Je vis sur mon géant, depuis aussi longtemps que je me souvienne. Comme un parasite, mais consenti, car non seulement le géant connaît ma présence et me porte, mais encore il me prend souvent pour, au bout de son bras, m’élever très haut au-dessus de sa tête et me faire voir de là le monde, avant de me reposer dans le cocon de ses cheveux où je passe la plupart de mon temps. Cette haute position ne me permet pourtant pas de le diriger : il va où il veut, sans me demander mon avis — peut-être sait-il que je n’en ai pas, que je me laisse guider tantôt avec ravissement, tantôt avec indifférence. Lové dans les plis graisseux de son formidable corps quand il fait froid, nourri par les miettes de pain accrochées à son manteau, lavé par les gouttes d’eau qui s’échappent de ses lèvres quand il boit — comme tous les géants, il mange et boit très salement —, protégé de tout et voyageant sans fatigue, passant la plupart de mon temps à me reposer : j’ai tout pour être heureux. Je l’ai peut-être été, mais, malgré la reconnaissance que j’ai pour mon géant, je ne le suis pas ou plus, et même de moins en moins : la curiosité m’a saisi de voir le visage de mon doux maître. Elle a crû jusqu’à devenir obsessionnelle. Elle me gâche le bonheur, le confort de cette vie protégée, m’empêche d’en jouir, de dormir, me ronge, me rend fou dans mon repos. Je n’ai plus le choix : je dois savoir qui il est. Je monte une dernière fois sur son crâne, et de là je m’élance devant lui. Dans ma chute, je me retourne. Et je découvre, avec stupéfaction, que ce visage énorme, tourné vers moi sans me voir, n’est autre que le mien, démesurément agrandi.
J’atterris indemne à ses pieds gigantesques, et c’est alors que, par un soudain acquit de conscience, tâtonnant je me rends compte que moi aussi, jusqu’alors sans le savoir, je porte un petit être sur ma tête ; et que cet être, n’est encore que moi-même.
Je suis tout en bas et eux tout en haut, immenses, écrasants. Mais grâce à leur protection, à leur bienveillance, à leur éducation, je grandis et grossis. Lentement je les rattrape. Je ne le sais pas encore, ils me paraissent inaccessibles, insurpassables. Les années passent, et nous éloignent ; chacun va son chemin. Un jour, je m’aperçois que je les ai perdus de vue. Je fouille le ciel, les alentours du regard, et ne les vois pas. Ils ont disparu, me dis-je. Quelque chose attire mon regard vers le sol. Je le scrute, en vain. Je dois me baisser. Je ploie mon dos, m’accroupis. Enfin, le nez au ras du sol, je les vois : minuscules, rampants. Je les ai donc dépassés, déjà tellement dépassés… Avec effort, je les observe, et comprends qu’eux ne peuvent plus me voir : nous vivons désormais à des échelles incommensurables. Je ne suis pourtant pas encore un géant, puisque j’ai le regret de ne pouvoir me montrer à eux de toute ma nouvelle hauteur.
Ton père est un géant, et toi-même seulement un homme ; que peux-tu faire ? Pour chacun de ses pas, il t’en faut faire dix ; même si tu cherches à t’éloigner de lui, il a tôt fait — peut-être involontairement, en passant — de te rattraper, et d’annuler tes velléités d’indépendance. C’est pourquoi tu décides de partir pour toujours, aussi loin que tu le peux ; tu t’exécutes, en cachette ; dorénavant, si tu veux vivre libre — et tu n’es pas sûr de le vouloir, ni d’avoir la force de supporter, encore moins d’apprécier cette vie — tu devras te cacher. C’est le seul avantage que ta petitesse te confère : aux yeux d’un géant comme ton père, tu es difficilement repérable. Vivre ainsi, de buissons en cabanes, de fourrés en forêts ; et, à chaque fois que ton père sera dans les parages, à chaque fois qu’il passera juste au-dessus de toi sans te voir, à chaque fois que sa voix tonnera au-dessus de ta tête, tu n’auras jamais d’autre désir que celui, avide mais désespérant, d’être trouvé par lui, d’être caressé, réconforté, protégé, sauvé, emmené, ramené — comme tu t’abandonnerais ! Comme tu abandonnerais facilement ta vie misérable, difficile ! Mais il ne te trouve pas, tu es bien caché, ou c’est sa vue qui, avec l’âge, décline, ou encore peut-être ne te cherche-t-il pas ; et il s’éloigne et tu le regrettes amèrement. Tu poursuis ta quête errante. Tu n’as qu’un désir : rentrer à la maison ; mais tu n’aurais jamais le courage de rentrer aussi minuscule que tu es parti. Tu cherches le grandissement. Comme si tu pouvais le trouver tel quel, offert… tu sais pourtant bien que même si tu y parvenais, ce ne serait qu’un leurre : un costume trop grand pour toi — ton père ne s’y tromperait pas. Tu ne peux pas vouloir cela : tu dois te résoudre à la patience. Dans ta quête — ou est-ce devenu une fuite ? —, tu cherches donc les occasions de grandir, les outils et les actions qui t’élèveront honnêtement jusqu’à la taille de ton père — peut-être : il n’y a de toute façon pas d’autre possibilité.
Si, pourtant, une autre possibilité : regarder le père, et le voir réduit à la taille d’un homme normal — c’est l’admiration qui fait la différence de taille. Mais à cela, tu ne pourras jamais te résoudre : vivre misérable, vivre solitaire, tu y es résigné ; vivre, en plus, sans dieu, tu ne le supporterais pas.
Il est accroupi au bord de l’eau, et il joue aux ricochets avec ses visages. Il prend des visages dans ses poches, il les lance en les faisant tournoyer, il les regarde planer un instant, puis il contemple la gerbe de l’impact qui précède leur engloutissement. Il les prend au hasard, ne les regarde pas en les choisissant, ne sait pas ceux qu’il lui reste, ne sait pas celui qu’il porte, ne sait pas ceux qu’il a perdus. Peut-être des visages secondaires, inutiles, vieux et morts ; peut-être des visages actuels, importants, des visages aux traits lourds de mémorable, des visages qu’il regrettera.
Il prend son visage, celui qu’il porte maintenant. Il le regarde un instant et le jette lui aussi dans l’eau. Le visage coule et l’homme sourit parce qu’il aurait dû disparaître avec lui… Il se palpe… rien à faire : il a déjà un autre visage.
Alors il plonge, il nage les yeux ouverts, l’eau est claire et il peut voir au fond, inaccessibles et reflétant par instants les rayons du soleil, quelques-uns de ses visages. Leurs traits sont figés, souvent c’est un rictus qui les défigure. Il ne peut pas plonger assez profond pour les ravoir, il se contente de s’observer dans ces miroirs, déformé par les remous, la distance. Il le fera encore, de temps en temps, jusqu’à ce qu’il ne reste au fond de l’eau plus un seul visage, jusqu’à ce qu’ils aient été tous engloutis par la vase des profondeurs, emportés au loin par les courants, les tempêtes, avalés par des poissons charognards.
Dans son rêve, l’araignée enflait, elle se nourrissait de son cerveau à lui, et grossissait à mesure qu’il diminuait. Jusqu’à finir par l’avoir entièrement sucé, par occuper le crâne lisse tout entière. Il se réveilla en sursaut. Elle était là, taille accoutumée, immobile sur le drap blanc. Ravalant des sanglots, ses yeux brouillés de larmes douloureuses, peur et soulagement, espoir et dégoût mêlés, il lui parla plus tendrement que jamais, la poussa délicatement vers sa tête, lui murmurant « rentre, rentre » comme il aurait supplié un enfant. Il la prit finalement, avec une infinie délicatesse, dans la paume de sa main, et la porta à sa bouche ouverte. Les yeux fermés, réprimant un haut-le-cœur, il la glissa dans le creux humide. Il sentit les pattes infimes sur sa langue, de plus en plus loin, et haut. Quand il eut cessé de la sentir, enfin, il ferma la bouche, rouvrit les yeux, serra les dents tellement fort qu’elles en grincèrent. Mâchoire contractée, il se rendormit rapidement.
Une nuit, pendant son sommeil, l’araignée entra dans sa tête. Dans l’ombre de sa tête, elle se tenait tapie, immobile, elle attendait. À un moment, sans doute sous l’effet d’un cauchemar, les traits de l’homme se crispèrent, et il ouvrit grand la bouche. L’araignée s’y faufila en un éclair et s’installa dans sa tête.
Le matin au réveil, il sentit qu’elle était là. « La bête est en moi » fut sa première pensée. Il se le répéta dès lors obsessionnellement, désespérément. La plupart du temps l’araignée demeurait immobile, hors d’atteinte de ses sens, mais parfois il pouvait la sentir ramper le long de son œsophage, ou tout au fond de sa gorge. Au début, à chaque fois qu’il sentait que ça bougeait en lui, il était secoué d’un dégoût panique, il essayait de la noyer en buvant, ou de la vomir, qu’elle meure ou qu’elle sorte. Mais avec le temps il finit par s’y habituer. Il ne pensa plus qu’occasionnellement à elle, quand il se regardait dans un miroir ; alors il se répétait : « La bête est en moi. »
Il l’accepta, et vécut avec. Quelle ne fut pas sa surprise, un matin au réveil, de sentir qu’elle était partie. Surprise redoublée lorsqu’il constata, les jours et semaines suivants, que personne ne remarquait la différence. Il enragea. Il avait passé toutes ces années à maudire l’araignée, en lui imputant tous ses échecs, ses problèmes, ses défauts. À présent il s’en rendait compte, il s’était servi d’elle bien plus qu’elle ne s’était jamais servie de lui — elle immobile constamment. Ne pouvant plus la rendre coupable de ses malheurs, il lui fallut se rendre à cette évidence révélée : « La bête, l’araignée, c’est moi. »
Et le lendemain il sentit, apaisé, plein de gratitude, qu’elle était revenue.
Il s’éveilla brusquement mais sans sursauter, son seul mouvement fut d’ouvrir les yeux, il ne pouvait pas bouger car ç’aurait été risquer de toucher une des araignées noires et de toutes tailles qui recouvraient, immobiles, tous les murs, le sol et le plafond de la chambre, chaque centimètre carré des meubles, du bureau, du lit, de son oreiller jusqu’à ses joues, et peut-être même ses cheveux étalés. Paralysé par la terreur, il demeura immobile dans son lit — il n’avait jamais aussi peu cillé —, scrutant l’obscurité de la chambre jusqu’à ce que la clarté de l’aurore, par les défauts des volets, lui permette de se convaincre que les araignées — sans qu’il en ait rien vu, sans qu’il ait même deviné le mouvement d’une seule patte — avaient toutes disparues.
Je me réveillai en sursaut, en sueur, me trouvai assis au lit, pétrifié, transi, fronçant les yeux dans la pénombre en découvrant peu à peu la chambre envahie de cadavres. Des cadavres entassés jusqu’à mi-hauteur des murs, où les rejoignaient les pieds des innombrables cadavres pendus au plafond. Je tentai de me frayer un chemin jusqu’à la porte. Il me fallut plusieurs heures de reptation hargneuse pour y parvenir. Et la poignée était bloquée. Je m’acharnai en vain dessus pendant plusieurs minutes. Le souffle court, tétanisé par mes efforts, je me mis à taper frénétiquement sur le bois de la porte, que je savais peu solide. Mais en vain ; et le bruit sourd de mes coups, la résistance que je rencontrais me portaient à croire que la porte était bloquée de l’extérieur. Il me fallait pourtant sortir, et la fenêtre de la chambre était trop haute. Je m’acharnai à nouveau sur la poignée, et cette fois elle céda. Je parvins à glisser un pied puis un genou dans l’entrebâillement de la porte, et poussant je pus me faufiler entre les cadavres qui la bloquaient de part et d’autre. Dans le couloir le plafond était libre, mais ici aussi le sol jusqu’à mi-hauteur, et l’escalier jusqu’en bas, étaient recouverts de cadavres, les cadavres tous similaires d’hommes en complet noir, jeunes, aux cheveux mi-longs et lisses tombant sur leurs yeux fermés, jetés les uns sur les autres, la plupart sur le ventre, la tête ballant entre les bras démanchés. La descente était difficile, et je ne tardai pas à glisser sur les cadavres aux membres rigides et aux abdomens gonflés et dévalai tête la première l’escalier comme un toboggan. Je me retrouvai par chance indemne au troisième étage, où malgré mon vertige je me laissai tomber de la rambarde. Le choc fut amorti par les cadavres qui s’entassaient dans le hall. Je parvins à sortir en me faufilant par l’étroite fente que plusieurs minutes de poussée acharnée m’avait seulement permis d’obtenir de la porte, dont les gonds étaient coincés par les doigts bleuis des cadavres. J’étais enfin dehors. Je regardai à droite, à gauche. La rue était submergée de cadavres, les mêmes cadavres tous identiques. Quelques chiens se repaissaient là d’un festin qui n’existait pas dans leurs rêves. Résolu à ne pas devenir moi-même un cadavre, je courus, trébuchant constamment sur des corps, jusqu’à la corniche d’où, en haut de la grande descente qui mène à l’ancienne porte médiévale, on domine la plaine jusqu’à l’horizon. J’eus un instant de désespoir en constatant que les cadavres avaient recouvert toute la plaine, les champs, les collines, et que même la rivière disparaissait sous leur masse uniforme, mais mon dégoût était plus fort et je continuai. Seul le haut de la porte émergeait de l’amas des cadavres, et après quelques secondes je me précipitai vers elle, suivi de quelques chiens. Plusieurs fois je tombai, je glissai et roulai sur des cadavres, mais je parvins sauf au bas de la ville. La porte médiévale heureusement était ouverte. En haut du monticule de cadavres qui l’avait empêchée de se refermer, je trouvai un espace suffisant pour ramper hors de la ville. Je me retrouvai dans la plaine, contemplant la mer de cadavres, agitée jusqu’à l’horizon de lentes ondulations que je pouvais maintenant discerner.
Il me fallut quatre jours de marche presque ininterrompue pour enfin pouvoir fouler la terre nue, là où les cadavres commençaient à se raréfier. Je m’écroulai dans le premier bras de rivière libéré que je trouvai, et bus à m’étouffer. Pendant quatre jour je n’avais pas mangé, j’avais dû me résoudre à sucer les vestons imbibés de l’eau de la rivière pour ne pas mourir de soif, et je n’avais pas dormi. Affamé, transi, je mâchai quelques brins de l’herbe humide de la berge. J’aurais voulu continuer d’avancer pour mettre entre les cadavres et moi la distance du monde entier, mais je n’arrivais plus à garder les yeux ouverts, me sentais sombrer dans un sommeil contre lequel je ne pouvais pas lutter, malgré la peur qui m’étreignait de me réveiller de nouveau dans la chambre, dans la ville envahies de cadavres, au milieu de la mer de cadavres jusqu’à l’horizon.
Il commence à peine et voudrait déjà être au bout du chemin : il voudrait donc que le chemin ait une fin, un but déterminé, localisable sur la carte. Mais si c’était le cas, ce serait évidemment comme s’il était déjà arrivé ; nul besoin de suivre, de frayer le chemin : le plus rapide des raccourcis ferait l’affaire.
Dans ma jeunesse, j’ai quitté mon village des confins, et je me suis dirigé sans hâte — il me fallait économiser mes forces — vers le centre de l’empire, vers la capitale, là où plus d’événements surviennent en une journée qu’au village en une vie. Maintenant je suis à la porte de l’empire, il m’a fallu toute une moitié de vie pour arriver là, et je ne sais même plus pourquoi je venais. Chaque matin avant l’aube je prends place dans la queue déjà longue des entrants ; je suis un des premiers pourtant. En attendant mon tour, j’observe le grouillement de la ville, le pullulement constant des hommes, des animaux et des machines par les portes toujours grandes ouvertes pour laisser passer les voyageurs, les marchands, les immenses véhicules remplis à ras bord de provisions venues parfois de l’autre côté de la terre. Presque tout le monde peut entrer. Mais invariablement, quand vient mon tour, le garde qui est à ce moment de service — ils sont quatre, et se relaient — me toise de toute la hauteur de sa jeunesse, moi voûté par les ans et la dureté de la vie errante qui a été la mienne, et sans dire un mot, d’un geste aussi méprisant qu’il en est capable, un geste majestueux quoique ridicule, il me renvoie. Alors je fais demi-tour, je longe la queue maintenant immense sous les regards effrayés ou compatissants, et je viens me placer à son extrémité, le dernier des derniers. Ma journée s’écoule ainsi, d’ordinaire je suis refusé trois fois.