L’homme s’avance à l’intérieur de lui ; il monte, il grandit. D’abord il est tout petit au sein d’une immensité, qui l’emplit de crainte et de respect, comme dans un lieu sacré. Peu à peu, il se met à occuper cet espace, à remplir son corps comme un enfant les vêtements de son père. Ses bras intérieurs grossissent, s’allongent, et se glissent dans ses bras comme dans des manches, ses jambes intérieures, de même, s’enfoncent dans ses jambes comme dans des pantalons, sa tête intérieure, dans son crâne comme dans un casque, une cagoule, et le voilà qui a rejoint sa propre forme, buté contre son propre corps. Sa croissance intérieure est théoriquement finie.
Peu, très peu d’hommes parviennent à dépasser ce stade, et à continuer leur croissance intérieure. Il y faut beaucoup de volonté, de force, une grande lucidité, de la chance aussi, du temps. Cette croissance prend des formes nouvelles. Quelques-uns vont pousser, pousser, jusqu’à muer, changer de corps pour un plus grand, qu’ils pourront de nouveau remplir ; ceux-là sont très rares cependant. D’autres vont grossir, se faire grossir, pour se donner plus de place à occuper ; ceux-là sont rares aussi, mais peut-être moins. D’autres enfin ont trouvé le moyen de continuer leur croissance intérieure dans les limites de leur extériorité : ils grandissent encore à l’intérieur de leur croissance elle-même. Ce n’est pas visible, sinon à leur sourire, ce n’est pas dangereux ni vulgaire. Cette croissance dans la croissance est potentiellement sans limite, et ceux qui la réussissent peuvent même ne jamais, leur vie durant, cesser de grandir à l’intérieur d’eux-mêmes, sans rencontrer d’obstacle infranchissable ; ceux-ci, extrêmement rares, on les appelle les grandissants.
Il faut partir quand même, comme tous les matins. On se débarbouille, on déjeune, on démonte, range, on lève le camp et reprend la marche. On gravit une colline, au sommet de laquelle on se retourne et contemple le soleil levé qui vient juste de dépasser le sommet de la colline de la veille et qui révèle la splendeur de cette vallée où on a passé la nuit. D’ici, on distingue le plan des très anciennes ruines, qui nous avait échappé hier soir ; l’agencement des blocs écroulés, couverts de mousse et presque enterrés pour certains, évoque des formes : ce matin c’est un dragon, un majestueux dragon de pierre couché sur le flanc, à peine mort, naseaux éteints, gueule ouverte au dernier souffle.
On ne s’attarde pas, il faut avancer, d’autres collines sont à franchir, comme tous les jours de toute la vie.
Ils sont tous les deux dans le bocal. L’un se tient prudemment au centre, le plus loin possible des parois, qu’il ignore et finit, la plupart du temps, par oublier. L’autre au contraire se cogne sans cesse, cherche à sortir de toute sa force : mais il n’y parvient pas ; les parois sont lisses, sans prises. Ils sont tous les deux prisonniers, chacun de son côté seul, s’évitent et se méprisent.
Quand, très rarement, à cause des remous ils se croisent, le premier demande au second pourquoi il s’obstine à vouloir sortir ; le second lui répond en lui demandant à son tour comment lui, le premier, peut supporter de vivre aussi lâchement, aussi décidément enfermé, résigné, sans aucun espoir. La discussion, presque impossible, est déjà terminée : chacun se détourne de l’autre et poursuit son chemin circulaire, le long des parois pour l’un, autour du centre pour l’autre. Il peut se passer des mois sans qu’ils se rencontrent de nouveau, et aucun des deux ne le regrette.
Moi je les observe, dans leur bocal, et je suis content de ne pas leur ressembler. Je me félicite de ne pas les avoir imités, d’avoir compris à temps que je ne devais pas entrer dans le bocal sous peine de ne jamais plus pouvoir en sortir. Je les observe et je les plains. Je ne crie même pas, sachant depuis longtemps qu’ils ne peuvent pas m’entendre. Mais, de temps en temps, je me mets contre la paroi translucide et j’attends qu’ils passent pour leur faire des signes d’amitié, de connivence. Sourires, regards, grimaces, messages écrits sur des bouts de papier… nos échanges sont très limités, de pure forme ; je me comporte avec eux comme avec des malades incurables. Ils me sont très chers, mais je ne peux rien faire de plus ni pour, ni avec eux.
Chaque nuit, il s’introduit par effraction dans une des riches demeures des quartiers résidentiels, et s’attaque au coffre-fort qui ne manque jamais de s’y trouver. Expérimenté, silencieux, habile, patient, chanceux, il n’échoue jamais à en découvrir le code. Alors, satisfait de sa réussite, il sourit et s’en va, sans même ouvrir le coffre.
Une nuit pourtant, sans savoir pourquoi, sans y réfléchir, il ouvrit le coffre qu’il venait de vaincre : il était vide. Une forme vague en négatif dans l’épaisseur de la poussière pouvait peut-être faire croire qu’il y avait eu là quelque chose, mais on ne pouvait évidemment pas deviner quoi.
Les nuits suivantes, il ne se contenta pas de forcer les coffres-forts, il les ouvrit, et découvrit avec une stupeur de plus en plus inquiète qu’ils étaient tous vides. Il retourna ouvrir les coffres dont il avait déjà triomphé, et n’en trouva pas un seul qui contienne autre chose que de la poussière.
Obstiné, il continue quand même ses effractions, mais désormais sans plaisir, dans l’angoisse, en quête du coffre-fort qui contiendra enfin un secret, un trésor quelconques.
Dans la catastrophe, il avait perdu son nom. Comme il n’y avait plus personne pour l’appeler, il ne s’en aperçut pas tout de suite. Un jour il rencontra un autre survivant, lui aussi nomade, qui lui demanda son nom : impossible de s’en souvenir. Il ne s’en inquiéta guère : à deux, les pronoms suffisaient. Les difficultés commencèrent quand ils rencontrèrent une mère et son jeune fils, errants. Les trois autres avaient encore leur nom et décidèrent de le baptiser, mais que choisir ? Ils en discutèrent pendant des heures, en vain : aucune proposition ne lui agréait. Chaque nom lui semblait trop particulier ; dans chaque son, il entendait un état d’âme, une qualité, qu’il ne se reconnaissait pas. Il s’attendait à ce que le seul nom dont l’évidence le frapperait soit celui qu’il avait oublié, mais au bout de plusieurs centaines de propositions il n’avait pas été frappé, et il en vint à se demander s’il n’avait pas rencontré son nom en l’ayant pris pour celui d’un étranger. Les autres s’efforçaient de lui représenter la commodité de la nomination : qu’il prenne donc un nom, n’importe lequel, ainsi ils pourraient l’appeler. N’était-il pas lassé de s’entendre héler « Truc ! » ou « Machin ! » ? Mais il n’en était pas lassé. Devant ses réticences, ils cessèrent d’insister et le laissèrent, du moins provisoirement, sans nom ; entre eux, quand ils parlaient de lui, ils l’appelaient « l’autre » : et lui voulait, confusément, le rester.
Il passe son temps à classer tout ce sur quoi son attention se focalise, à dresser listes, tableaux, nomenclatures, qui ne le satisfont jamais, qu’il reprend incessamment, sans réussir à les parfaire : le taxinomaniaque est épuisé. Il n’a pourtant pas un instant de répit, dans ses rêves mêmes il catalogue moutons, étoiles, labyrinthes, monstres de cauchemars… Il ne peut plus regarder les choses, les sentir, les toucher : elles n’existent plus qu’en tant qu’éléments à classer. Désormais, seules les grilles sont vraies pour le taxinomaniaque, rien d’autre n’est réel.
Le peu de santé mentale qui lui reste, il le perdra bientôt, quand il aura atteint le stade de l’ultime taxinomanie, parfaite, infinie, spiralée : la taxinomanie des taxinomies elles-mêmes, qui consiste à classer les classements, et les classements des classements, et les classements des classements des classements…
Un enclos a été dressé. Quelques hommes s’y tiennent, serrés les uns contre les autres, le plus loin possible des barrières. Ils ne s’écartent les uns des autres que sous le fouet des contremaîtres, qui les désignent et les envoient au travail. Le travail consiste à recopier les livres de la vérité. Pour cela il faut évidemment la lire et la relire : il n’est donc pas impossible, sans s’en rendre compte, de l’assimiler, toute méfiance annulée par les coups et les cris des contremaîtres. Les plus intelligents des scribes s’étonnent même qu’on les autorise à poser leurs yeux sur ces textes sacrés. Ils pensent qu’on ne les croit pas assez intelligents pour qu’ils puissent en profiter, et ils redoublent d’efforts pour acquérir la connaissance dont ils se découvrent capables. Ceux qui sont ainsi devenus savants croient cacher hypocritement leur nouveau savoir derrière le masque de la servilité la plus docile, mais les contremaîtres ne s’y trompent pas, eux qui ont été en leur temps les meilleurs des scribes, avant de passer de l’autre côté de la barrière et de fouetter leurs anciens pairs sans remords. De leur lointaine retraite, les maîtres surveillent le chantier et veillent à l’équilibre des travailleurs et des contremaîtres, auxquels ils apportent, de loin en loin, le visage masqué, les nouveaux et longs articles de la vérité à recopier pour leur seul usage en échange des copies qu’ils emportent.
Au cirque des monstres, l’attraction la plus populaire est celle-ci : le dompteur secoue de toutes ses forces un fouet, au bout duquel, à la seule force des dents, un homme-tronc est accroché. Le dompteur fouette, gifle l’air et le sol, et l’homme-tronc doit tenir bon. C’est à qui lâchera prise le premier. À chaque coup, à chaque effort redoublé du dompteur, la foule retient son souffle, dans l’attente éperdue du dénouement. Mais il n’est pas près d’arriver, les deux lutteurs sont bien accrochés l’un à l’autre, il faut attendre encore pour connaître le vainqueur. Que ce soit d’ailleurs l’un ou l’autre, l’homme-tronc va nécessairement finir par s’envoler vers les gradins, par s’écraser contre un fauteuil soudainement déserté, sous les clameurs de surprise et de peur. Qu’il ait vaincu le dompteur en résistance ou non, il n’y aura gagné que son pain quotidien.
Grâce à mes nombreux petits bras, mous et gluants, je peux ramper, mais très lentement. Grâce à ma cavité buccale, je peux sucer et filtrer la boue des flaques, l’eau croupie des mares ; parfois la pluie me désaltère. Il m’est difficile de me déplacer, et très long de me nourrir. Je me suis donc fait poisson : je me suis traîné jusqu’au bout d’une falaise, et de là je me suis laissé tomber dans la mer. Je m’y laisse porter par les vagues et les courants, je passe mes journées à filtrer l’eau. Et je fonctionne, maintenant, à plein régime ; je grossis. Je filtre les déchets, les impuretés ; je les retiens, les digère, me les incorpore, me les fais charpente et parois renforcées. J’ai certes abandonné toute velléité de maîtriser mon déplacement, mais je nage en pleine félicité. Mes petits bras s’atrophient, je n’en ai plus besoin. Ma vue de même, mon ouïe, mon odorat. Je vais bientôt me taire. Voici ma dernière phrase : je vais digérer mon système nerveux, je n’en ai plus besoin non plus.
Dans la salle où la foule des curieux est rassemblée, on jette soudainement un gnou. Un beau gnou mâle adulte, habitué aux chevauchées par les plaines de tout un continent. Interloqués, l’animal et la foule s’observent, immobiles. Puis les premiers hommes, les dominants, commencent à s’approcher doucement. On tente une manœuvre d’encerclement malgré les tables et les chaises. Le gnou, effrayé, se met à crier et son cri tient en respect quelques instants la foule. Mais elle recommence bientôt son avancée inexorable. Le gnou rue, ses pattes tremblent. Tout à coup il se met à courir. Il renverse des hommes, piétine des enfants, se cogne aux murs, s’écorche aux coins des tables. Tout le monde hurle, qui de rage, qui d’effroi. On lui jette des chaises, on le frappe au passage avec ce qui tombe sous la main. La bête finit par trébucher. On se jette sur elle, on l’étouffe, la piétine à son tour. Trois hommes l’étranglent de toute leur force.
La lutte est finie, le gnou gît, mort, à même le sol. Et la reconstitution continue : maintenant, sans couteau ni flamme, rien qu’avec les ongles et les dents, il faut le manger.