Je profite de son sommeil pour effeuiller ses visages, un à un, aussi doucement que possible pour ne pas le réveiller. Je n’y résiste plus, le besoin de savoir m’obsédait. Visage après visage, et encore d’autres : si ça ne finissait jamais ? Y aurait-il dans cette mince épaisseur une infinité de visages à la finesse infinie ? Mais je sens enfin que ça diminue, car la peau est devenue plus souple, presque translucide. Un dernier visage… et me voici face à un vide béant, un petit trou noir qui m’aurait irrémédiablement happé si je ne m’étais pas écarté dans un réflexe salvateur. Je me force à regarder. Le voilà donc, me dis-je, tel qu’il est au fond : vide, creux, cosmique. Ma curiosité rassasiée, j’entreprends de remettre les visages, que j’avais heureusement conservés dans l’ordre. Il ne s’est toujours pas réveillé. Le peut-il, d’ailleurs, sans visage ? Mais le premier que j’essaie de disposer est aspiré par le trou noir, en même temps que le bout de mes doigts qu’heureusement j’ai le temps d’écarter, ma force, à cette distance, étant supérieure à son attraction. J’essaie encore : même résultat. Encore et encore, chacun de ses visages est aspiré dans le vide infini de sa tête. À peine le temps de jeter sur cette abyssale horreur une couverture, je m’enfuis. Je suis donc un meurtrier. Mais le matin le voici qui sort de sa chambre, de bonne humeur, habillé. « Comment ça va ? » me demande-t-il de sa belle voix bien réveillée. « Mal dormi ? De mauvais rêves peut-être » ajoute-t-il en m’adressant un clin d’œil dès que j’ose lever les yeux. J’ai dû pâlir. Son visage est revenu. Comment, d’où ? Je me garderai bien, désormais, d’essayer, du moins par ce moyen, d’en savoir plus sur lui — ou sur quiconque. D’ailleurs la vie reprend, inchangée. J’effleure ma joue, je la sens tout aussi souple, chaude et solide qu’avant.
Au cours de sa vie, il mue de nombreuses fois. Mais contrairement aux insectes, aux serpents, il ne s’extrait pas de ses mues, car il mue dans le sens inverse, ses dépouilles vers l’intérieur. Au lieu de les abandonner aux vents ou de s’en nourrir, au lieu d’être à chaque mue délesté du passé, du vieux soi, il conserve toutes ses mues en lui comme un arbre ses anneaux de croissance. Elles se dessèchent et se ratatinent, peu à peu, dans le vide intérieur qui les empêche de pourrir et d’empoisonner leur hôte. Aussi, quand l’extérieur même commence à vieillir, à se craqueler, est-il vain d’espérer : aucune régénération externe ne peut rien contre le creux sec qui a fini de remplir l’homme. Ses mues imbriquées, les plus anciennes d’abord, puis au fur et à mesure les mues de plus en plus récentes, se sont effritées. Jusqu’à la dernière. Fine et translucide comme une aile de papillon, la dernière peau de l’homme tombe en poussière à son tour, et révèle un tas de la même poussière, aussi légère que la cendre. Cette cendre des ans est vite éparpillée par les vents, fertilise les terres et plus rien ne reste de l’homme que les os ; les mêmes qu’on voit partout, dont on fabrique pieds de table, charpentes, accastillage, outils, menus bijoux…
Il voudrait seulement être, et non pas faire. Tout son temps devant le miroir à contempler fasciné l’intensité constante de son être. Mais comme c’est impossible, il est condamné à faire, pour compenser.
Quand ils n’ont pas les yeux fermés, les rêveurs regardent le ciel, et avancent au hasard, sans savoir où, sans rien pouvoir faire d’autre. Tant qu’ils étaient rares encore, on avait pitié d’eux, on les recueillait, on leur faisait raconter (ou inventer, ou vivre, difficile à dire) leurs rêves en public, lors de séances qui avaient autant la faveur des médecins que des enfants et où ils gagnaient à leur insu le peu d’argent nécessaire à leur entretien. Mais ils sont devenus trop nombreux. Inutiles et malsains, enfermés dans leur tête, ils sont désormais pourchassés. Les repérer est difficile car leur errance peut les avoir menés n’importe où, mais une fois trouvés on n’a qu’à les ramasser, comme du bois mort, ils n’essaient jamais de s’enfuir. Alors la rééducation commence. L’attrapé, on le tabasse, on torture son corps pour le lui faire sentir de nouveau, comme quand il était enfant et que son corps existait encore dans sa tête. On lui attache solidement bras et jambes et on l’allonge dans le grand champ avec tous les autres, ventre contre terre, le nez dans l’herbe, boueuse à force d’être piétinée, et sur son dos, pour l’empêcher de se retourner, on pose une lourde pierre. On l’étend sur une fourmilière, pour le forcer à ouvrir les yeux sur ce qui le ronge en bas. On lui apprend à regarder le sol.
Celui qui parvient à se retourner, qui lève de nouveau vers le ciel un visage soudainement éclairé, et qui par ce faire se révèle incurable, on l’embroche sans sommation. La douleur n’altère pas ses traits, son faciès mortuaire montre une béatitude admirée mais pas enviée. On prélève de lui tout ce qui peut être transplanté ou cultivé (parfois on ne les maintient en vie qu’en tant que vivants donneurs d’organes) puis, si ses restes ne servent pas de nourriture aux animaux du zoo ou aux détenus des prisons, pour le punir dans l’infini on l’enterre allongé sur le ventre.
Il lui a fallu longtemps pour consentir à sa voie. Pendant des années il a rôdé autour de l’entrée de sa voie, guettant furtivement pour voir si personne n’y pénétrait ou n’en sortait — il avait toujours un clin d’œil, un regard entendu tout prêts, mais il n’a jamais eu l’occasion de s’en servir avant de finalement, lassé d’attendre en vain, se décider à entrer dans sa voie, pour d’autres longues années, de flânerie cette fois, comme un touriste, enivré d’une liberté qu’il n’employait pourtant qu’à narguer sa voie, ajournant toujours plus ingénieusement le moment de se mettre à la creuser.
Il l’avait pourtant reconnue sienne dès sa jeunesse, quand il s’était soudain trouvé requis par elle, ouverte inopinément devant lui. Mais il lui avait suffi de jeter par hasard un coup d’œil alentour pour se rendre compte qu’en même temps que sa voie il avait découvert toutes les autres, et avec elles la peur de s’enfermer dans une seule, la peur que d’autres lui soient meilleures, qu’il se trompe et aille perdre son temps… Sans ignorer pourtant qu’il ne pouvait — ni d’ailleurs ne voulait — les essayer, ces voies toutes exclusives les unes des autres ; et se rendant bien compte que ce n’est pas comme on choisit telle pomme plutôt que telle autre à l’étal du marchand, en fouillant éventuellement jusqu’au fond du tas, que les voies se prennent. Il parvenait à peine à user son râteau, sa pelle et son seau d’enfant, seuls outils qu’il se soit procurés, vestiges du temps où ses désirs précédaient immédiatement ses agirs. C’est seulement récemment que la conscience impérieuse du temps filant, de l’âge venant, du risque d’avoir passé sa vie à tergiverser l’a forcé à s’y mettre enfin : visage noirci, ongles cassés, il creuse parallèlement à la surface, à une hauteur d’homme environ dans le silence souterrain, résolu mais pas aussi tranquille qu’il le voudrait car obligé — du moins le sent-il — de se presser pour rattraper au moins un peu du temps perdu. Plus un instant pour les voies adjacentes, c’est seulement pour affermir ses frontières qu’il les effleure désormais.
S’il n’a pas la malchance de tomber dans un effondrement de voie, de se trouver dans une voie que d’autres auront déjà creusée, une voie déjà pleine, une voie dont la société, en loi ou en fait, aura décidé la fermeture ; s’il n’a pas le malheur de se sentir un jour bloqué, ayant atteint le bout de sa voie ou plus probablement le bout de ses forces ; s’il échappe au regret d’avoir acquiescé à cette voie — mais qu’aurait-il pu faire d’autre —, alors il creusera bienheureusement sa voie jusqu’à sa mort ou jusqu’à l’imprévisible. Sinon, il sera forcé d’essayer de changer de voie : de livrer ses désirs au hasard jusqu’à ce qu’il se trouve — peut-être — de nouveau requis par une voie qu’il aura sécrétée. Mais comme il s’est mis en voie si tard dans sa vie, comme il n’a déjà, sent-il, plus assez de temps pour creuser sa voie jusqu’au bout, s’il devait en changer ce ne serait probablement que pour choisir son cercueil, ne pas se tromper de tombeau.
Brusquement, je me rends compte que j’ai cessé d’avoir peur — ou que ma patience est excédée. Je ne ressens plus le besoin, qui a taraudé mon adolescence, de connaître le monde avant de le découvrir. Je décide aussitôt de me contenter de ce que je sais pour tous préparatifs, et je pars.
C’est en franchissant pour la dernière fois la porte de mon bureau de l’institut de géographie que je me rends compte du piège qui avait failli se refermer sur moi : j’aurais passé ma vie à étudier et parfaire les cartes d’un monde constamment produit et changé par les hommes, sans jamais emprunter les chemins que j’aurais tracés, sans atteindre les lieux où j’avais voulu aller enfant et dont le désir avait motivé fallacieusement mon besoin d’étudier les cartes ; pour ne pas avoir de regrets j’en serais certainement venu à croire que les cartes suppléent le monde, j’aurais succombé à l’illusion de le posséder en le voyant tout entier sous mes yeux, dans mes mains. Suivant de mon doigt tel chemin sur la carte j’aurais cru le connaître et l’arpenter, refoulant l’évidence, pourtant confirmée par la moindre balade, que rien ne remplace l’impression du chemin traversant telle terre sous tel ciel : chaque pas est un cas.
Je ne sais pas en partant si j’ai toujours le désir des lieux où mes rêves m’envoyaient, ou si je vais chercher quelque chose d’autre ou pas, mais je sais que quoi qu’il en soit j’utiliserai seulement les cartes les plus vagues, et le moins possible : je me réjouis d’avance des découvertes fortuites que j’y gagnerai. Évidemment, quelquefois j’apprécierai de pouvoir me repérer rapidement, de trouver un raccourci. Mais je garderai les cartes pour les retours, pour les revenirs, pour les deuxièmes fois et leurs suivantes éventuelles. Pour les premières fois, je devrai trouver le courage de frayer les chemins plutôt que les suivre, avec comme seuls outils mes sens et facultés.
Le voici qui s’avance en pleine lumière, afin que tous autour le voient et puissent à loisir l’observer. Des murmures parcourent les rangs et les gradins, des bras se tendent, surtout d’enfants. Il tourne lentement sur lui-même, pour se présenter à chacun sous tous les angles. Il observe lui aussi, peut-être avec plus de curiosité encore, les regards fixés sur lui ; mais il a beau plisser les yeux, la lumière dans laquelle il se tient l’éblouit, il a beau se concentrer sur telle étincelle aperçue dans tel œil, il ne distingue rien clairement ; à chaque tour tout a changé dans les yeux qu’il voudrait scruter mais qu’il ne fait qu’apercevoir un instant sans pouvoir y deviner grand-chose d’autre qu’une curiosité peut-être malsaine, une fascination peut-être morbide, un dégoût largement exagéré. À force de plisser les yeux, il commence à avoir mal à la tête ; il se résigne donc à ne pas satisfaire sa curiosité, il ferme les yeux. Toute pudeur l’a abandonné, il pourrait se dévêtir s’il le fallait, se montrer nu à tous, sans même cacher de ses mains ses parties génitales. Ce serait plus dur de le faire en gardant les yeux ouverts, mais il pourrait certainement s’y habituer jusqu’à l’indifférence. Mais nul ne le lui demande, il semble y avoir bien assez d’étrangeté dans la posture, dans le visage d’un seul homme pour satisfaire la curiosité du public. Voici un sujet.
Bientôt il a mal aux jambes, il s’assoit par terre, et finit même par s’étendre, un bras sur les yeux car la lumière est si forte qu’elle transperce ses paupières. Ainsi les gens le voient moins bien. Quelques-uns s’approchent, l’effleurent, le caressent, commencent à le déshabiller. Des enfants lui tirent les oreilles, lui écartent les paupières, heureusement aussitôt repris et punis par leurs parents désolés ou du moins inquiets. Un qui est médecin remarque, désigne, et explique à haute voix la vieille cicatrice de son abdomen. Une femme lui arrache un cheveu d’un coup sec, qui le fait tressaillir : il ouvre les yeux et se redresse en sursaut. Tous s’écartent brusquement, trébuchant les uns sur les autres. Il se reprend aussitôt, lève haut un bras en signe d’apaisement. Les voici rassurés. Il reste assis, une main en visière, l’autre tendue. Un homme s’approche et la lui serre. Il s’y accroche, l’autre comprend, tire, et le relève. Il est de nouveau debout. Il rajuste ses vêtements sans précipitation, jette un dernier coup d’œil alentour et se dirige doucement vers la porte, d’un pas traînant. La foule s’écarte pour le laisser passer. Il sort de la lumière puis de l’arène.
Les gens regagnent leur place, dans l’attente. Il hésite un moment, dehors, puis monte à son tour dans les gradins. Personne ne le reconnaît, il s’assoit à côté d’un enfant qui ne tourne même pas la tête sur lui. Il attend comme les autres, mais sa patience est limitée par sa fatigue ; il lui semble que personne d’autre ne se présentera ce soir-là, et il s’en va parmi les premiers.
Les géants se sont donné pour mission de sauver les hommes. Ils parcourent la terre avec leurs grandes loupes à la recherche des trous où les hommes se sont enfouis dans leurs cercles vicieux, et dès qu’ils en trouvent un ils enfoncent leur grande main dans le trou, tâtonnent doucement et en tirent l’homme effrayé mais bientôt reconnaissant qui s’y morfondait. Ils le portent un moment sur eux, durant le chemin de retour vers les camps d’hommes qu’ils ont créés. Ils ne font évidemment pas un voyage par homme, ils mettent à profit chaque pas pour la recherche. C’est pourquoi un homme tôt sauvé peut rester plusieurs semaines sur son géant, comme en voyage. Quand finalement le géant rentre au camp le plus proche (pas forcément celui d’où il est parti) et y dépose ses hommes, ceux-ci le remercient et s’en vont retrouver leurs pairs dans la joie. C’est pour les protéger d’eux-mêmes que les géants ont grillagé les camps des hommes : là-dedans, pas de trou, que des arbres et des fleurs et une perpétuelle fête. Les géants prennent sur leur large dos tous les soucis.
Mais parfois, un homme reste insensible à la fête ambiante et longe tout le jour le grillage circulaire qui enclot le camp. Les géants le remarquent et leurs sourcils se froncent : encore un insatisfait, absurdement désireux de la liberté de retomber dans tous les trous creusés par le hasard sur son chemin. Les géants se déguisent et tentent de dérider le malheureux, essaient de le raisonner : n’a-t-il pas là tout pour être heureux ? ne peut-il pas se défaire de ses espoirs et désirs illusoires ? L’homme leur donne raison sur tout, mais il ne peut pas renoncer. Et quand, une nuit quelque temps plus tard, les géants de garde le voient s’enfuir par le trou qu’il a percé — ils le savent bien — dans le grillage, ils détournent tristement la tête et font semblant de ne pas le voir, et la pitié donne mal au ventre aux plus sensibles d’entre eux. L’homme s’éloigne rapidement, au comble de la joie, excité par sa réussite et tendu par l’espoir de l’horizon.
Mais voici qu’un échappé, pour la première fois, ne s’enfuit pas : il s’installe à côté des géants, de l’autre côté du grillage. Il organise un troc avec les hommes du camp : il échange ce qu’il se hasarde à aller glaner dans la nature sauvage contre un peu de la manne que les géants font pleuvoir sur le camp. Les géants, incrédules, l’observent quelques mois, ne sachant comment réagir. Par le trou qui sert aux échanges entre le monde et le camp, quelques hommes maintenant se risquent, enhardis par la bonne mine de leur sauvage congénère. L’homme s’est construit une cabane contre le grillage, et c’est à travers le grillage qu’il rencontre l’amour pour la première fois. La plupart des hommes ont toujours peur du dehors, la majorité n’a pas ou plus de curiosité à son égard et aucun désir d’y aller ou d’y retourner. Mais ceux qui le veulent désormais le peuvent, par le trou entretenu et agrandi, quoique maintenant fermé par une porte artisanale — la première œuvre de l’industrie humaine dans le camp. L’homme y tape à ses retours, et bien vite on lui ouvre, curieux des trésors qu’il ramène. C’est à l’occasion d’un de ces retours qu’un vieux géant qui a longtemps observé ce manège interpelle l’homme : « Tu triches ! lui dit-il, tu dois choisir ! » L’homme, qui s’attendait depuis longtemps à ce moment, avale sa salive et dit, calmement, fermement, d’une traite et d’une voix bien audible même pour l’ouïe faible des géants : « Je savais bien que ça ne pourrait pas durer toujours. Mais je vais rester ici, et attendre que vous me chassiez, ou pire. »
Le lendemain au réveil, les hommes découvrent incrédules et pour la plupart terrifiés que les géants ont disparu pendant la nuit.
Depuis qu’il en était, il avait pris la mauvaise habitude de dévisager tous les gens, de les regarder dans les yeux, à la recherche de ses camarades (de ses complices, dans le vocabulaire de leurs ennemis). C’était dangereux, il le savait ; il n’y avait rien à chercher sur les visages, on devait s’attendre à y trouver un optimisme béat. On ne devait même pas « s’y attendre », car cela pouvait signifier qu’on aurait pu s’attendre à autre chose ; non, il fallait les voir, sans les regarder, et constater sans aucune surprise l’optimisme béat qu’ils irradiaient. Car si la police secrète vous surprenait à dévisager les gens, surtout avec le regard inquisiteur qu’il était difficile de ne pas avoir ce faisant, vous étiez fichu. D’ailleurs la recherche, en plus d’être inconsidérément dangereuse, était inutile : si vous croisiez un regard où brillait ce que vous cherchiez, vous ne pouviez pas vous y fier, c’était probablement un piège tendu par un agent double. Il savait tout cela, pour se l’être répété des dizaines de fois. Mais il avait encore, malgré les mois passés, le plus grand mal à s’abstenir de marcher dans la foule les yeux levés et mobiles. Il était difficile de vivre seul et sans espoir, il était encore plus difficile de lutter seul et sans espoir, sans encouragement, sans amitié, sans réconfort. Heureusement pour lui il était petit, on ne le repérait pas de loin.
Il avait des alliés, mais il ne les connaissait pas. Pour leur sécurité à tous, certes ; mais certainement pas pour leur santé. Il était épuisé, nerveusement. Je vais me trahir, pensait-il sans cesse, et cette pensée ne faisait qu’augmenter la nervosité qui justement risquait de le trahir ; c’était un cercle vicieux dont il ne parvenait pas à sortir, dont il ne savait pas comment sortir. Il avait besoin d’aide, et il en cherchait. Je dois parler à quelqu’un, se disait-il, et vite. Il rêvait de s’abandonner. Certes il s’abandonnait aux ordres, mais les ordres étaient abstraits, froids, il voulait de la chaleur humaine, il voulait qu’on l’écoute épancher ses doutes, ses craintes, ses espoirs (même s’il savait — justement parce qu’il savait — qu’il ne devait en avoir aucun), il voulait qu’on réfléchisse avec et pour lui. C’en était au point qu’il éprouvait parfois la tentation morbide de se livrer, simplement pour être pris en charge, interrogé et écouté. Comme il se reposerait ! Plus de lutte, clandestine, contre soi et contre le monde entier ; enfin, une vie dans la franchise, plus de ce mensonge constant qui vous rend mauvais et malheureux. S’il n’y avait pas la torture, s’il n’y avait pas la trahison dont immanquablement il se rendrait coupable (même si, en vertu de l’organisation de la résistance, il n’aurait pas beaucoup de secrets ni de noms à livrer), il l’aurait peut-être sérieusement envisagé. Mais il avait trop peur de la souffrance physique. Il avait eu deux occlusions intestinales dans sa jeunesse, et leur douleur intolérable, sans repos, avait épuisé toute sa résistance à la douleur. Il savait que s’il était pris il ferait, dirait, signerait n’importe quoi, absolument n’importe quoi pour échapper à la torture. Mais il savait aussi qu’il serait torturé quand même, simplement pour le terrifier, le briser, pour annuler en lui toute volonté. Il espérait avoir le courage de se tuer, il savait que ce serait très dur — c’était justement, en grande partie, parce qu’il aimait la vie qu’il était entré dans la résistance — mais il espérait quand même trouver in extremis, quand le piège serait sur le point de se refermer sur lui, le courage d’appuyer sur la détente, d’avaler le cyanure ou de se trancher la gorge… Mais il n’avait ni pistolet, ni cyanure, ni lame de rasoir ; et de toute façon, on était toujours pris par surprise. Il était plus que démoralisé, il était désespéré… il était sorti du cercle vicieux. Le désespoir était ce qu’on attendait de lui. Il se comportait mieux, il ne dévisageait plus les passants. Mais il n’était pas encore tel qu’il aurait dû : il marchait désormais la tête basse, regardant ses pieds, les mains dans les poches et il donnait des coups de pied dans les graviers. Je dois relever la tête, se tança-t-il, je dois faire comme les autres, voir du même regard vide, laisser pendre mes lèvres dans le même sourire stupide, inconscient, innocent. Je peux siffler, cela oui, et je ne m’en priverai pas. Siffler une marche, un air militaire bien cadencé. Me laisser entraîner par son rythme martial. Les sons sortirent de ses lèvres, à peine audibles, assourdis par la position de son menton contre son sternum. Il s’efforçait de ne pas penser aux paroles qui défilaient dans sa tête, il les remplaçait par des paroles de son invention, qui exaltaient les idées mortellement interdites auxquelles il croyait. Mais il cessa cela aussi, de peur de se trahir en chantonnant ces paroles scandaleuses. Toutefois ça y était, la musique avait fait son effet. Il redressa la tête. Il pouvait sourire, ses yeux brillaient. Il siffla plus fort. Il entendit la rengaine éclater plusieurs fois sur son passage, reprise, peut-être inconsciemment, par d’autres lèvres dociles. Ses pas avaient pris le rythme de la marche triomphale, et bien que, contrairement aux paroles originales de la chanson, ils ne le portent — il le savait — qu’à la mort et vers nulle apothéose, il les suivait avec une allégresse qui n’était pas forcée.
L’espion ne l’avait pas quitté des yeux et un sourire malicieux fendit un instant son visage quand il vit la démarche, le sourire, le regard de l’homme qu’il espionnait depuis des mois. Allons, se dit-il, celui-là est presque mûr. Il suffira d’un coup de pouce pour en faire le plus loyal des agents doubles.