Il a peur, et il fuit. Au début, et pendant longtemps, il ne sait pas ce qu’il fuit, mais il a trop peur pour risquer le moindre coup d’œil en arrière : il fuit sans cesse, jusqu’au bout du désespoir, de l’épuisement, jusqu’au dégoût, alors seulement il peut trouver le courage exaspéré ou résigné de s’arrêter, de se retourner pour affronter son poursuivant : mais nul ne se montre. Ou bien cet ennemi invisible est-il toujours dans son dos, sur son épaule, fixé à lui comme un satellite ? En tout cas, cette absence apparente ne l’apaise pas : bientôt la peur le ressaisit, et il se remet à fuir, toujours sans savoir quoi ni pourquoi. Il fuit ainsi plusieurs années, entre de courtes pauses inquiètes, jusqu’au jour où, se rendant à l’évidence, il découvre enfin son ennemi. Jusqu’alors il n’avait pas eu besoin de livrer combat : il lui suffisait de s’y résoudre et de se retourner pour remporter, par défaut, contre le vide une victoire plus frustrante qu’une défaite ; mais maintenant qu’il a trouvé son adversaire, le combat a bien lieu : c’est contre lui-même qu’il le livre, depuis qu’il a découvert que seule sa peur d’abord, puis, s’il la fuit trop longtemps, sa propre fuite le poursuivent. Désormais s’il arrête de fuir, c’est qu’en lui le combat contre elles est remporté, et qu’il s’est unifié : alors il fait demi-tour et rentre chez lui, pour quelques jours de répit dans l’unanimité avant que, fendu en deux, arraché à lui-même, écartelé, il tombe, une fois de plus et peut-être pour longtemps — mais pourquoi, cela il ne le sait toujours pas —, dans le cercle vicieux de la fuite de la fuite.
Tu étais dans le château, tu courais pour échapper aux tireurs. Ils entraient dans une salle — pleine de jeunes gens posément assis sur les gradins —, jaugeaient la foule un instant, silencieux face à face, puis se mettaient à tirer. Le silence était rompu par les balles et les cris, les courses, les chutes, les chaises renversées. Toi tu fuyais depuis presque le début, deux fois déjà tu t’étais trouvé près de la porte basse au moment de l’entrée, par l’autre porte, en haut, des tireurs, et tu avais mis à profit la seconde du jugement pour t’échapper. Cette fois, un tireur se tient devant la porte. Il te désigne de son arme et stoppe ton élan vers la sortie : pourquoi n’emportes-tu pas un peu de la nourriture du buffet ? Il sourit puis désigne tes chaussures. « Qu’est-ce que c’est que ça ? Des sandales ? Tu n’iras pas loin avec ça… » Mais il s’efface et te laisse sortir, tu as peur qu’il ne t’abatte mais déjà tu es dans l’autre salle et les cris commencent. Cette fois tu suis la foule qui fuit. Les corps tombent autour de toi, tu es dans le couloir. Tout à coup tu avises une porte, évidente mais que tu es le seul à voir : tu la franchis et te retrouves dans la cour du château. La palissade est basse, tu l’escalades sans difficulté. Et te voilà sur la route. Mais tu n’es pas sauvé pour autant : le jour n’est pas levé depuis longtemps ; avant la nuit salvatrice, les tireurs auront tout le temps, dans leurs énormes véhicules, de t’écraser sur cette tortueuse, cette unique route étroite, ou de t’abattre. Tu t’es bien débrouillé jusque-là, mais ta vie, malgré la liberté qu’ils te laissent, dépend encore entièrement de leur choix et de ses critères inconnus.
Du haut de leur palais isolé, protégé, ils observent, au bas des remparts — à peine visibles à cause de la distance gigantesque — la foule des hommes, acculés contre le mur par leurs propres enfants. Une mer d’hommes, jusqu’à l’horizon circulaire. Et eux, là-haut, calmes, propres, polis, discrets, cultivés, peu nombreux, réfléchis, circonspects, observent tristement, et avec fascination, la mer humaine qui les encercle. Que faire ? S’ils ouvraient les portes, ils seraient, en quelques instants, submergés, écrasés. L’édifice n’y résisterait pas, il s’écroulerait — seules ses fondations sont inébranlables —, et nul n’y gagnerait rien. Ou bien, au contraire, le monde entier y gagnerait le reflux de la mer humaine. Cette possibilité, ils n’ont pas le courage de l’envisager, de la tenter, et c’est pourquoi, dans leur prison céleste, ils sont malheureux, ils ont mauvaise conscience. Contrairement à ceux d’en bas, ils n’ont le recours ni de l’espoir, ni de la rage.
L’homme des terres arrive, on le voit de loin en terrain plat, il émerge de l’horizon et vient lentement par ici. Ses vêtements grossiers, qui le protègent bien du froid, l’empêchent d’avancer aussi vite que nous, mais nous ralentissons notre marche pour l’attendre ; j’ai même été envoyé à sa rencontre, comme éclaireur, pour l’accueillir et le guider. Qui est-il ? Nul ne le sait. De temps en temps on le voit apparaître et il passe quelques jours avec nous. Sa présence rayonnante nous fait tellement de bien — comme certainement aux autres tribus qu’il rencontre — que nous l’accueillons volontiers parmi nous aussi longtemps qu’il le désire, quand bien même il ne participe que médiocrement aux tâches nécessaires de notre quotidien : il chasse mal, il ne court pas ; en revanche il cuisine correctement. Il plaît aux femmes, mais nous ne lui connaissons aucune aventure avec l’une des nôtres ; avec elles aussi, même les plus belles, il reste distant. Il comprend mal notre langue (mais il a l’air de les comprendre un peu toutes), et parle à peine, mais sa poigne est douce et ferme à la fois, faite pour séduire tout le monde. Peut-être n’est-ce qu’une sorte de mendiant, perpétuellement errant sur le territoire, de tribu en tribu, échangeant contre nourriture sa compagnie réjouissante. Le voilà tout près ; avec tristesse, avec consternation même je remarque qu’il a désormais quelques cheveux blancs.
Je passe ma vie sur un pied, l’autre en l’air, bloqué dans le premier pas. En déséquilibre, je suis toujours en train de tomber d’un côté, de me rétablir de l’autre. Je n’avance pas, j’ai déjà assez de mal à rester debout. À force d’y peser, je m’enfonce dans ce premier pas ; je creuse ma voie dans son commencement.
Il est brisé, à mi-corps : homme des pieds jusque-là, fontaine de la taille à la tête. Cette moitié supérieure déchue pend lamentablement, flasque ; la tête traîne dans la terre, entre les bras inertes ; elle balle et les mains la giflent involontairement sans cesse tandis qu’il la tire, avançant. Il va chez le rebouteux. Mais le rebouteux ne peut rien pour lui, car la brisure est dans la tête. À la taille, mais dans la tête. Personne ne peut plus rien pour lui, il va continuer de traîner son demi-corps mort quelques temps encore, puis, épuisé, impotent, il s’arrêtera, se cachera au creux d’un arbre, où il attendra la mort, qui peut tarder longtemps.
Au bout d’une demi-vie de recherches entièrement tendues vers ce but unique, il trouve enfin la porte. La joie l’accable : sa vie touche à son accomplissement. Il passe la porte, et, de moins en moins incrédule à mesure que du fond de sa mémoire remonte le plus vieux des souvenirs, il contemple autour de lui son point de départ.
On lui tend la main, tout au fond, pour le secourir, et il s’efforce de l’atteindre, il s’écorche contre la paroi de l’abîme, il grimpe de toutes ses forces, à mains nues, jusqu’à l’épuisement, tendu tout entier par l’espoir de saisir enfin cette main salvatrice. Mais à chaque fois qu’il s’en est approché suffisamment, à chaque fois qu’il est sur le point de la saisir, elle recule brusquement — légèrement, juste assez pour être insaisissable. Et elle reste là, tendue, toujours bien en vue. Alors il n’a plus qu’à poursuivre, au péril de sa vie, sa difficile ascension.
Les tentatives s’accumulent, innombrables. Ce n’est qu’une fois parvenu au niveau du sol, l’ascension terminée, qu’il peut enfin saisir la main secourable : précisément au moment où — levant les yeux il s’en rend compte — toute aide est devenue inutile.
Rouge encore du sang de ses victimes irrémédiables, il se rend à l’autorité, attendant le verdict avec sérénité : qu’il soit déclaré coupable, irresponsable, ou qu’il soit acquitté — quel que soit le verdict l’innocence lui sera rendue.
Tous les jours je passe par le même carrefour de deux routes. La première mène tout visiblement dans la vie : elle est bordée de fleurs, longée de nombreuses personnes à pied où montées sur les véhicules les plus divers ; elle est bruyante de l’exubérance de la joie de vivre, de la bonne humeur des travailleurs ; elle mène en ville. L’autre route est austère, c’est un chemin inculte, tantôt caillouteux ou sablonneux, tantôt barré par des ronces, désert, solitaire : il ne suscite pas le désir du regard. Et pourtant je sais bien que c’est lui qui mène à ma véritable existence, celle que j’ai choisie, celle que je désire. Je le sais : jamais il ne m’advient, à l’instant quotidien où j’arrive au carrefour, de méconnaître le sens des deux chemins — et pourtant, la plupart des fois, c’est le mauvais chemin que j’emprunte, le premier. Je longe la foule et je ne partage pas sa joie ni sa bonne humeur. Toutes les fleurs m’apparaissent ternes, absurdes ; j’arrive en ville, et la ville est vieille, sale, grise, c’est une jungle que je veux fuir. Le soir je rentre et l’anxiété, depuis le moment du choix au carrefour, ne m’a pas quitté, minant toute la joie que j’aurais pu grappiller. Mais les rares fois, les quelques jours par mois où je trouve, au carrefour, le courage de prendre le bon chemin, j’ai toujours l’heureuse surprise ou la confirmation de redécouvrir que, passés les premiers mètres, le chemin se déploie dans la vastitude, clair et long ; il n’y a pas foule, mais je ne le parcours pas tout seul ; ceux qui sont là, je peux leur parler avec un plaisir d’autant plus grand que la sérénité de l’assomption m’a gagné, que je suis réunifié, qu’au creux de moi nulle angoisse ne point. Ce chemin-ci, je le sais même si tous les jours je l’oublie, fait une boucle : tous les soirs il me ramène au carrefour, à l’issue d’une journée gagnée.
Et malgré tout, je continue de prendre, presque tous les jours, le mauvais chemin.