Journal du conteur

J’apprends qu’une guerre vient d’éclater…

J’apprends qu’une guerre vient d’éclater entre deux pays lointains. Elle s’ajoute, dans la balance du monde, à la guerre civile qui a cours depuis plusieurs années dans un pays presque voisin du nôtre. Comment faire ici, où, même si nous n’arrivons pas à être heureux, nous sommes du moins à l’abri de la violence et des destructions de masse, comment faire pour contrebalancer le mal et le malheur qui se déchaîneront bientôt là-bas ? Déjà cette proche guerre civile nous avait forcés à redoubler d’efforts ; pouvons-nous les accroître encore ? Certes, pour l’instant la nouvelle guerre n’a causé ni mort ni exode, c’est seulement la peur que nous devons compenser, et nous avons assez de confiance et de sang-froid pour ça ; mais quand les bombes frapperont, quand les batailles tueront et mutileront les hommes par miliers, où trouvererons-nous les trésors d’amour, de bienveillance, de compassion, de douceur, de rire, de joie, de bonheur même qu’il faudrait pour empêcher le monde de pencher dangereusement ou d’osciller constamment, de sursaut en sursaut, entre excès opposés ? Cela nous sera d’autant plus difficile que, ce faisant, nous ne pouvons nous permettre de laisser croitre entre ces malheureux et nous un écart infranchissable. Il ne s’agit pas de devenir ici des saints : nous nous isolerions, nous couperions le monde en deux, ne compensant plus rien du tout. Il nous faut continuer à trembler pour et avec eux, et en même temps être aussi bons et heureux que possible ; comme Atlas qui devait pousser plus fort le côté du monde qui pèse le plus lourd pour ne pas le tenir de travers. Y parviendrons-nous, ou bien, soit que nous suivions la pente amorcée par ceux qui versent le sang, soit que nos efforts ne suffisent pas pour compenser leur acharnement, ne pourrons-nous empêcher le monde de perdre son fragile équilibre ?

Le sage — ainsi les villageois l’appellent-ils…

Le sage — ainsi les villageois l’appellent-ils — sort du bois comme un loup. Il ne voit personne, ne parle pas. Il n’a peur de rien, traversant les routes n’importe où, n’importe quand, marchant au printemps sur la glace et sous l’orage. On lui prédit souvent une mort prochaine — il ne répond jamais —, jusqu’au jour où on cesse de l’apercevoir. Est-il mort ? Est-il parti ? Reviendra-t-il ? Nul n’en a la moindre idée. On finit par l’oublier, la vie sans lui ne fait aucune différence. Des années plus tard, en sauvant un bébé tombé dans un puits tari, on trouve là au fond les haillons habituels du vieux sage, entourant des os blanchis. Lui aussi était tombé dans le puits, comprend-on, et contrairement au bébé, dont tout le monde ici avait entendu les cris, il n’avait pas appelé au secours, pour lui non plus sa vie ne faisait aucune différence.

Quand j’étais garde forestier…

Quand j’étais garde forestier — me raconta une fois ce lointain parent dont j’ai oublié le nom — je passais plus de temps à ramasser des champignons qu’à garder quoi que ce soit. Les hommes n’y venaient ni si souvent ni si nombreux que maintenant, les routes s’arrêtaient assez loin de l’orée pour décourager les paresseux, et quand on a découragé les paresseux, il ne reste plus grand-monde. Pour le reste la forêt se gardait toute seule, comme un enfant sage et raisonnable. Elle n’avait besoin de nous, les gardes forestiers, qu’en de rares occasions. Mais alors, c’était un besoin urgent et impérieux ; et c’était ce besoin, rare mais toujours urgent, impérieux et imprévisible qui forçait les autorités à maintenir — certes à peu de frais, le salaire de garde forestier n’ayant rien de propice à attirer ceux qui ne sont pas déjà des forestiers dans l’âme — une garnison, une petite troupe, logée dans une baraque en bois ornée d’une grande cheminée de chaque côté de laquelle se dressaient les rateliers à fusils. Ces fusils, nous chassions avec, nous les astiquions, bien qu’ils fussent des armes à la valeur quelconque, nous en prenions soin. Mais pas une seule fois je n’en ai utilisé un contre des hommes. Deux ou trois fois, j’ai tiré en l’air, et ça a suffi. Dans la forêt, où le moindre bruit alerte, un coup de feu tiré en l’air retentit comme un coup de tonnerre et seuls les hommes les plus endurcis ou les plus désespérés peuvent y resister. Mais les désespérés qui viennent dans la forêt ne se retrouvent qu’au fond des ravins, à l’état de cadavre ; et les endurcis entendent les gardes forestiers de loin. J’aimais cette vie, je l’avais choisie. Puis, lors d’un séjour de vacances chez mes parents déjà vieux, je suis tombé éperdument amoureux de la cousine de la fille de notre voisine depuis toujours. Fébrilement, ridiculement amoureux ; j’avais déjà passé la quarantaine. Et c’en fut fait de ma tranquillité. Je luttai quelques semaines contre mon cœur, puis un soir, n’y tenant plus, je réveillai mon chef pour lui dire adieu. Je laissai mon fusil, qui ne m’avait jamais appartenu même si personne ne l’aurait utilisé sans ma permission, mon trousseau de clés et mon insigne et partis aussitôt, malgré le crépuscule déjà dense. Je marchai toute la nuit au clair de lune, comme un forcené, et au matin, rasseréné mais toujours décidé, je me présentai chez notre voisine. Quelle ne fut pas sa surprise quand je déballai mon histoire ! Elle me traita d’imbécile mais me donna quand même l’adresse de sa lointaine nièce. J’abrège : je la trouvai, la séduisis, pris un travail de marchand de châtaignes (je n’avais pas vécu vingt ans dans la forêt sans apprendre à reconnaître au premier coup d’œil une bonne châtaigne d’une vermoulue), l’épousai, lui fit huit enfants à la suite. Elle est morte l’année dernière, après m’avoir rendu heureux, mais d’une sorte de bonheur enragé, frénétique, épuisant. Maintenant les enfants sont partis et n’ont plus besoin de moi. J’ai ma petite pension. Et je vais retourner à la forêt. Il y a deux ou trois gardes forestiers de mon temps qui travaillent encore. Ils me laisseront construire une cabane au fond d’un vallon. Peut-être même que le vieux fusil est encore là, intouché depuis toutes ces années, ma poigne incrustée dans sa crosse, et qu’ils me l’offriront, au cas où. J’y attendrai tranquillement la mort, un peu moins tranquillement les visites de mes enfants avec leurs familles et leurs propres enfants.

Il attaque tous ses jours en conquérant…

Il attaque tous ses jours en conquérant, les finit presque tous au bord du suicide. Même les fois, d’ailleurs fréquentes, où il parvient à anticiper le moment où l’enthousiasme devient excitation et l’excitation énervement, où l’ardeur devient violence, où l’énergie se retourne contre elle-même, il n’arrive que très rarement à s’y arracher, sage alors mais d’abord amer de cette sagesse même et des désirs dont elle le prive, bien que, d’un autre côté, il les sache inassouvissables. C’est seulement lorsque l’enthousiasme apaisé est devenu sérénité, lorsque l’énergie est finalement canalisée par une ardeur devenue diligence, qu’il peut jouir des bienfaits de cette victoire remportée sur lui-même et de la douceur d’un soir pour une fois plus proche de la renaissance que du trépas.

Mes adjuvants…

Mes adjuvants… Si seulement je pouvais être sûr qu’ils me poussent dans la bonne direction. Mais leur sourire est un masque qui me fait baisser les yeux, leur assurance évidente m’incite à la confiance, leurs encouragements parlent à mon âme d’enfant avec ses propres mots et lui disent exactement ce qu’elle désire timidement et profondément entendre, et je suis leurs conseils. Mais le scrupule me ralentit, et ma lenteur est cause de la désapprobation, voire de la pitié, que je les soupçonne d’exprimer entre eux à mon égard quand, leur rôle rempli, ils se reposent en bavardant. J’imagine aisément leurs commentaires sur mon cheminement : « Quelle présomption : ne pas nous faire une confiance aveugle ! — Résultat : il traîne ; ce contre quoi nous l’avons mis en garde l’attire ; les directions que nous lui avons interdites lui semblent des raccourcis dont malignement nous le privons… — Qui veut encore se donner de la peine pour lui ? » Je les fais taire avant de les entendre parier contre moi. J’ai peur qu’ils m’abandonnent et me laissent seul face aux bifurcations sans fin. Mais si ma gratitude ne leur suffit pas, s’il me faut choisir entre les perdre et leur obéir sans réserve, je choisis la perte. Il me restera, comme aide, les hasards favorables ; et, plus précieuse que toute aide, la liberté de m’arrêter n’importe quand.

Tu as tenu à partir le dernier…

Tu as tenu à partir le dernier, mais non pas, comme presque tous ont dû le croire, pour te recueillir, mais plutôt pour n’avoir pas à subir leur bavardage ou leur compassion importune. Tu ne te retournes pas avant que le silence se soit rétabli dans ton dos. Tu inspectes de loin le parking, vide, et la route, déserte. Tu sors donc le dernier du cimetière, tu refermes derrière toi sa porte, et du même geste la part pesante de ta vie. Te voilà dégagé du dernier des liens auxquels tu n’avais pas dû consentir. C’est d’un pas léger, guilleret si tu l’osais, que tu pars te promener à la découverte d’une liberté jusqu’alors seulement soupçonnée, ardemment désirée, longuement et patiemment attendue.

Tu m’as donné un but…

— Tu m’as donné un but, sans me montrer de chemin : tu m’as emprisonné dans un commencement indépassable. Si tu m’avais montré plutôt un chemin, je serais du moins arrivé quelque part.

— Tu n’étais pas obligé de me croire. Ne récrimine pas contre ta cellule : tu l’as douillettement aménagée. Ferme les volets, ou bien ouvre la porte : tu as le choix.

Tu ne peux pas te détacher…

Tu ne peux pas te détacher (te dit, par dessus ton épaule, le passant qui t’aperçoit essayer en cachette) : les nœuds sont trop nombreux, trop compliqués même s’ils ne sont pas trop serrés : tu ne peux qu’arracher, trancher tes liens. Pour quoi faire ? voudrait-on te demander. Est-ce à notre présence que tu veux échapper ; à la possibilité constante, certes, quoique rarement concrétisée, de notre survenue, intempestive peut-être mais toujours bienveillante ? Mais tu t’es déjà esquivé, confirmant nos pires craintes : il ne s’agissait pas de relâcher des liens déjà suffisamment ductiles pour pouvoir être allongés au moins jusqu’à Pluton, mais bien d’une rupture. Tu as disparu. Inutile de tirer : plus personne au bout du fil ; mais nous ne te chercherons pas ; et te rencontrerions-nous par hasard que nous aurions grand mal à seulement nous reconnaître. Puisses-tu trouver, dans cet état de…  — comment le décrirais-tu : liberté périlleuse, autonomie errante, refondation solipsiste, solitude misanthrope…? — puisses-tu trouver, même si ce n’est pas ton souhait, à qui, à quoi raccrocher les liens effilochés que tu traînes et qui, j’en ai peur, battant, s’emmêlant et partout au moindre relief se prenant, t’entravent bien plus maintenant qu’alors.

Mais pourquoi faut-il que le chemin…

— Mais pourquoi faut-il que le chemin soit si long ? demande, un peu devant, quelqu’un d’une voix excédée mais avec une exagération ostensible.

— Ce n’est pas une nécessité, répond un autre.

— Tu peux t’arrêter quand tu veux, ajoute un troisième.

Après un temps, le premier : « Je sais, je sais ». Nous comprenons tous à son ton qu’il regrette que son mouvement d’humeur ait été pris au sérieux ; il recherchait, certes maladroitement, des encouragements, non une leçon, dont l’évidence par surcroît est presque méprisante. Je me réjouis silencieusement de n’avoir pas donné mon avis. À sa place — et c’est seulement par timidité, non par endurance ou stoïcisme, que je n’y suis pas encore — moi aussi j’aurais voulu des encouragements. Ce n’est donc pas ainsi que je les obtiendrais. Mais l’évidence, toujours vite oubliée comme une habitude prise, ne m’a pas été rappelée vainement. Et si je m’arrêtais ? Bien sûr que non. La prochaine étape n’est plus très loin, et la récompense du bivouac. Je ne peux pas vouloir m’arrêter maintenant, alors que la fin du jour approche et qu’il me reste si peu d’énergie. Le matin plutôt, après une nuit reposante, je pourrais trouver la force de laisser les autres partir sans moi. Mais le matin j’ai aussi la force nécessaire pour les suivre, et aucune raison de ne pas le faire.

« Il pourrait tout de même être plus court, ou moins dur », reprend le premier, touché. Accord, ou pitié, personne ne le contredit. Soudain les nuages découvrent les premières étoiles, qui nous distraient et nous fortifient.

Je pense : « Il pourrait descendre au lieu de monter » mais je me donne tort aussitôt. Je me corrige : « Il pourrait du moins faire une boucle, pour nous donner le plaisir périodique d’un retour qui ne soit pas unique, tardif, définitif, terminal. » Dans le silence du crépuscule, je n’ose pas le dire.

Il s’envole, le moi…

Il s’envole, le moi, il voltige comme l’oiseau qui semble ne suivre les courants que pour son plaisir — puisqu’il n’a pas l’air de chercher des yeux une proie au sol, puisqu’il ne regarde même pas le sol, et pas non plus l’horizon lointain d’où sa migration annuelle l’a porté — ; il voltige et c’est, de l’être dont il participe, le peu qui reste qui le regarde, calme, appréciatif mais heureux de n’être soumis qu’à distance à l’excitation du vol rapide, secoué, tourbillonnant, vertigineux.

Quand il s’est bien défoulé, le moi se replie et rentre, et l’unité prévaut dans cette petite portion du monde qui englobe et joint deux yeux et quelques pommiers, deux pieds nus dans des sandales, la terre humide et l’herbe du jardin, deux fesses et l’assise d’une chaise dépaillée.