Poussés par la nature — car il n’y avait encore rien d’autre pour les pousser —, les hommes sortent la tête de la nature. Ils créent et découvrent à la fois, par ce mouvement, quelque chose hors de la nature, au-dessus : la culture. Entre les deux, désormais séparées quoique nécessairement jointes, la frontière est d’emblée incertaine : d’abord à hauteur du cou, elle commence bientôt à monter et descendre, déjà tiraillée par les nouvelles impulsions contradictoires en chacun vers le haut ou le bas. C’en serait assez de cette lutte intérieure, mais s’y mêle encore autrui : car ceux qui ont sorti tout le tronc de la nature dans la culture (ils ne peuvent guère aller plus haut, les pieds doivent rester bien enfoncés dans la nature), tirent sur les têtes qui surnagent pour hisser d’autres hommes à leur côté, tandis que ceux qui n’ont pas réussi à sortir la tête de la nature, qui n’ont pas réussi à la maintenir là-haut ou ne l’ont pas voulu et ont décidément replongé dans la nature, tirent sur les jambes de ceux qui là-haut sont partagés, pour les faire redescendre, et demeurer comme eux entièrement dans la nature avec les bêtes.
Dans ce combat, à force d’être écartelés entre haut et bas, les hommes sont de plus en plus étirés, la tête de plus en plus éloignée des pieds. Lorsque la tension est trop forte, l’homme est rompu. Pour éviter cela, on passe la plus grande part de son temps à se débattre, à secouer jambes et tête pour faire lâcher prise aux tireurs. Puis, dans le peu de temps qui reste, rarement suffisant, on retourne ses forces et, cette fois contre l’autre tension, sa propre tension intérieure entre nature et culture, à peine moins écartelante, on s’efforce encore de lutter : non plus seulement se laisser tirer dessus par l’une et l’autre à la fois, mais se mettre tantôt du côté de la nature, tantôt du côté de la culture, et tirer assez fort, à son tour, tirer avec l’une contre l’autre et vice-versa, pour les tenir en équilibre.
Il est allé au bout, il s’y est établi, il a passé sa vie à explorer les plus infimes recoins de cette pointe, et maintenant qu’il est mort cette position ultime est occupée par sa statue. Il fallait que quelqu’un, un jour, le fasse. Un seul suffisait ; maintenant que ç’a été fait, et que la position est tenue et bien tenue, les autres sont libérés de cette exigence qui a épuisé tant d’énergie en vain auparavant, et peuvent se concentrer sur leurs cheminements singuliers. Dans cette progression, sa statue leur est une vigie : dès qu’ils faiblissent, il leur suffit de tourner la tête vers ce terme où on en devine la silhouette pour avoir honte, et reprendre leurs efforts : ils doivent aller aussi loin que possible sans suivre son chemin, du moins pas jusqu’au bout, jusqu’au-delà du moment où ce chemin se sépare de tous les autres et file tout droit au bout. À ce carrefour, on s’arrête une fois, on essaye de distinguer, de loin, les détails de la statue. De temps en temps un courageux s’en approche un instant, le temps de couper respectueusement les mauvaises herbes, puis vite il s’en va. Il ne s’est encore trouvé personne pour vouloir abattre la statue et prendre sa place. D’ordinaire les pèlerins campent là quelque temps, et quand ils se sont convaincus de ce qu’ils ont vu, il ne leur reste plus qu’à faire demi-tour, à rentrer chez eux, dans le monde, où les chemins ne vont pas aussi loin ni aussi droit, mais où, pour cette raison, ils peuvent sinuer sans s’arrêter, à l’infini.
Chaque fois qu’elle dévalait la faible pente du pré, zigzaguant entre les bancs, décollant sur les bosses, les parents affolés rappelaient leurs enfants. Mais les enfants, renversés sur les balançoires lancées, agrippés au murs d’escalade comme des araignées, rampant dans les labyrinthes inoffensifs ou secouant les échelles de cordes, la regardaient passer, fascinés.
En bout de course, elle venait mourir contre la clôture. Alors les enfants se précipitaient sur elle et leurs cris la ranimaient. Elle faisait semblant d’essayer de leur échapper, elle les tamponnait quelque peu ; ils tombaient en riant et se relevaient aussitôt, tandis que les parents, de moins en moins inquiets, surveillaient la scène avec curiosité.
Finalement, encerclée, elle s’avouait vaincue, et se laissait faire. Les enfants, poussant tour à tour la ramenaient en haut du pré, sur le monticule, et s’éparpillaient vers les activités, la surveillant du coin de l’œil… Elle prenait son élan et tout recommençait.
À force de gentillesse, la boule avait vaincu toutes les oppositions, les réticences des adultes… Alors elle partit escalader l’Everest.
Si je dis « mes mains », je les sépare de moi. Mes mains ne restent au bout de mes bras que tant que je les utilise innommées. Dès que je les mentionne, elles tombent. De même, je peux les voir, mais, sous peine d’être manchot, non pas les regarder.
Mentionnées, regardées, mes mains restent posées dans l’herbe, inertes. Je veux les ravoir — mais pour cela je dois justement ne pas y penser. Si je les oublie, elles seront à leur place et en fonction la prochaine fois que j’aurai besoin d’elles.
Ayant longtemps cheminé, le voyageur s’arrêta à l’ombre d’un arbre, s’adossa à son tronc large, mangea le quignon de pain qui était toute sa provision, puis, rassasié pourtant de ce dîner d’ascète ou d’ermite, s’endormit serein. Il fit un rêve : moi qui n’étais pas né, j’y demandais à mon maître le secret de la vérité. Mon maître méditait un long moment, puis m’avouait qu’il avait oublié ma question. Retenant, mais difficilement, le mauvais réflexe de le juger mal, je m’apprêtai à la lui répéter, quand une idée m’arrêta, l’idée que la réponse était peut-être cet oubli même. Je ne dis rien et mon maître non plus, nous ne reparlâmes que des années plus tard, quand je fus devant lui plus et moins qu’un rêve : un disciple de 13 ans. Je n’osai jamais aborder ce sujet ; j’attendis, plein d’espoir, qu’il le fasse, mais il ne le fit pas, et maintenant qu’il est mort je ne saurai jamais si, dans ma prescience, j’eus raison de me taire. Devenu maître à mon tour, quand je ne l’élude pas j’enseigne, moins par conviction que par incompétence, l’oubli de la question de la vérité. Mais, secrètement, cet oubli je suis loin de l’oublier : il me hante, me ronge.
Soudain j’entends pouffer derrière moi. Je me retourne et croise un joyeux regard fixé sur moi, juste au-dessus de lèvres étirées en un sourire ironique si fugace que je peux croire l’avoir inventé plus que deviné. Je prends une rue adjacente — c’est mon chemin quotidien — et avance de mon pas habituel. C’est jour de marché, je m’engage au milieu des étals et m’arrête un instant devant des fruits. Je m’apprête à demander une banane et une pomme mais le regard et le sourire du vendeur arrêtent mes mots dans ma gorge. Je m’éloigne comme si je n’avais rien remarqué. Sur un autre étalage, des fraises m’attirent et je les demande, mais la vendeuse ne semble pas croire que je veuille vraiment lui acheter des fraises, elle passe au client suivant en réprimant une réponse sans doute insolente à ce qu’elle croit apparemment une blague de ma part. Je commence à m’inquiéter. Qu’ont-ils tous aujourd’hui à se moquer de moi ? Je sors du marché là où commence la longue descente sur les pavés glissants. Je marche prudemment, à petits pas, comme d’habitude. J’ai à peine fait quelques mètres qu’un rire éclate dans mon dos. Je me retourne en sursaut, et vois un homme plié en deux, le visage vers le sol mais un bras tendu dans ma direction, je croise alors le regard de son compagnon, à qui l’indication du bras est destinée. Ses lèvres tremblent un instant tandis que les commissures de ses yeux se plissent, puis il abandonne la lutte contre lui-même et éclate de rire à son tour — le premier compagnon ne s’est pas arrêté, il a relevé la tête un instant, m’a regardé et est reparti de plus belle. Je me retourne et me retiens d’accélérer, au contraire je ralentis mon pas et tente d’avancer d’une manière que je crois digne, mais à chaque devanture, à chaque croisement, les rires éclatent dans mon dos. Tous ils durent encore, les derniers renforçant les premiers. Tous les rires se fondent en un bruit assourdissant, entre le hululement et le hurlement, qui me poursuit. Arrivé en bas de la rue je n’en peux plus et me mets à courir. Je me trompe de rue et me retrouve sur le boulevard, à contresens de la plupart des travailleurs. Des doigts se tendent vers moi, face à moi cette fois. Je les ignore au moins en ne ralentissant pas ma course. J’arrive au travail hors d’haleine ; il me semble, d’après le bruit qui assourdit celui de la circulation, que la ville entière est en train de rire de moi. J’arrache ma cravate et déboutonne ma chemise à peine entré dans mon bureau. Après quelques minutes je passe sans bruit la tête par la porte et regarde ma secrétaire, que je viens d’entendre arriver. Je tape légèrement du doigt sur le chambranle et elle tourne vers moi son regard. Non, elle ne semble pas se retenir de rire. J’ai quitté ma veste, je vais aux toilettes. Avant de me laver le visage, je le regarde attentivement dans la glace, sans rien y trouver de particulier : mon vieux visage des matins. Mes chaussures ne sont pas sales, ni mon pantalon. Ma veste, je l’ai observée dans mon bureau, sans y trouver la moindre tâche, le moindre pli. Mes cheveux sont aussi platement coiffés qu’habituellement. Qu’avaient-ils donc tous ? Ce jour-là j’annule tous mes rendez-vous et reste enfermé dans mon bureau, je donne congé à la secrétaire. J’attends tard le soir pour rentrer, que les rues soient désertes. Je croise quand même quelques attardés, quelques noctambules qui ne sont pas trop saouls pour ne pas ricaner à mon passage. Je m’enferme chez moi, je passe la nuit au lit sans dormir, à tourner dans les labyrinthes de l’insomnie. À la première heure je me présente chez le boulanger. La boutique est ouverte mais le guichet désert. J’appelle et le boulanger arrive, surpris de me voir là si tôt, mais nullement hilare. Je trouve une quelconque excuse et prends très doucement le chemin du bureau en mangeant mes croissants, et je m’arrête devant chaque vitrine qu’on soulève pour guetter la réaction du vendeur, toujours la même pourtant, la plus banale. La journée s’écoule normalement, et plus jamais depuis je n’ai subi de nouveau les incompréhensibles rires de toute la ville. Mais tous les regards me sont devenus des pièges, toujours prêts à se refermer sur moi : dans l’attente du retour inopiné de l’absurde hilarité collective à mes dépens, je n’ai plus de paix.
« Nous voulons vivre ensemble » clament-ils à l’unisson. On leur donne un bout de terre, et, de là où ils sont venus s’affirmer tous ensemble, ils partent vers le lieu de leur nouvelle vie. Ils partent en chantant, sans impatience, pleins de courage, de détermination. Mais au fil du temps des différences de vitesse apparaissent entre eux : certains avancent plus vite que d’autres ; certains sont plus pressés d’arriver ; certains ont besoin de plus de repos, certains ont besoin de s’arrêter un moment, parce qu’ils sont épuisés, ou malades ; certains meurent ou sont mourants et ne peuvent pas continuer, n’atteindront jamais la terre offerte, et il faut s’arrêter pour les veiller (ou du moins les achever), puis les enterrer — le temps est passé où l’on pouvait simplement les abandonner, pressés par la survie des plus aptes — ils veulent plus que cela, c’est ainsi qu’ils sont venus se déterminer. Comment faire, désormais que leur groupe est une longue, longue file qui menace de plus en plus de se pointiller ? Vont-ils se résigner à l’éparpillement ? En tout cas, là où ils se sont arrêtés, quelles qu’en soient les raisons, certains vont s’installer, peut-être las de poursuivre, peut-être satisfaits de l’endroit. C’est toute une suite de communautés qui se créent, un archipel au lieu de l’île d’abord envisagée. Ceux qui ont atteint la terre allouée ne sont pas différents, eux aussi ne forment plus qu’une communauté parmi les autres, pas plus importante même symboliquement ; eux aussi oublient rapidement où ils sont — le lieu lui-même étant quelconque — et deviennent une banale maille du tissu de relations qui, entre tous ces îlots ainsi qu’entre eux et leurs voisins, va rapidement s’étendre, entérinant une séparation dès lors irrémédiable jusqu’au prochain rappel de la communauté.
Depuis qu’il m’a capturé, il joue avec moi : d’une main il me précipite, de l’autre il me retient au bord de l’abîme. Je devrais y être habitué maintenant — ne s’habitue-t-on pas à tout ? — mais je n’y parviens pas : à chaque fois je ne peux pas ne pas être tourmenté par la crainte que cette fois-ci il ne veuille ou ne puisse pas me retenir. Il me faudra, je crois, encore de longues années de servage désespéré pour que j’en vienne, non plus à craindre, mais au contraire à désirer la chute et la délivrance, la seule délivrance possible, qu’elle m’apporterait.
Habituellement, il manque de patience et de précaution, il tire au jugé, parfois à l’aveugle ; la plupart du temps, il n’atteint son but que par hasard. Mais cette fois, ses flèches, ses coups, ses injures, ses paroles et regards, tout lui revient tel que porté, aussi acéré, blessant, sans atténuation. C’est pourquoi, conscient du danger, cette fois il est très précautionneux, il se résout aux caresses, aux baisers. Face à la cible-miroir, il mesure tous ses gestes.