Journal du conteur

Tu m’as donné un but…

— Tu m’as donné un but, sans me montrer de chemin : tu m’as emprisonné dans un commencement indépassable. Si tu m’avais montré plutôt un chemin, je serais du moins arrivé quelque part.

— Tu n’étais pas obligé de me croire. Ne récrimine pas contre ta cellule : tu l’as douillettement aménagée. Ferme les volets, ou bien ouvre la porte : tu as le choix.

Tu ne peux pas te détacher…

Tu ne peux pas te détacher (te dit, par dessus ton épaule, le passant qui t’aperçoit essayer en cachette) : les nœuds sont trop nombreux, trop compliqués même s’ils ne sont pas trop serrés : tu ne peux qu’arracher, trancher tes liens. Pour quoi faire ? voudrait-on te demander. Est-ce à notre présence que tu veux échapper ; à la possibilité constante, certes, quoique rarement concrétisée, de notre survenue, intempestive peut-être mais toujours bienveillante ? Mais tu t’es déjà esquivé, confirmant nos pires craintes : il ne s’agissait pas de relâcher des liens déjà suffisamment ductiles pour pouvoir être allongés au moins jusqu’à Pluton, mais bien d’une rupture. Tu as disparu. Inutile de tirer : plus personne au bout du fil ; mais nous ne te chercherons pas ; et te rencontrerions-nous par hasard que nous aurions grand mal à seulement nous reconnaître. Puisses-tu trouver, dans cet état de…  — comment le décrirais-tu : liberté périlleuse, autonomie errante, refondation solipsiste, solitude misanthrope…? — puisses-tu trouver, même si ce n’est pas ton souhait, à qui, à quoi raccrocher les liens effilochés que tu traînes et qui, j’en ai peur, battant, s’emmêlant et partout au moindre relief se prenant, t’entravent bien plus maintenant qu’alors.

Mais pourquoi faut-il que le chemin…

— Mais pourquoi faut-il que le chemin soit si long ? demande, un peu devant, quelqu’un d’une voix excédée mais avec une exagération ostensible.

— Ce n’est pas une nécessité, répond un autre.

— Tu peux t’arrêter quand tu veux, ajoute un troisième.

Après un temps, le premier : « Je sais, je sais ». Nous comprenons tous à son ton qu’il regrette que son mouvement d’humeur ait été pris au sérieux ; il recherchait, certes maladroitement, des encouragements, non une leçon, dont l’évidence par surcroît est presque méprisante. Je me réjouis silencieusement de n’avoir pas donné mon avis. À sa place — et c’est seulement par timidité, non par endurance ou stoïcisme, que je n’y suis pas encore — moi aussi j’aurais voulu des encouragements. Ce n’est donc pas ainsi que je les obtiendrais. Mais l’évidence, toujours vite oubliée comme une habitude prise, ne m’a pas été rappelée vainement. Et si je m’arrêtais ? Bien sûr que non. La prochaine étape n’est plus très loin, et la récompense du bivouac. Je ne peux pas vouloir m’arrêter maintenant, alors que la fin du jour approche et qu’il me reste si peu d’énergie. Le matin plutôt, après une nuit reposante, je pourrais trouver la force de laisser les autres partir sans moi. Mais le matin j’ai aussi la force nécessaire pour les suivre, et aucune raison de ne pas le faire.

« Il pourrait tout de même être plus court, ou moins dur », reprend le premier, touché. Accord, ou pitié, personne ne le contredit. Soudain les nuages découvrent les premières étoiles, qui nous distraient et nous fortifient.

Je pense : « Il pourrait descendre au lieu de monter » mais je me donne tort aussitôt. Je me corrige : « Il pourrait du moins faire une boucle, pour nous donner le plaisir périodique d’un retour qui ne soit pas unique, tardif, définitif, terminal. » Dans le silence du crépuscule, je n’ose pas le dire.

Il s’envole, le moi…

Il s’envole, le moi, il voltige comme l’oiseau qui semble ne suivre les courants que pour son plaisir — puisqu’il n’a pas l’air de chercher des yeux une proie au sol, puisqu’il ne regarde même pas le sol, et pas non plus l’horizon lointain d’où sa migration annuelle l’a porté — ; il voltige et c’est, de l’être dont il participe, le peu qui reste qui le regarde, calme, appréciatif mais heureux de n’être soumis qu’à distance à l’excitation du vol rapide, secoué, tourbillonnant, vertigineux.

Quand il s’est bien défoulé, le moi se replie et rentre, et l’unité prévaut dans cette petite portion du monde qui englobe et joint deux yeux et quelques pommiers, deux pieds nus dans des sandales, la terre humide et l’herbe du jardin, deux fesses et l’assise d’une chaise dépaillée.

C’est encore loin ?…

— C’est encore loin ? me demande-t-elle.

— Bien sûr. C’est même beaucoup trop loin ! Heureusement !

Je prends la main de ma fille, qui est fatiguée — moins par le terrain que parce qu’elle va trop vite, quoiqu’elle ne se presse pas —, et, la ralentissant, à mon rythme, nous continuons notre chemin spiralé vers l’intérieur, tranquilles et infimes au centre de la vastitude, à l’abri d’horizons lointains.

On vivait là quasiment coupé du monde…

On vivait là quasiment coupé du monde. L’hiver pour s’y rendre il fallait passer un col toujours enneigé ; la descente vers le fond de la vallée était encore plus dangereuse. L’été c’était une solide randonnée. Les fils électriques et une route sont pourtant arrivés jusque-là ; mais peu de temps après le village fut abandonné. Qui effleure des yeux ces ruines ne s’en étonne pas. Les titres de propriété n’avaient même pas encore été établis, si bien qu’aucun héritier ne peut rien revendiquer. Puisque personne ne veut plus y vivre, nous avons longtemps hésité : devrions-nous descendre tout nettoyer, démonter pierre à pierre les bâtisses, creuser pour ôter du sol les canalisations d’eau qui charriaient jusqu’au ruisseau les eaux souillées ? Des générations auraient dû s’y employer — et avec quelle énergie ? Ou bien nous contenter de laisser le temps faire, même s’il se compte en milliers, en centaines de milliers d’années ? Y aura-t-il encore des êtres humains, alors, pour profiter de loin d’une forêt rénovée ? Et entre temps abandonner l’endroit, l’ignorer, l’oublier, l’interdire par la puissance du symbole ? À force d’hésiter il était trop tard : la route était défoncée par le gel, les bâtiments déjà à moitié enterrés dans une chape d’humus, recouverts de lierre et de toiles d’araignées. Nous nous sommes donc résignés, avec soulagement, à la seconde alternative ; nous avons seulement condamné la route, abattu les poteaux qui soutenaient les fils électriques, détruit, derrière notre dernier retour, les quelques petits ponts enjambant les ruisseaux que l’été enfle. Nous espérons que le vent, à force de disperser les tuiles, que la grêle, à force de percer les toits, les feront bientôt s’effondrer, atterrant flèches et clocher de sorte que plus rien ne dépasse le sommet des arbres. Déjà, des crêtes alentour, où nous aimons venir, nous distinguons à peine l’emplacement du village au fond de la vallée. Nous pouvons encore suivre des yeux le début de la route ; rapidement on ne la voit plus, mais la moindre densité végétale sur son parcours la laisse encore deviner. Ça ne durera pas. Nous n’éprouvons pas la tentation d’aller vérifier que l’endroit devient peu à peu tel que nous le rêvons : la plus inextricable des jungles encaissées, où l’homme ne saurait ni s’établir, ni même seulement passer. Contempler de loin cette forêt sauvage sinon primaire, constater que de tels lieux existent encore, où, sauf les ruines, notre absence est totale, nous permet de vivre allégés là où dominent les nécessaires artefacts.

Mon amie géographe…

Mon amie géographe, tristement me dit :

« De même que les barbares avaient fini par disparaître, on pensait que bientôt le dernier étranger aussi s’éteindrait, et avec lui toute altérité ; qu’il n’y aurait plus que des singularités, plus que des bons et des méchants, des justes ou des criminels ; la même loi du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, la même langue, finalement la même couleur de peau, grise.

Certains le déploraient : où trouver désormais les différences qui permettent de se mesurer, de trouver définition et inspiration ? D’autres s’en réjouissaient : fini les guerres, la xénophobie, l’incompréhension mutuelle, fini la compétition catastrophique pour des terres de plus en plus épuisées ; c’était la meilleure chose qui pût arriver à la biosphère, à Gaïa.

Mais comme ils se sont trompés, ceux qui, d’un côté comme de l’autre, y croyaient ! Non seulement les étrangers résistent les uns aux autres, résistent à une assimilation qu’on avait crue irréversible, mais les dissensions de nouveau croissantes nous éloignent de l’uniformité et de l’homogénéité que quelques-uns désirent encore. C’en est au point que certains, ici ou là, pensent devoir déclarer la renaissance des barbares ! L’altérité est certes moins diverse qu’avant les avions et les télécommunications, mais pas moins affirmée.

Pauvre Gaïa : dans cette longue histoire, c’est la seule à être toujours et partout victime. Alors qu’il lui aurait fallu que, dilués, prospères, nous dormions pendant cent mille ans, puis que, réveillés, assagis, sans plus rêver aux étoiles, irrémédiablement trop lointaines, nous les terrestres nous contentions de contempler et d’étudier les brins d’herbes qui tapissent les clairières du paradis qu’elle serait entre-temps redevenue. »

Ignorant, sans avis, ne sachant que lui répondre, je me contente de la consoler, je l’étreins, je la réchauffe ; et pour nous, lovés, pour un temps, du proche au lointain le monde s’ordonne.

Le marcheur

Le marcheur se reposa quelques semaines dans sa famille. Il avait déjà fait plusieurs fois le tour du monde, toujours à pied. Lentement, il marchait. Même s’il s’arrêtait, quelques jours ou quelques années, en un endroit où ses pas l’avaient porté, il y vivait à pied, sans véhicule d’aucune sorte. Il s’arrêtait par lassitude, parce que l’endroit lui plaisait, ou parce qu’il n’avait pas encore décidé, n’arrivait pas à décider où il irait à partir de là.

Il n’utilisait que des cartes à très petite échelle, de sorte que les noms de sentiers, de hameaux, de bois, de mares… ne lui étaient quasiment jamais connus : les hasards seuls de l’onomastique et de la topographie décidaient de sa prochaine destination. Les grands noms, les grandes villes, il se contentait de les effleurer. Grimpé sur une colline, il observait quelque temps de loin ce qu’il restait d’une histoire longue et célèbre ou bien l’activité grouillante, exaltante, écrasante d’une fourmilière géante, puis, rassasié, rassuré, il continuait son chemin de campagne de bourgs en villages, de bocages en prairies…

Il allait ainsi de lieu-dit en lieu-dit, multipliant les détours, dédaignant la ligne droite, il avait tout son temps, du moins il le prenait. D’ailleurs les noms qu’il se fixait pour buts n’étaient que des prétextes pour contenir son errance et sa curiosité entre les bornes d’une journée, il n’hésitait pas à en changer en cours de route. Il n’avait pas encore atteint l’âge où négliger un but qu’il s’était donné ne serait plus le différer mais, de plus en plus probablement, y renoncer pour toujours.

Pendant ce repos il ne cessait pas de marcher, mais il se contentait de se balader, d’explorer, quelques heures par jour, les environs, qu’il connaissait peu bien qu’il fût né là et y eût vécu son enfance. Il avait tant vu, que tout lui rappelait autre chose ; ici, où sa nombreuse famille avait continué une banale vie sédentaire, il en était de même. Il reconnaissait ce qu’il ne connaissait pas.

À sa jeune sœur, qui voulait partir avec lui, il répondait sans hésiter par un refus : ce qu’elle cherchait, lui disait-il, c’était le dépaysement — être ailleurs que chez soi mais tourné vers le retour. Tandis que pour lui c’était complètement différent : il n’était pas parti pour rentrer, il ne les avait pas quittés pour leur revenir meilleur ou plus riche, fils et frère prodige ou prodigue. S’ils disparaissaient ou déménageaient, il n’était pas certain de revenir aux lieux de leur enfance. Ils pouvaient évidemment continuer à se balader ensemble dans les alentours, mais il repartirait seul. De toute façon elle ne pourrait pas le suivre : ils tireraient chacun dans une direction différente : lui vers l’avant, elle vers l’arrière.

D’accord ou pas, elle comprenait, n’objectait pas, se résignait peu à peu. Ce qui ne les empêchait pas de rester tard à bavarder sous les arbres, de pique-niquer en famille, de jouer aux raquettes au fond du jardin, avec une joie exubérante.

Le marcheur n’en laissait rien paraître encore, mais il allait bientôt lui falloir repartir : lui manquaient de sentir la vie monter de terre en lui, par les jambes ; les longues journées, les lentes heures chaudes sur les chemins désertés ; la communion, dans la sueur et la fatigue allègre, avec le monde, avec ce qui nous précède, dure et nous dépasse, l’évolution des membres postérieurs des vertébrés, l’histoire des doigts des mammifères, la bipédie du genre homo, la douceur de la plante de nos pieds chaussés.

Du vieux piédestal…

Du vieux piédestal — lisse et rectiligne haut artefact —, la statue a depuis longtemps déjà été mise à bas, et un homme s’en est relevé, dont la première pensée fut un adieu, les yeux levés sur la plate-forme vide.

Ce que j’appelle désormais mon piédestal est un rocher à peu près plat, guère plus haut qu’un tabouret, que j’ai découvert un jour dans les bois proches. Mes balades m’y ramènent presque invariablement. Mais les détritus alentour montrent assez que je suis loin d’être le seul à fréquenter l’endroit. Si, quand j’approche, je vois quelqu’un, je passe au large, sans m’arrêter ni même regarder par là. Et pour que je me dresse sur mon piédestal, il me faut rien moins que la certitude d’être seul à la ronde. Silence, immobilité des fourrés. Le moindre cri d’oiseau me fait sursauter. De toute façon l’envie est devenue rare. L’horizon est assez proche, et je n’ai rien là-haut ni à voir ni à montrer. La plupart du temps je me contente de m’asseoir sur mon piédestal, jambes pendantes. J’y grimpe facilement ; j’en descends encore plus facilement. Ou bien j’allonge mon dos sur sa surface dure, inerte, et, presque entièrement caché par les hautes herbes qui l’entourent, les mains sous la tête, les yeux au ciel à travers les frondaisons, lucide, j’attends, ce n’est jamais long, que l’urgence à œuvrer, la solitude ou la faim me chassent.

À une époque, tu évitais les miroirs…

À une époque, tu évitais les miroirs ; mais tu as dépassé cette facile faiblesse : désormais, la plupart du temps, ce n’est plus toi que tu vois dans le miroir, mais un être humain, un visage anonyme, quelconque. Tu ne veux être ni quelqu’un ni personne et tu y parviens de mieux en mieux. Te regardant tu sais ne pas voir, du moins tu sais occulter, tout signe d’intériorité.

Pour l’affrontement, au contraire, tu te campes face au miroir, tu fixes les yeux, et tu attends : tu attends qu’il prenne la parole, qu’il accuse, absolve, agisse, t’emmène. Quand ton impatience est devenue trop vive, tu lui craches au visage et te détournes, plein de mépris. Quel lâche, te dis-tu en t’enfuyant.