Journal du conteur

Entre les bons et les méchants…

Entre les bons et les méchants, l’espace est infime. Un interstice tout au plus, l’arrête d’une frontière étroitement surveillée. C’est pourtant là que je me tiens, funambule maladroit, tantôt je tombe chez les uns, tantôt chez les autres. Et même si je n’étais pas maladroit, tous ceux qui me voient essaieraient toujours de me faire tomber de l’autre côté. Mais comme aucun des deux camps ne veut de moi, on me laisse toujours m’en aller, c’est-à-dire, puisqu’il n’y a pas de porte entre eux, remonter sur la frontière. Là, réjoui et rasséréné parfois jusqu’au bonheur par l’horizon lointain et mon avancée timide, je reste aussi longtemps que je peux tenir en équilibre, échapper à leurs guetteurs et résister à leurs poussées.

279

En chemin, la journée…

En chemin, la journée, il a toujours l’impression de marcher droit devant lui. Mais quand il fait le point, sur la carte, le soir, il se rend compte que son cheminement finit invariablement par tracer une spirale. Du lieu fortuit, quelconque et honni de sa naissance, il ne s’éloigne jamais qu’en une lente spirale, comme si sa fuite la plus directe était infléchie par une force centripète qu’il ne sentirait pas ! Cette force, ce n’est pas le remords, ce n’est pas la nostalgie, ce n’est pas la culpabilité d’abandonner ceux qui voudraient le retenir, il en est sûr, il est pur de toutes ces passions tristes. Ou bien comme si le monde, dans son épaisseur et sa densité, lui opposait une résistance que seul un faible angle d’attaque pourrait vaincre. Mais le monde l’ignore justement. Non, cet infléchissement quotidien de sa course ne peut avoir qu’en lui sa cause. Il a essayé de la percevoir, il a essayé très attentivement de foncer tout droit, mais il a continué à spiraler sans rien déceler. Et il a fini par se résigner : pour lui le chemin le plus court et le plus rapide — celui qu’il lui semble suivre chaque jour — passe par l’exploration méthodique, de proche en proche, par l’arpentage continu et précis, petite portion par petite portion, de la plus grande part de sa patrie. Il voudrait être déjà loin, mais il se trouve assimilant ce patrimoine qui le rendait bien moins curieux que ce que l’horizon lui cache encore. Malgré lui, son héritage semble être son principal combustible.

278

Je vais te poser une question…

— Je vais te poser une question, à laquelle tu devras répondre instantanément par oui ou par non. La vitesse est fondamentale. Tu es prêt ?

— Je suis prêt.

— Oui ou non ?

Seuls ceux qui répondent immédiatement oui passent l’examen, ceux qui tardent à répondre et ceux qui répondent non sont définitivement écartés de toute responsabilité.

277

On le rencontre après une longue absence…

On le rencontre après une longue absence.

— Que deviens-tu ? lui demande-t-on.

— Je chemine, répond-il.

On vient le voir chez lui :

— Comment vas-tu ?

— Bien : je chemine.

On le trouve allongé sur l’herbe de la cour, les mains sous la tête.

— À quoi penses-tu ?

— À la prochaine étape de mon chemin.

Il est enfermé dans le bureau. À travers la porte on lui demande :

— Que fais-tu ?

— Je chemine.

Il est au lit, en train de lire. On l’interrompt :

— Que lis-tu ?

— L’histoire d’un cheminement qui m’inspire.

On le croise sur le chemin.

— Où vas-tu ? lui demande-t-on.

— En courses, répond-il.

276

Le boulet

On ne sait plus à quand remonte l’institution du boulet. Les hommes pestent contre elle, mais s’y soumettent encore. Ils voient du moins que nul d’entre eux, même parmi les riches et les puissants, n’y échappe. Certes on soupçonne le boulet de certains d’être creux, mais nul journaliste n’a encore révélé pareil scandale. Les voyageurs sont d’abord surpris, même s’ils étaient prévenus, de voir ces hommes semblables à eux et se livrant aux mêmes tâches et travaux quotidiens boiter, tirant derrière eux leur boulet comme autrefois des bagnards. Comment un peuple si farouche — ayant repoussé tous ses envahisseurs — peut-il accepter cette aliénation barbare ? L’anthropologue de passage s’en étonne d’autant plus qu’on accuse le boulet sans cesse. Est-on en retard : c’est la faute au boulet. On trébuche : encore le boulet. On échoue : toujours le boulet. On sait pourtant, du moins chez les bricoleurs, qu’il est facile de le dessouder. (Il est de notoriété publique que beaucoup le retirent pour la nuit). « C’est la grande sagesse de ce peuple, lui répondent, sous couvert d’anonymat, ses confrères de l’université locale. Ne vous y trompez pas : presque tout le monde ici a déjà retiré son boulet ; presque tous ont couru, dans la foret, grisés par la légèreté, la liberté. Et pourtant tous ou presque ont remis leur boulet. Quant à ceux qui ont choisi l’émigration… au bout de quelques années la plupart traînent autour des postes frontaliers, à quémander le retour, la renaturalisation, ils offrent leurs chevilles cicatrisées au forgeron… Leur dossier est étudié avec clémence, et nous les autorisons en général à revenir, à titre d’exemple. Pourquoi reviennent-ils ? Ils se sont rendu compte qu’ils ne vont pas plus vite sans leur boulet, qu’ils n’atteignent pas mieux leurs buts sans lui… En public tout le monde vitupère contre son boulet, on le frappe, on lui crache dessus. Mais au fond nul n’est dupe. N’avez-vous pas remarqué combien les boulets sont ouvragés, personnalisés ? On les grave, les décore, on en change régulièrement. C’est la principale industrie bijoutière du pays… Mais les rares émigrés qui ne reviennent pas : voilà nos héros ! Nos plus grands héros sont ceux qui nous ont abandonnés. »

275

Nous voici enfin tous réunis…

Nous voici enfin tous réunis. Plus une tête ne dépasse, ni un pied, les grands se tassent, les petits se mettent sur la pointe des pieds, et s’ils sont encore trop petits, il y a toujours quelques mains charitables pour, au moment de l’inspection — mais tout moment n’est-il pas celui de l’inspection — les soulever juste assez pour que leur tête soit bien alignée. Nous nous tenons bien les uns aux autres, et quand le vent souffle on dirait la mer, parcourue de vagues de frissons, agitée d’une lente houle de dodelinements de têtes. Chaleur, égalité, fraternité, on inculque à nos corps la devise d’ici. Quand nous ne formons plus qu’un, nous sommes admis dans la plus grande démocratie du monde et nous voyons remettre notre brevet de citoyen : le même pour nous tous. Grâce à lui, nous pouvons voter à l’élection présidentielle.

Au bureau de vote, nous nous mettons à genoux et courbons la tête, et c’est sur la partie offerte, l’arrière de notre crâne, que le coup de tampon est appliqué. Au son des haut-parleurs, nous avançons, toujours à genoux, vers la grande urne. Le hasard a déjà désigné une de nos mains pour y glisser l’enveloppe ; voilà. Nous avons le droit de nous relever, de relever nos corps, sinon nos yeux. Qu’y aurait-il d’ailleurs à voir ? Nos visages sont presque aussi identiques que nos chaussures sont disparates.

Au procès c’est pareil : nous sommes tous à la fois jurés et accusés, c’est plus simple et moins cher. Nous sommes condamnés à mort d’une main, graciés de l’autre, jamais acquittés ni pardonnés, et ceci une fois par mois, c’est une des institutions de la plus grande démocratie du monde. Mais comme il y a toujours besoin de main d’œuvre, notre grâce est seulement la commutation de notre peine en travaux forcés.

274

Voler le feu ? Quelle petitesse !…

« Voler le feu ? Quelle petitesse ! C’est l’ambroisie que j’aurais volée ! » C’est ce qu’on a fait dernièrement. Les dieux privés d’ambroisie, dépérissant, parcheminés, rendus ou donnés à la mortalité, avant de succomber moins à la privation qu’à la honte, larmoyant nous mettaient en garde : « L’ambroisie sans la sagesse est le pire des poisons. » Du haut de notre victoire, vengés, nous les méprisions sans les écouter. Un dit seulement : « Nous serons aussi sages que vous l’avez été », et nul parmi les hommes ne se leva pour leur fermer les yeux.

273

Dès que le dernier de ses disciples est parti…

Dès que le dernier de ses disciples est parti, le sage tire les rideaux, ferme sa porte à double tour, et, dans le secret de son intérieur, à l’insu de tous — disciples, admirateurs, pairs, contradicteurs, ennemis —, il s’abandonne à ses désirs, quels qu’ils soient, presque innocents, risibles, ou coupables. Il a honte ; honte de ne plus trouver, une fois seul, la force de pratiquer la sagesse que non seulement il professe en toute sincérité, mais qu’il personnifie si majestueusement aux yeux des consciences toujours plus nombreuses à suivre son enseignement, pourtant ardu, et surtout son exemple, pourtant presque inimitable. Terré, lové au creux de lui-même, il se vautre dans ses régressions et se repaît de sa honte même. Le fond de la nuit le trouve ainsi aux affres presque de l’agonie. Mais il se garde bien d’appeler. Il s’évanouit souvent, et plus souvent encore l’espère et l’attend comme une délivrance. L’aurore le ravive, ramène à sa conscience les déchéances de son intégrité. Il n’est pas encore revenu à lui-même. L’impatience le rend fou. Il parle seul pour chasser les fantômes revenus des désirs mal assouvis. Il supplie en pensée ses disciples d’être bien à l’heure ; il espère secrètement qu’ils soient en avance, qu’ils s’inquiètent, qu’ils forcent la porte, le trouvent, le sauvent de son imposture ou de ses désirs ou de sa honte ou de sa sagesse ; mais il sait qu’il leur a vanté et enseigné la stricte ponctualité. Ce n’est jamais avant d’y être poussé par la dernière urgence qu’il trouve le courage de se lever : il a juste le temps de ranger, nettoyer, se laver, s’habiller. C’est l’heure, un dernier coup d’œil à la salle lui confirme qu’il n’y reste aucune trace. Ce n’est pas le cas sur son visage, lui crie le miroir, mais il est trop tard pour reculer. Il déverrouille et ouvre sa porte : les disciples viennent d’arriver. Alors tout reflue en lui avec le soulagement immense, un sourire nettoie son visage, et toute sa sagesse lui revient en même temps que ses disciples.

272

Il y est venu par une mauvaise conscience déguisée…

Il y est venu par une mauvaise conscience déguisée en curiosité. À la grande distribution des signes d’opprobre — un pendentif de plomb à porter autour du cou, toujours par dessus les vêtements —, et bien qu’il ne le doive pas, il se met dans la file. Il se fait discret, mais on le repère quand même, et les gardes essayent de le faire changer d’avis, avec de moins en moins de ménagement à mesure qu’il persiste sans colère dans son refus. Mais la citoyenneté et l’autorité mêmes qui le préservent de la nécessité de porter le signe empêchent qu’on l’évacue de là par la force sans une décision de justice, qui arrivera trop tard. Il atteint le guichet et tend la main. Le guichetier hésite, et l’homme, qui pourrait le menacer, lui demande d’une voix douce, qu’on sent prête, s’il le faut, à supplier, de lui donner sa part du malheur commun. Comme le temps presse et que la file est immense, que les guichets sont peu nombreux, que les heures supplémentaires ne sont pas payées et les responsabilités pas établies pour ce cas, le guichetier hausse les épaules et remet le cordon et le pendentif. L’homme passe sa tête dans le cordon et continue dans la file. La qualité de ses vêtements détonne, mais il sait que leur usure le rendra bientôt indistinguable, et sans impatience il n’attend plus que cela, tant soudainement, désormais, le commun est plus important que le malheur.

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Il envie parfois ceux qui cultivent…

Il envie parfois ceux qui cultivent sagement leur petit jardin parfaitement délimité. Il sait pourtant que, si c’était son cas, il passerait son temps à scruter douloureusement l’horizon par-dessus la clôture.

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