Il y a déjà plusieurs générations que nous sommes retournés vivre dans les arbres. Pourquoi, nous l’avons oublié ; était-ce fuite, appel, opportunité, retour nostalgique, nécessité ? Quoi qu’il en soit, à force de vivre dans les arbres comme nos lointains ancêtres primates, nous avons perdu le contact avec le sol et l’habitude du sol. Désormais il nous fait peur. Pourtant il nous est indispensable d’y redescendre, au moins pour honorer nos morts. Nous déroulons alors les longues échelles de corde que nous tenons d’ordinaire précautionneusement relevées, même s’il semble que les seuls autres animaux capables de les emprunter puissent se passer d’elles pour grimper. Il ne subsiste heureusement plus guère de ceux-ci dans notre forêt : nous les avons chassés par notre prédation massive des fruits, noix, insectes et petits vertébrés qu’on trouve dans la canopée ; ils ont fui notre présence agressive et tapageuse. En effet, ici dans les plus grands arbres, à l’abri de la canopée merveilleuse et ondulante, nous passons les heures fraîches à nous chamailler bruyamment pour la nourriture et les meilleures branches, et les heures chaudes à chanter, chacun pour soi, à l’ombre des feuillages. Mais dès que nous déroulons les échelles de corde, la peur et la prudence nous font faire silence. Nous tremblons quand nous traversons la couche nuageuse, car nous savons que nous quittons notre territoire, la canopée des plus hautes cimes, îles dans l’océan de vapeur qui masque le sol de la forêt. Ce sol ténébreux, nous nous y déplaçons sur la pointe des pieds, sur le qui-vive, scrutant buissons et sous-bois dans la crainte continuelle d’une attaque imminente et fatale — mais qui nous attaquerait ? Des congénères restés peut-être vivre au sol ; ou d’une autre forêt ; ou d’autres animaux, tour à tour ou coalisés contre ces intrus extravagants, ces proies alléchantes et faciles ? Nous ne le savons pas car notre histoire orale ne consigne nulle attaque : l’ennemi est d’autant plus effrayant qu’il est encore inconnu, tapi, attendant l’instant de faiblesse et d’inattention que nous ne lui avons encore jamais accordé. Dans le silence des feuilles froissées, des branches cassées, nous portons le corps aux membres pendants du défunt juste assez loin pour qu’odeur et miasmes ne nous atteignent pas. Nous l’abandonnons sous un arbre où son âme s’incarnera peut-être et rentrons aussi vite que la prudence et la panique le permettent. C’est ainsi que nous honorons nos morts. Arrivés au pied de nos grands arbres, notre impatience est à son comble : comme nous nous pressons trop, nous maltraitons les échelles, qui, peu à peu, se cassent l’une après l’autre. Bien sûr nous sommes de trop gros animaux pour vivre tout là-haut. Certes, notre stature et notre poids moyens ont diminué, car les grands et gros chutent plus souvent mortellement avant d’avoir procréé ; mais c’est loin d’être suffisant. C’est pourquoi, même si notre tapage nous fait sembler nombreux, nous ne sommes guère plus qu’une petite bande, une tribu décroissante en nombre, à la consanguinité dangereuse, et probablement vouée à une extinction prochaine. Car qui parmi nous renoncerait à la canopée pour retourner vivre au sol, quand chacun ne rêve que de s’élever jusqu’à la cime des arbres, ayant laissé au plus loin la terre, tout là-bas, invisible, inaudible, comme si elle n’existait plus — dangereuse illusion ! — ; ayant laissé aussi la jungle des lianes et des corps ; parvenu au sommet, dans la rareté des dernières feuilles, au bord du ciel, presque en plein ciel : oui, s’élever pour vivre au plus près du ciel, sur la plus haute branche, unique privilège de l’éminence hiérarchique conquise et reconnue… non, nul parmi nous, malgré la perte de ces commodités historiques qui ne sont plus que des mythes — la médecine, l’écriture, le métal… — nul n’oserait quitter la canopée, cette vie aérienne, pour la lourdeur, la touffeur, la pénombre, la peur, les rampants, les serpents… De toute façon, qui sait encore fabriquer ces échelles de corde qui nous demeurent indispensables pour descendre et remonter ? Bientôt nous nous contenterons de laisser tomber nos morts, espérant que l’odeur ne nous atteigne pas, tant nous sommes loin du sol. C’est ainsi, lâchant prise, que les derniers membres de notre utopie trompeuse disparaîtront de ces hauteurs, rendues pour un instant au silence azuré. Fini, les douches de pluie, la caresse du vent odoriférant, le bercement des branches, la contemplation des oiseaux planant, des étoiles brillant… Adieu. Ce paradis n’était pas pour nous.
Aussi loin que je me souvienne, ou croie me souvenir, je me vois les épier, les admirer, les envier. Je m’approchais d’eux, je les suivais autant que je le pouvais. Parfois, bruyamment souverains dans les bois figés, ils passaient à côté de moi, sans soupçonner ma présence immobile, muette, avidement scrutatrice. Je voulais déjà, j’avais toujours voulu vivre avec eux, leur ressembler. Je les imitais. On croyait chez moi que c’était pour jouer. Mais le jeu durait, de plus en plus prenant, sérieux. Il ne s’arrêtait plus, débordait de l’enfance et du loisir dans la maturité et ses responsabilités cynégétiques. Je ne jouais plus. Je n’avais jamais joué : je me préparais. Je m’exerçais à ne plus avoir peur du feu, à rechercher sa chaleur, à trouver beaux la danse des flammes et l’essor crépitant des étincelles. Je m’enhardissais, leur volais quelques menus outils, trésors sacrés. L’écart croissait entre moi et mes congénères, était insurmontable, devenait dangereux. J’avais honte de leur ressembler. Si l’on m’avait jamais aimé, on ne m’aimait plus. On se méfiait de moi. J’étais solitaire ; on m’isola. J’avais renié mon sang et mon éducation : je trahirais ma terre. Je suis parti, sans retour, avant d’être ou banni, ou tué.
Je me suis fait découvrir, recueillir. J’avais rogné mes griffes, rasé mes poils, limé mes crocs. Suis-je devenu pour autant doux comme un agneau ? Je ne sais pas, je ne crois pas, pas encore. La docilité, la soumission, la dépendance du chien me guettent-elles ? Ou au contraire, désormais que je n’aurai plus à vivre isolé, puis-je espérer des relations sociales et personnelles riches, d’égal à égal ? C’est prématuré. Mes griffes repoussent et ma vue rebute. La capacité légale m’est refusée. Ne suis-je donc pas prêt ? Ai-je besoin d’une période de transition — d’au moins quelques siècles ? Qu’on s’habitue à ne plus s’effrayer de mes poils et de mes griffes, à ne plus mépriser leur absence périodique ; que je m’habitue à non plus mordre mais flairer, lécher, baiser, serrer la main qui se tend ? Non pas celle qui me flatte, ni celle qui me dresse, mais celle qui tire et me redresse. Reste une profonde sensibilité aux odeurs qui rend dangereusement sensuelles mes rencontres avec les femelles. Les mâles me craignent ; les dominants me défient ; nous nous battons ; je n’ai rien gagné à remplacer mes griffes par un couteau.
La corde à nœuds ?… C’est la même depuis toujours, dirait-on. Évidemment non : on la refait de temps en temps, quand c’est nécessaire, c’est-à-dire rarement. Celle-ci est plus ancienne que le plus vieux d’entre nous. Ses brins en ont connu des mains ! Regardez-les : ils sont soudés par la sueur séchée qui les a aussi rendus durs comme bois. Elle n’est plus guère souple, en conséquence, mais ça ne nous gêne pas, car nous l’utilisons tendue. Chacun derrière l’autre, chacun à son nœud, tirant la corde et son successeur, tous ordonnés par force. C’est ainsi que nous avançons dans la jungle, c’est ainsi que les exploits qui vous ont attiré ici ont été accomplis. Bien sûr que tout le monde veut être devant ! Certains ne le seront jamais, mais personne ne le sera toujours. Les jeunes gens gagnent des rangs — des nœuds —, les vieilles gens rétrogradent : c’est la dure fatalité du vivant ! Imaginons que tu ne sois plus à ta juste place : ton successeur, qui tire donc plus fort que toi, va gagner sur toi ; entre vous la corde va se détendre ; tu ne vas pas te laisser faire, tu vas redoubler d’efforts, bien sûr ; mais si malgré tout tu ne parviens pas à tendre à nouveau la corde et donc à rétablir entre vous deux la distance normale — qui est aussi la distance maximale : une stature moyenne d’homme environ — alors tu as déjà perdu, ton successeur te colle, tu sens son souffle chaud sur ta nuque et sa sueur dans tes narines, dans un dernier effort il s’arrache et attrape ton nœud et te fait lâcher prise, mais le plus souvent tu as déjà lâché prise, tu lui laisses ta place et tu prends la sienne, volontairement, sachant qu’il est de l’intérêt de tous que les meilleurs tireurs soient devant.
Au bivouac bien sûr tous se mêlent, mais la nuit chacun dort le long de la corde, à son nœud, de manière qu’au réveil on n’ait qu’à saisir celle-ci pour continuer, ainsi nous profitons au mieux des forces neuves du matin.
Puis il y a les pauses, qui peuvent durer des mois, les préparatifs de la prochaine expédition, les réparations de la corde à la suite de la précédente expédition. Ou, plus intéressant, en pleine expédition ! J’ai connu ça une fois. Corde cassée ! Accident rarissime : il a fallu nouer les deux bouts avec les moyens du bord, malgré la dureté des brins. Et ça a fait un nœud en plus, c’est-à-dire un nœud en trop, ce qui nous a perturbés, d’autant qu’il était trop proche de ceux qui le flanquaient, pourtant il attirait irrésistiblement le tireur qui le voyait, vide, à portée de main… mais qui se retrouvait vite si comprimé entre son devancier et son successeur que, s’il ne pouvait dépasser le premier, il voulait, chose inouïe, reculer ! Mais derrière personne ne comprenait cela, tous étaient contents d’avoir gagné un nœud sans effort, ce qui d’habitude n’advient qu’à la mort de l’un d’entre nous, et alors reculer serait insensé, puisque ça laisserait un nœud vide, ce qui nous semble… impardonnable, en plus d’être ridicule. Donc cette fois-là il fallait reculer dans le rang, mais personne ne voulait… alors celui qui est comprimé lâche le nœud, attend qu’arrive à sa hauteur la queue, et saisit le nœud libre, qui se trouve bien sûr être le tout dernier, puisque entre-temps on n’a évidemment pas résisté à saisir le nœud libéré, entraînant l’avancée de toute la cordée… Et cette boucle, nous l’avons répétée tout le temps que dura l’expédition, laquelle, il faut le dire, ne fut pas un succès.
Voilà, c’est ainsi que ça se passe. D’ordinaire ça fonctionne remarquablement bien, ce qu’atteste d’ailleurs le fait que notre renommée soit parvenue jusqu’à vous. Moi ? Vous devinez mon âge ! Je rétrograde peu à peu au fil des ans. Mais… « Tant que je recule, je tire encore ! » comme on dit. Non, je n’ai jamais été tête de cordée, ni parmi les premiers tireurs. Mais j’étais à ma place, c’est le principe même de la corde qui l’implique — et je le suis encore. Si j’avais pu faire mieux je l’aurais fait, et ceux qui me suivaient aussi. De la sorte, vous comprenez bien qu’on ne puisse pas aller plus vite. Votre vie, celle dont vous nous vantez les bienfaits, nous la connaissons aussi, où tous se mêlent au hasard, sans rang ni ordre, où donc la trajectoire collective, privée de but, n’est que la moyenne des errances individuelles — mais nous la connaissons entre les expéditions ferventes qui nous définissent. Bien sûr que nous aimons ces pauses, parfois longues d’ailleurs, bien sûr que nous apprécions le repos, le foyer, la musique, la fête, le bavardage sous les grands arbres… Mais ces joies-là, simples, je crois moi que nous les savourons plus que vous, parce que, à la corde — chacun à sa juste place et au maximum de ses capacités, qui s’additionnent —, nous les avons méritées ! Et nous le savons tous et chacun sait qu’il a mérité sa part, jamais trop petite. Pas de tricherie à la corde, personne ne cède sa place, nul ne renonce à doubler, il n’y a rien qui puisse acheter un nœud car il n’y a rien de plus honorable qu’un nœud de tête. Mais il n’y a aucun déshonneur à être en queue. Le seul déshonneur, c’est de lâcher la corde. Et ceux qui s’en rendent coupables s’enfuient et ne reviennent jamais, de honte ou de peur. Oui je me doutais bien que c’est par leur intermédiaire que vous aviez entendu parler de nous… En termes peu flatteurs, évidemment. Vous êtes notre invité : vous jugerez vous-même. Je me fais fort de vous obtenir l’honneur, rarissime pour un étranger, de participer à la prochaine cordée, qui part justement dans trois jours. Ainsi vous nous jugerez. Et vous vous jugerez aussi. Vous verrez ce que vous valez !
Quand je veux devenir un lion, je dépasse rarement le chat, félin certes, agile, mais bénin. Souvent même je m’arrête au chaton, dont les velléités ne suscitent qu’exclamations enfantines et sourires attendris.
Quand je veux me faire insecte… l’écart et l’effort sont bien moindres : la réussite est quasi garantie. Scarabée, coccinelle, ce n’est qu’un pas. Puis viennent de proche en proche luciole, papillon, fourmi, puce, moustique, phasme… et enfin la blatte. En général je vais jusqu’au bout, assez vite et facilement, non sans sauter de nombreuses étapes. C’est le retour qui est difficile. Un jour peut-être je ne pourrai plus rentrer, je n’y arriverai pas. Espérons que je dépasse tout de même la punaise et la mante, que j’aille au moins jusqu’à la libellule, jusqu’au gendarme.
Si c’est le hérisson ou la petite tortue qui m’appelle, comme il arrive quelquefois, je peux y aller en confiance : aller comme retour ne sont qu’un peu difficiles. Mais ma carapace ou mes épines restent toujours molles.
Le plus facile, dans les deux sens, c’est l’escargot. Celui-ci, je le deviens même parfois sans m’en rendre compte, par accident.
Le plus difficile, c’est l’homme. Lointain idéal, quasi mythique… Je n’essaie même plus.
Qu’il est loin déjà le temps des terres à tous ! Ni murs, ni clôtures, ni frontières. Il est révolu le temps des nomades qui redécouvraient et renommaient sans cesse les lieux de la Terre. Ici le Col du Chamois ; là, l’Antre de l’Ours, etc. À l’infini croyait-on. Non ; ça s’est même fini assez vite.
Et qu’il est encore loin, le temps des ruines ! Où l’on pourra franchir, abattre les murs abandonnés et branlants. Combien de générations après celle de ma fille ? Combien de générations, pour une Terre à redécouvrir, à ré-explorer, dont retrouver et renommer des parties rénovées par la forêt, englouties par le désert ? Combien de générations plus tard pour que des archéologues amateurs — ils ne s’appelleront sans doute pas ainsi et la pratique n’existera sûrement plus en tant que profession — découvrent émerveillés, fouillant le sol de leurs cornes juvéniles, les ruines enfouies de la mythique tour Eiffel ?
Entre-temps, c’est dans un labyrinthe étriqué bien qu’immense qu’ils doivent circuler, les cornus ; dans un dédale dont les murs ne cessent d’épaissir, de grandir en taille et grossir en nombre ; d’autant moins fait pour eux qu’ils ne connaissent qu’une manière de lutter : tout de suite, de front et à fond, et qu’une seule manière d’avancer : en fonçant, tête baissée.
La première fois qu’ils heurtent un mur, quoique prévenus, c’est tout de même le pur étonnement qui d’abord les saisit. Comment ne peuvent-ils pas aller droit devant, simplement, comme les oiseaux dans le ciel, jusqu’à l’épuisement sinon jusqu’à l’infini ? Puis viennent les larmes, d’abord de douleur, ensuite de honte et de déception. La plupart, plus ou moins lentement, parviennent à la résignation, laquelle est peut-être la principale cause de la forme qu’a prise leur société : une sorte de féodalité brutalement instituée, avec sa hiérarchie basée sur la dominance, l’allégeance et la parenté. Ceux qui ne se résignent pas, faible proportion de non-inféodés, on les reconnaît facilement, d’abord à leur solitude, puis à mesure qu’ils s’approchent, à leur tête déformée.
De leurs toiles tendues aux coins des murs, les hautes araignées les observent — certaines ont une très bonne vue — avec pitié, mais aussi avec la légère condescendance peut-être inévitable que leur inflige la croyance en leur supériorité morale, elles qui vivent non pas entre mais dans les murs, dans les trous entre les pierres, qui savent que l’envers d’un mur n’est que le même mur, et que derrière un mur il n’est jamais qu’un autre mur, — à une distance d’ailleurs souvent assez petite pour qu’elles puissent la franchir sans risque démesuré. La migration d’un mur à l’autre est le seul moment où les reines de ce temps lâchent la pierre.
Il y a longtemps qu’elles n’essaient plus de raisonner ceux qui « éprouvent les murs », ainsi qu’elles le formulent. Seuls des insultes rageuses puis un méprisant silence répondaient à leurs suggestions évidentes et circonspectes. Leur bienveillance s’est résignée à la compassion. Depuis lors c’est sans ingérence — une ingérence qu’elles se reprochent encore — qu’elles continuent d’être attentives, intensément attentives, ne serait-ce que pour se préparer aux chocs, qui font trembler dangereusement leurs toiles. Dès qu’elles distinguent, sous les paupières mi-closes, les yeux figés, au fond desquels ne luit plus qu’une étincelle d’obstination obtuse, elles voient d’avance la suite : les coups réguliers, les bosses durcies qui défigurent, les plaies sanglantes constamment rouvertes, les sillons creusés dans les joues par les larmes ; les cornes cassées l’une après l’autre, puis usées jusqu’à l’os ; les dents limées contre la pierre quand il ne leur est plus resté rien d’autre ; enfin le dernier choc, le dernier gémissement, soubresaut, frémissement ; les paupières closes une fois pour toutes ; le premier et dernier abandon, soulageant sinon salvateur. Elles se laissent glisser pour le voir de près. Toute cette viande qui n’est pas pour elles. Philosophes, elles saisissent l’occasion de raviver leur vieille controverse : savoir si ceux-là sont les plus courageux — puisqu’ils ne cessent jamais d’essayer, malgré la douleur, malgré la vanité apparente de leur acharnement — ; les plus stupides — parce qu’ils ne voient pas que tout espoir ne peut être qu’illusoire, du moins tant qu’ils n’unissent pas leurs efforts — ; ou les plus lâches — incapables d’assumer la réalité limitante, cherchant la folie et la mort dans cette unique et involontairement violente et sanglante possibilité de suicide. Elles se chamaillent. Vieux arguments ressassés ; mêmes positions inébranlées, inconciliables. Rien n’a changé ; elles savent à quoi s’en tenir ; ce n’est pas désagréable. Elles se taisent. Elles attendent. Bientôt les grosses mouches arrivent, et les toiles se mettent à vibrer de plaisir.
J’apporte des chaises, les chaises manquantes pour la réunion. Comme elles sont lourdes je prends un raccourci entre les immeubles, par le sous-sol. J’arrive à l’entrée d’un étroit passage. Je distingue un homme, ou peut-être quelques-uns, de l’autre côté, allant dans ma direction. J’hésite un instant, puis m’engouffre. Je dois me presser. Non seulement je vais manquer le début mais un ou deux camarades devront rester debout si tout le monde est là. J’entends des voix : c’est plusieurs qu’ils sont. J’étouffe un juron. Alors qu’il semble que nous devions nous heurter inéluctablement, et qui sait s’ils ne pourraient pas le prendre comme prétexte pour me frapper, ils en ont bien l’air — j’avise à gauche un renfoncement et sans réfléchir m’y jette éperdument. C’est en fait la bouche d’un couloir presque parallèle à celui que j’aurais dû suivre, dont il ne s’écarte que lentement comme s’écartent dos et fil d’une étroite lame de couteau, mais bien qu’il constitue sans doute un détour je le suis, j’ai trop peur de faire demi-tour, je sais qu’ils m’ont vu bifurquer in extremis et si je ne les entends pas c’est peut-être justement parce qu’au lieu d’avoir passé indifféremment leur chemin ils m’attendent en embuscade ou m’ont pris en chasse, sur la pointe des pieds, communiquant par gestes. Je n’ai pas lâché les chaises et je comprends que je me suis fourvoyé. Je suis déjà en retard, bientôt ce ne sera plus la peine d’arriver, tandis qu’elles m’empêchent de m’enfuir et même, par le bruit incessant que je fais en cognant leurs pieds contre les murs, attirent l’attention sur moi.
Je me résous à les abandonner, soutenu par l’idée que je vais les disposer de sorte à ralentir mes poursuivants, qui buteront sur elles dans le noir qu’ils s’abstiennent d’éclairer pour ne pas trahir leur présence et précipiter ainsi ma fuite. Mais je suis surpris de trouver bientôt une porte. J’hésite à nouveau. Et s’ils m’attendaient derrière ? Soit ils ont passé et sont loin ; soit ils me poursuivent silencieusement dans le couloir ; soit ils m’attendent subrepticement de l’autre côté de la porte ; soit ils se sont séparés pour me prendre en tenaille. Mais je n’ai pas le choix : faire demi-tour est au-dessus de mes forces, même si je n’ai pas encore entendu les chaises tomber ni de cris étouffés, je dois sortir, tant pis, je dois sortir quoi qu’il arrive.
La nuit est tombée. La rue est déserte. La chaleur m’étouffe : un orage se prépare. J’entends des pas, des rires. Je reconnais les voix de mes camarades. La réunion est finie précocement et certains rentrent par là. Qu’est-ce que je fais là ? J’ai l’air idiot. Je raconte ma mésaventure, ils sont curieux et n’ont pas peur, ils vont me raccompagner, on ne va tout de même pas abandonner les chaises, qu’on trouve d’ailleurs tout de suite, telles que je les avais disposées. Ils les portent et sans un mot pour l’incident continuent à parler. J’apprends ainsi que la réunion n’a pas pu se tenir faute de quorum ; qu’il manquait sept compagnons ; que je serais venu pour rien avec mes chaises ; qu’elles sont d’ailleurs trop lourdes et que j’aurais mieux fait de venir sans ; que j’ai dû peiner ; que ça se voit d’ailleurs, que j’ai l’air épuisé, que je suis même pâle, qu’il ne faudra plus recommencer, que ça n’en vaut pas la peine, qu’on est très bien assis par terre. Ils sonnent. On leur ouvre chez moi. Une voix de femme, ma mère ou ma sœur, je n’ai pas reconnu laquelle. Ils tiennent à monter avec moi les quatre étages, ils me font un rempart de leurs corps, si je m’évanouissais dans l’escalier je ne pourrais tomber que dans leurs bras. Je marche les yeux baissés. Le palier est éclairé. La lumière vient de chez nous par la porte ouverte. Mes amis me remettent à ma famille, me recommandent le repos. Demain il n’y paraîtra plus. Ils entrent ranger les chaises, ma sœur voudrait les retenir au contraire de moi qui les salue à peine. Je tombe dans mon lit et disparais. Je rouvre les yeux dans le couloir, la porte est ouverte, non, elle est en train de s’ouvrir, on trépigne derrière, la lumière croît, leurs sourires sont féroces et narquois, leurs mains puissantes n’ont pas besoin d’armes, j’entends jurer, tomber les chaises, pourquoi, pourquoi suis-je parti trop tard et trop chargé ? Je ne veux plus rien d’autre que du temps, immobile, étale, tout un temps immense, toute une vie pour m’en repentir. Mais il n’y a plus de temps, c’est ce qu’il me reste encore le moins, ils vont me toucher d’un instant à l’autre, et je ne peux plus espérer d’autre secours que l’inconscience.
Tous les matins, au réveil, je jette un coup d’œil aux monstres que j’ai sécrétés dans mon sommeil. Il n’en reste jamais beaucoup, tout au plus quatre ou cinq, parfois un seul. Pourtant je n’ai pas de mal à les trouver, d’ordinaire ils sont juste là, sur le lit ou autour, recroquevillés, déjà desséchés par la lumière. Je les ramasse avec précaution, pour éviter de me piquer, mais surtout parce qu’il arrive qu’un réflexe agite encore gueules ou dards. Ma fille m’apporte les siens et nous comparons nos productions. Indéniablement, ses monstres sont plus ronds et plus mous que les miens ; leurs traits sont moins marqués, leurs épines moins pointues, leurs griffes moins acérées… Il nous arrive même de nous attendrir. Autrefois j’étais plus curieux ; maintenant c’est surtout par habitude que je les examine brièvement de mon œil exercé, au cas où l’un d’eux, particulièrement original, mériterait de rejoindre ma collection — laquelle, pour être ancienne, demeure très modeste : pas plus d’un spécimen par lustre ; pour les conserver il faut les cuire, je le sais d’expérience : si l’on se contente de les ranger tels quels, il suffit d’un jour de grande humidité ambiante pour les perdre : d’abord leurs contours se font moins accusés, moins nets, et tout à coup, comme une bulle qui crève, ils se mettent à couler, à déborder les uns dans les autres, sans qu’on n’y puisse rien ; à la fin il ne reste plus qu’une masse informe, une sorte de flaque épaisse et stagnante où tous les traits, et les membres, et finalement les corps se sont fondus. Ma fille est plus attentive, qui essaye de déterminer lesquels de leurs attributs et appendices sont originels et lesquels sont hérités des monstres qu’ils ont dévorés pendant la nuit ; elle s’entraîne, argue-t-elle : elle veut devenir paléontologue ; plus que l’invraisemblance des assemblages, c’est surtout la grossièreté des sutures qui lui sert d’indice. Tout ceci ne nous prend que deux ou trois minutes, après quoi nous les jetons habituellement au compost. C’est seulement les rares matins où nous en avons et le temps et l’envie que nous les travaillons. D’abord, avec des ciseaux, nous coupons tout ce qui dépasse, pour ne pas nous blesser : épines urticantes, gueules projetées, ailes griffues, becs effilés, etc. Ensuite nous les humidifions pour les ramollir, puis nous les pétrissons, les mettons en boule, et les roulons dans le creux de nos mains jusqu’à ce que, peu à peu, ils disparaissent.
Pour les surprendre à l’œuvre, il faut se réveiller en pleine nuit. Plus il est tôt, plus ils sont nombreux. Le chaos fait rage alors. Grognements, cris, gémissements remplissent la pénombre. Ça grouille, ils courent et sautent sur le lit, je ne les vois pas encore mais je les sens à travers les couvertures. J’ai beau être habitué, savoir qu’il suffirait d’éclairer la pièce : difficile d’étouffer la peur, surtout quand je sens le dernier de ces monstres gluants et enragés suinter de ma tempe — et tirer, se tortiller comme un ver, impatient de rejoindre l’arène, même en titubant, vulnérable et téméraire. Au fil des minutes je les discerne de mieux en mieux, ombre sur ombre, jusqu’à pouvoir suivre la véritable lutte de tous contre tous à laquelle ils se livrent. Frapper, griffer, empaler, démembrer, éventrer, aspirer, dévorer, toute la nuit durant. Ce n’est pas une bataille rangée, pas de camps, tout au plus des alliances toujours brèves et qui éclatent imprévisiblement en boucheries cannibales. Jusqu’au bout ils s’entre-déchirent ainsi, irrésistiblement, et chaque vainqueur hérite tout ou partie des attributs anatomiques de ses proies successives : des yeux supplémentaires, par exemple — avec un peu de chance ils pousseront derrière une tête, mais ils peuvent aussi bien éclore dans les poplités ! —, ou un nouveau dard, des ailes atrophiées, trois nouvelles pattes sous trois anciennes, une trompe bouchée… C’est pourquoi les monstres que je ramasse le matin entre deux doigts — les vainqueurs de la nuit — sont souvent grotesquement difformes, ridiculement surchargés de gueules à nourrir et d’appendices incompatibles. Peu à peu le calme revient. Cris et grognements sont remplacés par des halètements d’obèse, grâce à la régularité desquels, bercé, je me rendors bientôt. Je sais que les nuits de ma fille sont identiques, sauf qu’elle n’a plus ou pas encore peur. Parfois même, elle joue avec eux.
On leur a construit des bancs sur la falaise, au bord du vide. Les petits vieux aiment venir s’asseoir là. Ils contemplent, au loin, la silhouette du monde, du vrai monde, auquel ils n’ont pas eu et, désormais, n’auront jamais eu accès. Ils en sont restés aux commencements. Toute leur vie, avec ses efforts et ses joies, sa progression indubitable et sa régression inexorable, bornée dans son commencement. Pourquoi ? Que leur a-t-il manqué pour le dépasser, pour entrer adultes dans le vrai monde ? Et qui sont-ils, les rares, les mythiques, ceux qui y parviennent, qui disparaissent et ne reviennent jamais ? Quelle chance, quelle audace ont-ils eues ; qu’ont-ils fait de mieux, de plus que trouver un simple bateau ? Les vieux ont beau scruter la lointaine silhouette rocheuse, ils ne perçoivent pas l’ombre d’une réponse. Seulement, de temps en temps, des éclairs, des lumières très brillantes, couleur du feu, des panaches de fumée, et, pour ceux dont l’ouïe n’est pas trop altérée, un grondement, un vrombissement à peine audible (mais qui, du fait de la distance, doit être, au lieu de son émission, d’une puissance terrifiante). Éruption volcanique, explosion, guerre ? Ils se sont résignés à ne pas savoir. Ils ne veulent même plus savoir, disent-ils, trop vieux pour espérer, pour endurer une révélation soit transcendante soit décevante. Pourtant ils continuent à venir s’asseoir là, et, dans les blancs de leur bavardage, à regarder, certes par simple habitude, mais encore souvent avec une curiosité que l’âge n’a pas tarie. Bien sûr ils voient aussi le vide à leurs pieds, mais ils l’ignorent, cet abîme-là ne les rend pas curieux. Ce ne peut être qu’un charnier, un compost géant, une forêt, dense, florissante, au fond d’un vallon avant la mer. Ils se contentent de savoir qu’un pas suffirait pour y disparaître. Ce pas, beaucoup le font quand il s’agit d’éviter la démence, la dépendance, la souffrance et les soins palliatifs à l’hospice. Il y a aussi ceux qui viennent mourir ici, sur les bancs ; ils s’y traînent, s’y allongent, ferment les yeux. On fait rouler leur corps, sans regarder ce qu’il devient. On jette un coup d’œil aux lointains. Un feu d’artifices ? Ou une bataille ? Rien à faire… Ils en sont restés aux commencements, aux préparatifs, comme des enfants. Le grand parcours, l’exploration riche en surprises et en mystères qu’on avait vantés aux écoliers qu’ils furent, ils n’en ont rien connu. Ont-ils été trompés ? C’est possible. Comme il est possible, et sans doute plus probable, qu’ils aient échoué — pris la mauvaise direction à un carrefour quelconque, laquelle s’est avérée l’impasse qui les a finalement menés ici. Je voudrais parfois les jeter tous dans le vide, dégager la falaise de leur présence importune. M’asseoir tout seul sur les bancs, tout seul observer le spectacle pyrotechnique à l’horizon, m’abîmer en lui. C’est la différence d’âge : je suis arrivé là trop jeune. (« Vieux avant l’âge », comme disait ma mère.) Je me suis pressé vainement, sans mériter d’aller plus loin. Maintenant j’attends, c’est déjà tout ce que je peux encore faire ; j’attends ce jour douloureusement lointain où je serai enfin comme eux, un petit vieux parmi les autres, au bord du vide, attendant de s’y jeter, de s’y engloutir sans un cri. Ou qu’on y jette son corps, et qu’on l’oublie aussitôt, et qu’on regarde au loin les rares lumières ou leur absence.
Récemment réapparus sont les petits démons. Petits par la puérilité, non seulement par la taille ; démoniaques par l’égoïsme et l’indiscipline. On les croyait et les espérait éteints : grande déception ! Ont-ils quitté, pour une raison inconnue, le fond des grottes, le cœur des jungles où ils s’étaient cachés tout ce temps ? Ou bien ont-ils été recréés, sécrétés par la bienveillance de mauvais maîtres ? — au sein même de notre civilisation, dans nos villes, où ils pillent nos ordures. Inconsciemment ils hésitent encore entre conquérir et détruire. De cette hésitation nous profitons en hâte : les accueillons, les flattons, nous soumettant apparemment. Ils se moquent de nous, répètent en perroquet nos proverbes, nous singent et croient nous ridiculiser en minaudant à voix aiguë ; inutile de se fâcher : quelques minutes d’une docilité affectée, obséquieuse suffisent à épuiser la patience de ces rustres et goinfres, dont la bouffonnerie nous distrait. Trapus et grossiers, jaloux, menteurs, voleurs, mais dénués de toute subtilité, ils s’invitent, de sorte que n’importe quel hôte expérimenté sait comment les prendre, comment les amener à se conduire selon nos volontés, comment leur apprendre à manger, non à dévorer, eux qui ne sont pas des ogres et n’ont jamais été des fauves. Et en moins de générations qu’il n’en faut pour créer une nouvelle espèce, ils seront devenus, sinon des bourgeois, du moins d’ordinaires citoyens laborieux.
Mon frère et moi sommes collés. C’est lui le chef, nous le savons tous deux, mais les hasards du développement embryonnaire ont été défavorables, de sorte que c’est moi, le faible, qui ai le contrôle moteur. Tout ce qu’il a, dans sa tête à l’intérieur de la mienne, c’est un esprit, une conscience. Je le sens, je sens ses aspirations, elles m’inhibent et me briment. Il est une volonté privée des moyens de s’exprimer, de s’accomplir ; je suis un ensemble de moyens sous-employés, faute de volonté… Je veux lui rendre hommage : c’est tout ce que je peux faire pour lui. Car je ne peux pas me soumettre à sa volonté, moi le faible : j’ai trop peur pour cela, peur de lui, et peur de ce qu’il me ferait faire, et que les autres me verraient faire, me croiraient faire, m’imputeraient, à moi, puisque lui, l’autre, tout fort qu’il soit, est invisible et, sans mon aide, impuissant. Il ne s’exprime que dans mon orgueil, et dans ma libido. Je m’étonne qu’il ne soit pas encore devenu fou : lui le lion encagé de naissance et pourtant, à travers mes yeux, conscient de tout : le monde, tout ce qui existe, sa situation précise, sa cage, sa puissance brimée, tout ce qu’il perd, tout ce qu’il aurait pu faire si le câblage spinal avait été légèrement différent… Il n’est pas encore devenu fou, mais il me trouble, depuis l’adolescence au moins : c’est à cause de lui que je bégaye. Et quand je ne bégaye plus, c’est que je le laisse parler, que je le laisse prendre possession de la bouche, des voies neuronales de l’expression orale. Alors on ne me reconnaît pas. Normal ! C’est l’autre, le fort, le dominant, qui enfin trouve à s’exprimer, avec aise et autorité. Mais ça ne dure jamais longtemps. Il ne peut pas triompher de moi, car le moindre coup, la moindre adversité, c’est moi qui les subis. Et chacun d’eux me rappelle à moi, je réintègre tout mon corps, je le chasse, lui qui me soumet à ce que je ne peux endurer. Ainsi nous vivons l’un dans l’autre, ainsi nous luttons, lui avec sa volonté, moi avec ma lâcheté ; ainsi nous triomphons tour à tour, lui brièvement mais avec éclat, moi dans la longue inhibition des jours fades et anxieux. Aucun ne peut tuer l’autre ; nous mourrons comme nous sommes nés, comme nous avons toujours vécu : ensemble. Et entre-temps nous continuerons à vivre cette vie fausse, cette vie double, inaccomplie et inaccomplissable, car les aspirations de l’un, et les peurs de l’autre, sont par trop antagonistes pour donner autre chose qu’une chimère.
Ma seule force propre, c’est de l’affaiblir ; sa seule faiblesse essentielle, c’est d’être à ma merci. On croirait qu’à la naissance un mauvais génie nous a intervertis, a inversé nos rôles, nos positions. Comme la vie aurait été simple et belle dans l’autre sens ! Je l’aurais admiré, il m’aurait protégé. Dans cette hiérarchie assumée et résolue, nous aurions été unis, chacun à sa place légitime, liés par une fraternité indéfectible. Je l’aurais encouragé à surmonter ses rares faiblesses, et consolé de ses rares défaillances ; il m’aurait rassuré, et, me rassurant, toujours présent, m’aurait transmis un peu de sa hardiesse. Lui devant, moi derrière, nous aurions été complémentaires, comme veille et sommeil, comme le départ et le retour, l’épée et son fourreau, comme le poing et la paume… Mais chacun a reçu les attributs de l’autre. Comme si Aphrodite avait reçu le trident, Athéna la vigne, Héphaïstos la lyre et Apollon la forge et la sueur ; comme si Déméter avait reçu le siège de l’Hadès, comme si Achille avait reçu la couardise en même temps que l’invincibilité, et Ulysse la mêtis — la ruse — avec le mutisme…
Mon pauvre jumeau — alter ego, faux alter ego ! Comme j’aimerais te laisser ma place et prendre la tienne ! Les choses rentreraient dans l’ordre, dispositions et attributs enfin appariés. C’est impossible ; nous le savons tous deux. Je m’en désole et, je le sais, le sens, tu enrages. Qu’est-ce qui te fait résister à la folie, à la tentation d’une folie salvatrice ? L’attente de ma propre folie, qui te laisserait maître à bord et les mains libres ? J’admire ta patience, ta persévérance dans la croyance en la possibilité de ton triomphe final. Je le souhaite ! Mais je suis trop lâche pour te laisser la place. Je manque peut-être de confiance en toi, même si j’ai bien plus confiance en toi qu’en moi. Ou bien je t’utilise, comme un otage, comme un trésor gardé caché dans un coffre-fort… Grâce à ta présence secrète, je me garde des vaines tentations de la prééminence. Sachant qu’il suffirait que je m’efface et te laisse le champ libre pour dominer mon prochain, je peux rester tranquille dans ma médiocrité solitaire, dans mon insignifiance, sans subir ni les fatigues et périls de la lutte, ni l’infamie d’un échec éventuellement mérité, ni la honte d’une possible incapacité essentielle à toute ascension. Je me console dans la latence que tu incarnes. Toi, hochet de ma faiblesse… c’est ton existence même, consciente, indubitable, qui me permet de m’abandonner sans vergogne à ma douce faiblesse, reposante. Ta force en puissance libère ma faiblesse en acte. Grâce à toi, je me venge en pensée des échecs et humiliations que je subis, et je m’en contente. Puisque je sais que grâce à toi, avec toi, nous pourrions… Nul besoin de se donner la peine de le prouver !
C’est pourquoi ce n’est jamais que par accident que je te cède les commandes ! Ô mon frère, mon trésor. Ta prison est mon salut. Pour que je vive la seule vie qui puisse me rendre heureux dans la lâcheté — aussi lâche que nécessaire et aussi heureux que possible… il faut que tu souffres, puisque nous ne pouvons intervertir nos places. Je le regrette, mais je sais qu’à ma place tu n’aurais pas fait autrement. Continue donc à bouillir au fond de mon crâne, à faire sourdre en moi, avec ta chaleur vivifiante, le réconfort des vengeances virtuellement triomphales !
Comme exutoire, je t’offre ma vie onirique. Venges-y toi à loisir…