, bien que nous sachions tous que les seuls risques qu’on y court sont les morsures d’insectes et de serpents et surtout l’égarement. Dans les deux cas, la prudence suffit à réduire la malchance au minimum. Mais ce qui nous retient n’est pas la peur de morsures éventuellement mortelles ou la méfiance envers nos moyens d’orientation, mais la conscience confuse que nous n’avons rien à faire là, que cet endroit n’est pas pour nous, que nous y serions des intrus, malvenus bien qu’ignorés ou fuis le plus possible. Nous n’y serions pas à notre place ; et la place que nous pourrions nous y faire — à coups de machette pour commencer —, demanderait des générations d’adaptation pour ne plus être usurpée. Nous la longeons, nous l’observons de loin, du bord, nous respectons la frontière effrangée que marque son orée, trop rectiligne pour ne pas être un artefact. Dans ce seul effleurement, nous trouvons l’occasion d’un contentement dans lequel des générations de guides nous ont inculqué à goûter l’un des sommets de la vie émotionnelle.

Le chemin peu à peu s’écarte et bifurque vers nos terres cultivées. Dans notre dos, nous jetons un dernier coup d’œil à ce dehors où nous n’allons pas mais dont la présence, comme celle de papillons dans nos jardins, nous rassure ; à cette extériorité radicale que nous voulons conserver telle, au prix d’une enceinte s’il le fallait ; à cette altérité qui elle aussi, de ses yeux et oreilles innombrables, sûrement nous observe et nous écoute de loin, avec une méfiance et une crainte que nous comprenons et approuvons. Rentrés dans nos maisons, par nos fenêtres nous voyons parfois le vent agiter les hautes frondaisons de la lointaine forêt, et nous nous remplissons alors de gratitude pour ceux de nos ancêtres qui ont décidé et imposé que nous soit épargnée la responsabilité inexorable et écrasante de devoir recréer, pour la rendre au hasard, une nature tierce, vive, aussi diverse et profuse que le permettent sol et climat, indifférente jusqu’à l’hostilité, circonscrite et pourtant englobante.

332

Nous vivons dans une bulle…

Nous vivons dans une bulle, dis-tu ? Comme quasiment tout le monde. Même le mendiant sans-abri, même le réfugié de guerre vivent dans une bulle. Seuls quelques sages, peut-être, ont assez de force d’âme pour supporter de vivre sans autre bulle que le ciel. Du moins la nôtre n’est pas dépourvue de fenêtres ; nous n’omettons pas d’ouvrir régulièrement les rideaux ; nous n’avons même pas de volets. Elle est certes douillette mais elle est aussi petite et légère, tout le contraire de ces grandes bulles opaques qu’on devine à l’horizon, qu’on voit parfois briller, jamais sans nous demander avec inquiétude si ce ne seraient pas des explosions, plutôt que les reflets du soleil, qui les illuminent ainsi. Que faire d’autre ? Oui, nous allons continuer à tenter de réduire le rayon de notre bulle, allégeant pour nous l’entretien, pour autrui, certes infimement, la pression. Crever notre bulle ne nous rapprocherait de personne.

331

Je ne suis pas chez moi…

Je ne suis pas chez moi. Je marche pieds nus sur les tapis épais, parmi les nombreux inconnus constamment renouvelés qui passent d’un pas décidé, vont de la réception à leur chambre, de leur chambre au restaurant, du restaurant au salon, à la piscine ou aux salles de jeu ; tandis que, lent et scrutateur, je me balade dans les couloirs labyrinthiques, entre les étages aussi nombreux que les sous-sols, entre les vastes salles diverses et éloignées. J’effleure, je glisse. Constamment je m’écarte, m’efface, pour laisser passer les voyageurs pressés, les familles chargées ; si je le pouvais je rentrerais dans les murs, ne laisserais dépasser que mes yeux ; mais nul besoin : m’écrasant poliment contre la cloison du couloir, je suis tout aussi invisible que si je n’étais qu’un tableau — plus encore, peut-être. Seuls les employés me saluent, dans leur langue de travail imposée qui n’est ni leur ni ma langue maternelle et que je comprends aussi mal qu’ils la parlent ; nos conversations forcées sont donc aussi courtes que leur déférence et ma politesse le permettent, et si conventionnelles que des robots jouets pourraient les tenir à notre place.

Moi non plus je ne suis pas là pour longtemps, mais, seul et sans urgence, je peux prendre le temps d’explorer ce lieu luxueux où je me sens bien mais gêné, conscient de n’y être pas à ma place, et réticent à laisser libre cours à l’attachement que je me sens capable de lui concéder, devant le quitter bientôt, vraisemblablement pour toujours. Je n’ai envie ni de partir ni de rester ; ni de quitter ce lieu où je ne peux pourtant mener qu’une vie superficielle, ni de rentrer chez moi, où je ne suis guère plus chez moi que partout ailleurs. Je suis là dans une parenthèse des obligations familliales et professionnelles que je veux assumer, comme en vacances, et je cherche à l’étendre autant que possible. Pour ce faire il me faut surtout ne rien faire : me contenter d’être non acteur mais un pur récepteur. J’observe en curieux les mœurs d’une strate sociale à laquelle mes revenus et mes goûts ne me permettront que de jeter un coup d’œil, jusqu’à laquelle seules des circonstances exceptionnelles et indépendantes de ma volonté, quoique bénignes et triviales, m’ont permis de m’élever un instant. Un instant bien moins qu’enchanteur, mais où mes scrupules de conscience sont adoucis par le confort, le bien-être et la civilité des mœurs. Quel souvenir en garderai-je ? Un regret, sûrement, je le crains : celui de ne pas pouvoir m’autoriser une vie qui épouse si bien mon caractère, même si un jour la possibilité m’en était offerte.

Mais comment épouserait-elle ton caractère, alors que tu ne t’y sens pas à ta place ? C’est que je suis d’un caractère fuyant. Je ne me sens jamais mieux que lorsque je ne suis pas à ma place : sans les obligations, les contraintes inhérentes à la place que je me suis choisie et imposée, aussi sensées que lourdes à porter. Alors qu’ici, pieds nus sur les tapis épais effleurés, glissant, rasant les murs, j’existe à peine, inaperçu je me faufile, comme si je me cachais de ma propre vie, scrutateur j’échappe à ma propre attention, léger comme l’ombre funèbre dont, tous voyageurs, tous en transit, nous nous donnons mutuellement l’image.

330

À force de tout accepter…

À force de tout accepter, de se contenter de tout, il ne lui reste rien d’autre que son contentement. Il se sent et se dit heureux, mais tous les autres le fuient, comme exemple de la pire, de la plus honteuse déchéance, de l’abjection, du reniement de la plus élémentaire dignité. Il est peut-être sage, reconnaissent-ils, mais uniquement parce qu’il est déjà presque mort. Seuls les petits enfants ne se détournent pas. Ils n’ont pas encore honte pour lui, et n’ont pas non plus peur de lui : il n’a pas l’air dangereux, et ils ne craignent pas de lui ressembler parce qu’ils n’éprouvent aucune envie de l’imiter, sinon, brièvement, pour jouer. Sa nullité les attire, zéro tout rond, abîme souriant. Grâce à lui ils apprivoisent le néant. Les plus avisés des parents le comprennent, c’est pourquoi, malgré leur propre répugnance, ils laissent leurs enfants le côtoyer. Ils savent que ceux-ci, d’eux-mêmes, en grandissant, s’en éloigneront peu à peu jusqu’à s’en détourner complètement. Le risque que l’un d’eux sombre dans cet abîme, quoique ni nul ni négligeable, est intuitivement faible, et ils le courent parce que les bénéfices attendus de cette exposition précoce sont décisifs : immunité totale à la fascination du simple, propension à distinguer, goût de peu, absence de vertige au bord de l’abîme.

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