Journal du conteur

D’abord, on choisit méticuleusement…

D’abord, on choisit méticuleusement les classes et les genres. Puis on remplit les classes avec des spécimens appropriés de chaque genre.

Ensuite on choisit les lois. Rien ne doit être laissé au hasard (ou du moins le moins possible). Les interactions, la combinatoire des éléments, genres et classes, doivent être étroitement codifiées.

Enfin, on prend ce petit monde, on l’enferme, dans un tonneau, un hangar, un château ou une planète, on maquille la porte et la soude, place un gardien de ce côté, et par des moyens indétectables, voire l’imagination, on observe son fonctionnement.

Tout l’intérêt du monde tient dans la subtile harmonie des règles. Il faut susciter les développements les plus longs et variés avec une économie de moyens maximale. Un monde qui s’arrête, ou un monde cyclique sont de peu d’intérêt. Une fois l’impulsion donnée, il faut qu’il avance de lui-même, de la manière le plus durablement imprévisible, sans limite assignable de durée.

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Je t’enfonce, je t’enfonce…

Je t’enfonce, je t’enfonce, j’appuie sur tes épaules, déjà ta tête est sous l’eau, tu étouffes, mais j’appuie encore, de tout mon poids, de toute ma force, tes pieds disparaissent dans la vase, ton corps entier bientôt, déjà quasi ta tête — alors je peux, enfin, me propulser, vers le haut, vers le ciel et la vie, m’appuyant sur tes épaules. Je fléchis les jambes, et m’élance. Cette dernière impulsion te condamne, et me sauve.

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Devant la foule avide accumulée, l’homme dit…

Devant la foule avide accumulée, l’homme dit : « Mon identité est dans la trace de mes pas ; mon identité est dans les objets que je regarde ; mon identité est dans les vêtements que je porte ; mon identité est dans les mots que ma voix véhicule ; mon identité est dans les objets que mes mains touchent ; mon identité est dans chacune des pensées qui circulent dans ma tête ; mon identité est dans les rayons du soleil que j’arrête ; mon identité est dans le vent qui souffle dans mes oreilles ; mon identité est dans le temps qui coule dans mes cellules ; mon identité est dans les sentiments que je vous porte ; mon identité est dans la vôtre, et votre identité, à chacun de vous, est dans la mienne, et ces mots, c’est vous qui les prononcez par ma bouche. » Il se tut et l’unité qui avait un instant prévalu cessa sur la terre.

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Dans la communauté, tu occupes une place élevée…

Dans la communauté, tu occupes une place élevée. Bien sûr tu es soumis à quelques interdictions, mais ce n’est pas grand-chose, et tu t’en accommodes, d’autant plus que tes privilèges te rendent envié. C’est pourquoi cette communauté n’est pas la tienne : comment lui appartenir en la surplombant ? Sur ton piédestal, tu es seul. C’est pour cette raison que tu ne veux pas lutter contre les révolutionnaires qui désirent t’abolir. Au contraire peut-être, tu vas les accueillir avec soulagement. Il se peut même que tu les remercies de te délivrer. Mais ils ne t’écouteront sûrement pas, ne te laisseront pas parler. C’est pourquoi, dès maintenant, tu te tais, et nous accables de ton silence.

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L’homme, une fois tout en haut…

L’homme, une fois tout en haut, ne sut plus comment descendre ; et pour cause : il s’était dépassé.

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Au début il est toujours loin…

Au début il est toujours loin ; il est loin et tu l’appelles. D’abord il ne t’entend pas, et souvent tu t’épuises et renonces avant qu’il ait entendu. Les fois où il s’arrête et se retourne, il te regarde sans bouger, sans la moindre surprise, peut-être une esquisse de sourire sur les lèvres, il t’attend. Quand, au bout de ton approche, tu es enfin à portée de parole, il s’adresse à toi comme s’il t’attendait, comme si c’est lui qui t’avait appelé et invité à le rencontrer là : il a des choses à te dire, nombreuses et précises, il les connaît bien et parle longuement, il ne se tait pas avant d’avoir dit tout ce qu’il avait à dire, qui, même si vous ne vous étiez pas parlé depuis des mois, te regarde pourtant intimement toi et nul autre. Par quelques questions il ouvre une petite fenêtre, mais tu sais qu’il attend des réponses précises et brèves, et tu te plies sans résister à cette volonté implicite qu’il n’admettrait sans doute pas. Après, sans doute, tu te sentiras coupable de ce que tu appelleras ta lâcheté, tu regretteras de n’avoir pas pu, toi, te vider de tout ce que tu voulais dire, ce pourquoi tu l’avais abordé ; au contraire, tu es bien plus plein qu’avant votre rencontre, car, pour chaque mot dont tu t’es délesté, trop vite pour en être satisfait, il t’en a rendu dix au moins, mots lourds qui pourtant — et c’est bien pourquoi malgré tout tu continues de vouloir le rencontrer —, au lieu de t’écraser concentrent tes forces, aiguisent ton courage, allument ton désir.

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La monture

Il erre, même pas attaché à lui-même ni à la vie. Sans condition, sans conscience, sans tiraillements, sans volonté, sans exigence. Parfois le soir il frappe et attend qu’on vienne lui ouvrir. Personne ne vient parce qu’on s’attend à ce qu’il soit un mendiant : qu’il vienne pour prendre — alors qu’il ne vient que pour donner. Même le peu qu’il vous prend, il ne le fait que pour vous donner l’occasion du don. Sinon il se tient ici ou là comme une main tendue, ouverte, offerte, il attend qu’on le saisisse, mais pas pour qu’on le sauve, il n’a pas besoin d’être sauvé, au contraire. On la dédaigne cette main, sans doute un peu sale, un peu humide, on se sent trop haut pour s’abaisser jusqu’à elle ; pourtant celui qui par curiosité, par compassion, par solidarité, par humilité la saisirait et tirerait dessus sortirait de terre la monture qui porte le plus loin. Il vous prend sur ses épaules, il vous emmène, vous plus léger qu’à la naissance, léger comme une plume pour la première fois de la vie ; plus besoin de choisir le chemin, on se laisse porter. Il ne sait pas où il va non plus, mais il arrive toujours quelque part. D’accueil en accueil, repartant, non pas en fuite, ni en avancée, délivré de la fuite et de l’avancée ; monter puis descendre, aller et venir sans même s’en rendre compte, passer et repasser, ni cercle ni droite, cheminer — vivre — comme une caresse du relief.

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À chaque fois, tu rajoutes une brique…

À chaque fois, tu rajoutes une brique au mur de tes fautes, puis tu reprends l’escalade. Tu montes lentement, parfois tu es bloqué, parfois même tu glisses et dois recommencer. Et pendant ce temps les fautes s’accumulent : le mur grimpe plus vite que toi.

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Il a commencé par l’extérieur…

Il a commencé par l’extérieur : au lieu de s’agripper au monde, aux êtres et de tirer sur ses bras pour se hisser à leur hauteur, c’est sur lui-même qu’il a tiré. Mais seul en lui le vide a grandi. Maintenant il a honte : il passe tout son temps à se remplir, il essaye de justifier, de mériter la taille qu’on lui voit.

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Mains

Dans son désir de concentration, son désir du minimum, il en vient à souhaiter ne plus devoir se lever pour aller chercher les choses, aller vers les gens. « Perte de temps, se dit-il, et de concentration : je veux que tout vienne à moi au besoin, je veux tout et tous à portée de main. » Il s’organise : il se met au centre de son espace, et autour de lui, une à une, il concentre les choses. Il est de moins en moins obligé de se lever et ses jambes raccourcissent. Mais les choses ne sont pas encore assez près car plus il a de choses à portée de main, moins ses mains portent loin. Dans un dernier effort il rapproche encore les choses : il est entouré, surplombé comme par une cloche de toutes les choses dont il pourrait avoir besoin, envie, une fois ; il n’a plus à bouger, plus de jambes ; il n’a plus qu’à tendre la main. Mais il n’a plus de mains pour le faire. Dans son lit moelleux au centre du monde, il s’endort. Quelques-uns veulent le tirer de là, mais seules leurs voix peuvent traverser le mur de choses qui l’entoure. Il se réveille. Des mains se tendent vers lui dans les interstices, qu’il ne peut pas saisir. Avant de recouvrer ses mains il lui faut retrouver ses jambes, se lever malgré l’exiguïté de l’espace qu’il s’est accordé ; alors il peut écarter les choses, sortir, rejoindre les êtres et prendre, une à une, les choses à revers, et les remettre chacune à sa nécessaire distance, là seulement où, au bout d’une quête souvent petite et jamais trop longue, il veut et peut les saisir.

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